Meurant, Alain (dir.): Routes et parcours mythiques : des textes à l’archéologie. 336 p., ISBN: 978-2-87457-039-1, 35.00 €
(Editions Safran, Bruxelles 2011)
 
Compte rendu par Marie-Adeline Le Guennec, Université Aix-Marseille
(leguennec.marieadeline@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2345 mots
Publié en ligne le 2013-06-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1527
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          Routes et parcours mythiques : des textes à l’archéologie résulte de la publication sous la direction d’Alain Meurant des actes du Septième colloque international d’anthropologie du monde indo-européen et de mythologie comparée, qui s’est tenu à Louvain-la-Neuve (Belgique) entre les 19 et 21 mars 2009. Cette manifestation scientifique, créée en 1998 par un groupe international de chercheurs dans la lignée des travaux du linguiste et comparatiste Georges Dumézil, décédé en 1986, vise à réunir tous les deux ans autour d’un thème choisi les spécialistes du comparatisme indo-européen ; pour l’édition de 2009, le choix des organisateurs s’était porté sur la thématique du déplacement. Ce choix, comme l’explique Alain Meurant dans l’avant-propos qui ouvre l’ouvrage, partait d’un constat simple : « rares sont les héros qui demeurent immobiles » (p. 5). L’histoire des figures éminentes de la mythologie, dieux, héros, fondateurs légendaires, est en effet émaillée de périples en tous genres, au cours desquels ces personnages sont amenés à surmonter les épreuves qui leur permettent d’acquérir le statut et le prestige justifiant par la suite leur présence au sein de la mémoire collective. Les intervenants étaient ainsi dans un premier temps invités à rendre compte de ces récits de périples dans une perspective comparatiste, c’est-à-dire en opérant un croisement systématique avec d’autres récits similaires issus ou non de l’espace indo-européen, de manière à en dégager les thématiques et structures communes. D’autre part, durant leurs déplacements et leurs errances, ces voyageurs mythiques sont susceptibles de marquer de leur trace l’espace parcouru ; ils donnent ainsi naissance à une profusion de récits étiologiques qui visent à expliquer l’organisation du paysage et des phénomènes matériels qui s’y inscrivent par l’action fondatrice de ces héros et dieux itinérants. Il s’agissait par conséquent pour les auteurs de s’interroger également sur la possibilité d’analyser les vestiges matériels et plus largement les phénomènes spatiaux dégagés par l’archéologie à la lumière de ces récits légendaires. Enfin, Alain Meurant propose d’envisager le sujet du colloque sous un dernier angle légèrement différent : celui du parcours intellectuel suivi par le chercheur qui, au gré des détours de la méthode comparatiste, tente de rendre compte de ces voyages mythiques et de leur ancrage possible dans la réalité matérielle.

 

          C’est ce programme de travail qui se trouve par conséquent développé au sein des quinze articles que compte l’ouvrage, sous la forme d’études de cas particuliers issus des contextes culturels et historiques les plus divers, même si une place prééminente est reconnue au monde romain antique. Il serait bien entendu impossible dans le cadre nécessairement limité de cette recension de présenter en détails chacun de ces articles (dont la plupart sont rédigés en français, exception faite de quatre articles en anglais et d’un article en castillan) ; nous nous contenterons dès lors de donner pour chacun d’entre eux un bref aperçu de la question et du corpus traités, avant de revenir de manière plus synthétique sur les lignes directrices et les conclusions de l’ouvrage.

 

          Après l’avant-propos d’Alain Meurant, (p. 5-10), Nick J. Allen s’intéresse à la place occupée par l’épisode de la fondation de Rome par Romulus au sein d’un cycle de trois fondations successives et d’un groupe de cinq fondateurs dont la caractéristique commune, outre leur intégration au schéma trifonctionnel indo-européen, est de représenter des figures allogènes venues se fixer au terme d’un périple sur le site de l’Urbs (p. 11-19). Dominique Briquel analyse ensuite une légende étiologique romaine, selon laquelle l’aurige étrusque Ratumena, dont les chevaux se seraient emballés à l’issue d’une course, aurait parcouru à tombeau ouvert les vingt kilomètres qui séparaient Véies de Rome, pour finalement venir s’écraser au pied du Capitole à l’emplacement d’une porte à laquelle il aurait ainsi donné son nom. L’auteur replace cet épisode dans une série de récits qui témoignent des relations conflictuelles entre Rome et Véies à la période archaïque ; il propose également d’éclairer la légende à la lumière de deux rituels, l’un romain, l’autre indien, ayant en leur centre un cheval dont la possession permet de s’arroger la souveraineté sur le groupe (p. 21-35). François Delpech évoque pour sa part la figure légendaire du dieu, héros ou roi, que l’on ensevelit sous le lit d’une rivière de manière à masquer l’emplacement de son tombeau ; l’auteur tente de retracer les cheminements interculturels de cette légende-type, dont des versions sont attestées du troisième millénaire av. J.-C. au XIXe siècle et du Moyen-Orient au monde celtique (p. 37-78). Il est ensuite question dans l’article de Jean-Luc Desnier des voyages parallèles d’Ulysse et de Télémaque dont les épisodes et la géographie sont réinterprétés au regard d’autres récits similaires du domaine indo-européen (p. 79-113). Marco V. Garcia Quintela propose dans un article consacré à la fondation de Lugdunum une lecture structurale du récit qu’en fait le Pseudo-Plutarque dans son traité Sur les fleuves ; il souligne notamment le lien établi entre cette fondation et les migrations de deux espèces animales, les aloses et les corbeaux, dont il rappelle que les cycles de déplacements sont un des éléments fondateurs du calendrier celtique ; le récit du Pseudo-Plutarque traduirait par conséquent de manière symbolique les considérations temporelles ayant présidé à la fondation de la ville (p. 115-137). Gaël Hily s’intéresse ensuite au dieu celtique Lugus, assimilé par les Romains à Mercure et dont le rôle fondamental d’organisateur de l’espace humain est évoqué tant dans les légendes de l’Irlande médiévale que dans les vestiges matériels issus du contexte archéologique gaulois (p. 139-153). Aleksandr Koptev analyse la procédure du droit primitif romain qui contraignait le débiteur ne pouvant honorer ses dettes à s’exiler au-delà du Tibre, c’est-à-dire hors du territoire romain, ce qui était une façon de marquer son exclusion de la communauté des citoyens et plus largement des vivants, le fleuve jouant dès lors pleinement son rôle de frontière symbolique entre la vie et la mort (p. 155-181). Par la suite, René Lebrun évoque l’évolution de la figure du « héros » dans la civilisation hittito-louvite, qui s’explique selon lui par le biais des contacts noués avec le monde égyptien au deuxième millénaire av. J.-C (p. 183-186). Il est ensuite question dans l’article de Dean A. Miller de la fonction et de la symbolique des forêts dans les légendes du Nord de l’Europe ; l’auteur s’attache en particulier à rendre compte de la manière dont les hommes tentent de traverser et d’organiser cet obstacle naturel (p. 187-197). Claude Obsomer étudie dans l’article qu’il consacre au Labyrinthe la façon dont ce motif donne naissance à des légendes mais aussi à une iconographie répandues tout autour de la Méditerranée et au-delà ; il fait du Labyrinthe une des manifestations spatiales, correspondant éventuellement au parcours chorégraphique de danses rituelles, du schéma temporel de l’octaétéride (période de huit ans correspondant à 99 mois du calendrier solaire). L’auteur montre également comment le Labyrinthe « perd » sa structure et surtout sa signification originelles au gré des modifications opérées par les Grecs et les Romains, jusqu’à aboutir à la création de la parade équestre du Jeu Troyen dont les mouvements censés symboliser le parcours du Labyrinthe n’ont pourtant plus rien à voir avec le schéma traditionnel (p. 199-214). Jacques Poucet retrace pour sa part le périple d’un concept, la notion ethnographique de dema ; le terme, qui à l’origine appartient à la langue d’un peuple primitif de la Nouvelle-Guinée où il désigne des êtres transcendants intemporels et éternels, est passé progressivement dans la sphère des études ethnographiques jusqu’à devenir dans les années 1960 un outil épistémologique utilisé pour rendre compte du monde romain archaïque, à l’issue d’un processus historiographique dont Jacques Poucet analyse magistralement les étapes successives. En vidant progressivement le terme de son sens initial, ce processus évolutif contribue à créer un concept artificiel sans aucun ancrage historique ou ethnologique réel (p. 215-249). Pierre Sauzeau étudie ensuite la figure légendaire des « Maîtres des chemins », dont la route croise pour leur bonne ou leur mauvaise fortune celles des souverains dans de nombreuses légendes européennes (p. 251-266). Bernard Sergent compare les légendes occidentales construites autour du personnage de Jean de l’ours et le mythe du Dénicheur d’oiseaux, attesté en Amérique du Sud et du Nord et propose d’ajouter à ce corpus l’histoire du héros grec Persée ; cette comparaison lui permet de donner une lecture spatiale de ces trois motifs légendaires, dont il montre qu’ils répondent à des schémas similaires de déplacements verticaux et/ou horizontaux (p. 267-285). Claude Sterckk met ensuite en parallèle différents récits relatant dans les mythologies scandinave et celtique un exil temporaire du roi des dieux, qui perd pour un temps sa souveraineté (p. 287-294). L’article de Christophe Vielle évoque quant à lui la manière dont au sein de l’épopée indienne du Mahabharata les dieux sont amenés à descendre sur la terre, par l’intermédiaire des héros auxquels ils donnent naissance, pour participer à la vie du monde des hommes (p. 295-301). Enfin, Roger D. Woodard analyse le rituel romain du Regifugium, qui se déroulait chaque année le 24 février à Rome ; l’auteur montre qu’il s’agit moins, comme c’est l’opinion traditionnelle, d’une reproduction symbolique de la chute de la royauté en 509 av. J.-C. que de la traduction romaine d’un motif indo-européen plus complexe qui marquait le passage d’un cycle temporel à l’autre par la fuite ritualisée d’une figure moins royale que religieuse (p. 202-332).

 

          Sans épuiser aucunement la richesse et la polyphonie de ces différentes études, on peut toutefois proposer de rendre compte de leur ancrage dans le thème du colloque selon les trois modalités suivantes – un même article pouvant bien entendu répondre à plusieurs de ces perspectives de recherche : la notion de parcours peut être au cœur du motif légendaire étudié ; l’analyse peut s’attacher à montrer comment un motif légendaire est amené à circuler d’une sphère de civilisation à une autre ; enfin, certains auteurs mettent en relief la manière dont même les concepts et outils d’analyse voyagent. Derrière leur disparité apparente, parfaitement compréhensible du reste au regard de la variété des thèmes et des contextes culturels traités, les articles contenus dans cet ouvrage ont en commun de montrer que le déplacement d’un personnage, d’un motif ou d’une idée entraîne nécessairement des changements, fatals ou heureux, qui modifient tant le sujet du voyage que les espaces traversés durant le parcours ou atteints à son issue. Chacun à sa manière, les auteurs rendent compte des conséquences spatiales, culturelles et intellectuelles de ces modifications réciproques que le voyage entraîne mais également symbolise.

 

          C’est par conséquent un ouvrage extrêmement stimulant que Routes et parcours mythiques : des textes à l’archéologie. On saluera l’effort pédagogique des auteurs qui donnent au lecteur, même non-spécialiste, toutes les clés nécessaires pour suivre des raisonnements souvent exigeants, autour de corpus peu ou mal connus. La présence d’un résumé au début de chaque article, dans une langue différente de celle choisie par l’auteur, et la liberté laissée aux chercheurs de citer, souvent dans leur intégralité, les sources textuelles mentionnées et de donner sous formes de planches d’illustrations un aperçu du matériel iconographique ou archéologique évoqué facilitent d’autant la lecture et la compréhension du propos. Qu’on nous permette toutefois de regretter l’absence d’un plan ordonné ou d’une conclusion qui dégagerait de manière synthétique, plus systématiquement que dans l’avant-propos, les différents axes de recherche autour desquels se répartissent les études contenues dans le livre. Enfin, nous ne pourrons passer sous silence une légère déception à l’issue de la lecture : il n’est finalement que peu question d’archéologie dans cet ouvrage, contrairement à ce que pouvait laisser entendre le sous-titre « Des textes à l’archéologie » : les articles de Gaël Hily, de René Lebrun et de Claude Obsomer constituant toutefois des exceptions tout à fait bienvenues, puisque ces auteurs se sont avec succès attachés à croiser textes et vestiges matériels au service de l’étude du cas étudié. Il est néanmoins vrai que les résultats auxquels parviennent la plupart des auteurs pourraient dans un second temps donner naissance à de nouvelles hypothèses utiles à l’interprétation des sites et du matériel archéologiques.

 

          Ces quelques réserves mises à part, cet ouvrage passionnant ne manquera pas d’éveiller l’intérêt et la curiosité du lecteur spécialiste ou amateur. Tout en constituant une somme d’études indispensables pour la connaissance des civilisations indo-européennes et une illustration brillante de l’intérêt de la méthode comparatiste, Routes et parcours mythiques : des textes à l’archéologie s’inscrit également dans le champ actuellement en plein essor des recherches sur la circulation des hommes, des biens et des idées dans l’Antiquité. L’entreprise de décloisonnement des périodes et aires culturelles traitées qui fonde la méthode comparatiste pourrait dès lors éclairer d’un jour nouveau notre connaissance des contacts, transferts et échanges à la période archaïque.

 

 

SOMMAIRE

 

1. « En guise d’entrée en matière. Plurielles sont les voies du mythe, infini leur potentiel », Alain Meurant, p. 5-10

2. « The Founders of Rome as a Sequence of Mythic Figures », Nick. J. Allen, p. 11-19

3. « Le voyage involontaire de l’aurige Ratumena », Dominique Briquel, p. 21-35

4. « Trésors et sépultures subaquatiques : variations sur une légende perdue », François Delpech, p. 37-78

5. « Ulysse et Télémaque, un parcours symbolique en termes de comparatisme », Jean-Luc Desnier, p. 79-113

6. « El mito de Fundación de Lugdunum : essayo de lectura estructural », Marco V. Garcia Quintela, p. 115-137

7. « Le dieu celtique Lugus, le soleil et l’organisation du territoire », Gaël Hily, p. 139-153

8. « The Passage trans Tiberim and the Debt Bondage in Early Rome », Aleksandr Koptev, p. 155-181

9. « La figure du héros dans le monde anatolien antique », René Lebrun, p. 183-186

10. « Culture and Nature, Road and Wilderness : the Ecology of Myth », Dean A. Miller, p. 187-197

11. « Le Troiae Lusus, le schéma du Labyrinthe et l’Octaétéride », Claude Obsomer, p. 199-214

12. « Andrea Carandini, Romulus et les dema. Naissance, diffusion et ravages d’un produit ethnographique toxique », Jacques Poucet, p. 215-249

13. « Marginalité et souveraineté : des chemins de traverse aux allées du pouvoir », Pierre Sauzeau, p. 251-266

14. « De Jean de l’Ours à Persée ou de quelques modalités de la disjonction », Bernard Sergent, p. 267-286

15. « L’usurpation de la souveraineté divine dans les mythologies scandinave et celte », Claude Sterckk, p. 287-294

16. « L’exégèse théologique du Mahabharata : le système symbolique des amsavatarana, Christophe Vielle, p. 295-301

17. « The Roman Regifugium : Myth and Ritual of the King’s Journey Beyond the Boundary », Roger D. Woodard, p. 303-332

Table des matières p. 333