Bonaventure, Bertrand: Céramiques et société chez les Leuques et les Médiomatriques (IIe-Ier siècles avant J.-C.) 332
p., 166 fig. (Protohistoire européenne, 13), ISBN 978-2-35518-0194, 55 €
(Editions Monique Mergoil, Montagnac 2011)
 
Compte rendu par Ariane Bourgeois, Université Paris I
(ariane-bourgeois@laposte.net)

 
Nombre de mots : 2084 mots
Publié en ligne le 2012-03-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1536
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          Depuis plus d’une décennie, le nord-est de la Gaule a fait l’objet de nombreuses recherches de terrain et de publications, à la fois détaillées et synthétiques, permettant de mieux connaître les Trévires, la Champagne, la Bourgogne ou l’Alsace de la fin de la Tène. Il restait un "blanc" géographique et chronologique, la Lorraine, que ce livre en deux tomes, une thèse de l’Université de Strasbourg en 2010, comble remarquablement. Pour les IIe et Ier siècles avant J.-C., il prend en compte deux peuples mitoyens, les Médiomatriques au nord et les Leuques au sud. Deux des agglomérations fouillées sont des oppida tenus pour les capitales protohistoriques des deux peuples, l’une au col de Saverne, le Fossé des Pandours (Bas-Rhin), dont on ignore le nom antique, l’autre à Boviolles/Nasium (Meuse), où il y a des inscriptions latines, car une agglomération gallo-romaine prit la suite (attribuées par les épigraphistes à la commune limitrophe de Naix-aux-Forges :  voir en dernier lieu Y. Burnand, Une nouvelle inscription de Nasium (Naix-aux-Forges (Meuse) et le droit latin des Leuques (résumé), BSAF, 2006 [2012], p. 300-302). On rappellera d’ailleurs que les chefs-lieux des deux cités romaines homonymes sont à quelque distance, Metz pour les Médiomatriques, dont il est un peu question pour des trouvailles laténiennes (vol. 2, p. 431-441, pl. 288-296), et Toul pour les Leuques, dont le nom est cité brièvement dans le livre comme site rural (ibidem, p. 499, pl. 329). Les nombreuses fouilles récentes ont apporté des indications sur le reste du territoire, avec d’autres agglomérations, fortifiées ou ouvertes, rurales ou autres, en plaine ou non. L’auteur a étudié la centaine de milliers de tessons récoltés, soit environ 10 000 individus identifiables, et réussi à en tirer beaucoup plus qu’une simple "classification", à savoir des réponses à une problématique multiple : il ne s’est pas limité à établir quelle était la vaisselle utilisée dans ces deux cités comme cela se passe souvent (c’est aussi très utile), mais il a voulu réfléchir également à ce qu’elle suggère de l’alimentation à partir des variétés d’ustensiles et des traces conservées sur les fragments, comprendre ce qu’était la société médiomatrique ou leuque, et quel était son degré de "romanisation" à l’époque augustéenne. Un plan clair et le texte argumenté du volume 1 sont accompagnés de 166 figures (cartes, tableaux, histogrammes, profils céramiques, rares photos), et le volume 2, exclusivement en ligne, complète l’ensemble (présentation individualisée de Boviolles/Nasium p. 16-105, et du Fossé des Pandours, p. 106-318 ; puis des autres sites évoqués dans le volume 1, dans l’ordre alphabétique : plans, stratigraphies, comptages, dessins exhaustifs au tiers des profils céramiques, etc).

 

          Le premier chapitre évoque "Les cadres de l’étude", tout d’abord la géographie et l’histoire. En effet, essentielles sont la topographie, la géologie et l’hydrographie (p. 21-25), pour voir ensuite les contacts avec l’extérieur et les atouts économiques des deux peuples. Sur le plan historique (p. 18-21, 25-26, 229), la rareté de sources littéraires antiques, la plupart issues de Posidonius d’Apamée, est en partie compensée par la toponymie, l’épigraphie ou les indications transmises par le Haut Moyen Âge. Cependant la stabilisation des peuples gaulois à La Tène moyenne, puis à La Tène finale, les conséquences des grands bouleversements comme la conquête de la Transalpine, puis la menace germanique, ensuite la conquête césarienne et enfin l’organisation provinciale augustéenne, s’accompagnent de profonds changements techniques et économiques. Par ailleurs, l’auteur a la bonne idée de faire commencer sa recherche aux précurseurs de la céramologie, aux XIXe et XXe siècles, qui ont établi une chronologie cohérente de la fin de l’Indépendance (p. 26-32) : les différentes étapes de La Tène finale et les acquis récents (p. 32-35) l’aideront ensuite à "caler" son matériel. La méthodologie, elle aussi, a beaucoup progressé : la connaissance fine des techniques de fabrication (p. 35-38), des fonctions des vases (p. 38-45) et de leur classification, mot que l’auteur préfère à typologie, l’amène à distinguer les apports extérieurs, amphores et vaisselles italiques, qui permettent d’établir des datations précises des stratigraphies (p. 45-56), des productions locales et régionales, lesquelles sont le sujet principal du livre (p. 56-105). Une partie courte et neuve est l’"essai de tracéologie" (un néologisme), car les rares traces relevées sur les fragments, imprévues au départ et loin d’être anecdotiques, renseignent sur la nature et la fabrication ratée d’un vase, ou sur son contenu, ou sur sa mauvaise utilisation, ou encore sur la valeur qu’on lui prêtait (p. 105-110). Par exemple les desquamations à vacuoles des parois de dolia de petite taille fabriqués en Alsace seraient le signe d’altérations salines liées au sel de salaisons rauraques qu’ils pouvaient contenir.

 

          Le chapitre 2 porte sur l’"Étude des céramiques" des deux peuples aux IIe et Ier siècles avant J.-C., à partir de sites lorrains récemment fouillés, parfois avec la participation de l’auteur. Il en compare les résultats aux données fournies par les rares objets métalliques, (p. 118) et la dendrochronologie (p. 119), et à celles de lieux d’autres régions du nord de la Gaule, comme Bibracte, le Titelberg, des nécropoles, etc. Les deux grands oppida déjà évoqués, le Fossé des Pandours, entre 120/110 et le milieu du Ier siècle av. n.è. (p. 123-138), et Nasium, entre 80 environ et 30/20 (p. 138-146) ont livré des quantités très inégales de matériel, céramique ou autre, réparti entre plusieurs horizons datables, où l’on voit apparaître puis disparaître des modèles et des techniques, des apports extérieurs et des influences. Pour ces deux sites, on énumère d’abord les importations : les amphores italiques (p. 146-151) sont assez nombreuses au Ier siècle, mais en quantités très disparates d’une cité à l’autre, d’un oppidum à l’autre, et même d’un quartier à l’autre (p. 148-149) ; les vaisselles fines italiques consistent en céramique à vernis noir (p. 151-155), quasi inexistantes chez les Médiomatriques au nord, sauf le long de la Moselle, tout comme les amphores à vin (fig. 63 et 66 : cartes de répartition) ; d’époque augustéenne, les pré-sigillées, les sigillées arétines et lyonnaises, les "parois fines" sont anecdotiques (p. 155-157), ainsi que les céramiques communes italiques (p. 160). En second lieu, à La Tène finale et sous Auguste, les céramiques fabriquées en Gaule et trouvées sur le territoire des deux peuples sont très variées. Certaines proviennent d’autres régions, par exemple des dolia destinés à stocker des denrées, les uns de Lorraine orientale, également nombreux dans l’Alsace rauraque et la Suisse (p. 160-165), les autres beaucoup moins fréquents, poissés, sans doute pour du vin, qui devaient être d’origine trévire ou marnaise (p. 165-167) ; les céramiques gallo-belges, terra nigra (p. 171-173) et terra rubra (p. 173), celles-ci rares comme les vases peints (p. 173-176), et d’autres séries régionales encore plus modestes complètent l’énumération. Tout autre est la masse des céramiques de fabrication locale, les unes destinées à la table (p. 176-191), d’autres à la cuisine (p. 191-203), les dernières au stockage des denrées (p. 203-207), en quantités variables selon l’endroit et le temps. Il y a toutes les formes possibles, les plus nombreuses héritées du vieux fonds laténien et d’autres empruntées plus ou moins fidèlement à l’Italie (ainsi les coupes, certains gobelets, de rares mortiers). Sur le plan technique, la grande question est l’adoption rapide ou mesurée du façonnage des vases au tour, signe de l’influence des régions méditerranéennes, à côté du modelage traditionnel, lequel ne disparaît pas mais au contraire domine jusqu’à la période augustéenne (p. 271). D’ailleurs le pourcentage des deux groupes est très variable, suivant la date de l’objet et le lieu de production et/ou de consommation, l’usage attendu à table ou pour la cuisson, le niveau social des utilisateurs et leur proximité ou leur éloignement des lieux de fabrication et des voies de circulation.

 

          Jusqu’ici, la démarche de l’auteur, aux résultats complets et convaincants, restait classique pour l’étude du mobilier céramique. Mais dans le chapitre 3, "Contribution à l’étude du second Âge du Fer en Gaule du nord-est", il élargit sa réflexion vers l’économie, l’ethnologie et l’étude de la société celtique. Pour commencer il constate que peu d’ateliers de potiers lorrains de cette période sont identifiés, presque tous situés dans l’est du territoire médiomatrique (p. 227, fig. 134). Celui du Fossé des Pandours (p. 210-222, avec un four à alandier) a fabriqué de la céramique fine tournée et standardisée, souvent surcuite (p. 213-215), un autre à Marlenheim, dans le Bas-Rhin, des dolia de type Zürich-Lindenhof tournés (p. 215-225, deux fours à alandier). En revanche, beaucoup de récipients culinaires étaient modelés dans le cadre d’une production domestique dispersée (p. 225-228). À ce moment du livre, l’auteur rappelle qu’il ne faut pas oublier d’autres vases, disparus depuis, en métal, en bois, en osier, et l’utilisation de meules. Ensuite, les traces subsistant sur la céramique, une fois analysées (p. 237), les restes d’os d’animaux (p. 235-237), la carpologie (p. 237), suggèrent la diversité de l’alimentation et des méthodes de préparation. Cela varie entre les oppida et les centres ruraux, ou encore entre la haute société et les gens modestes des deux cités, évoluant lentement, avec l’apport de denrées nouvelles et méditerranéennes, comme le vin italien, dans des récipients et avec des ustensiles de consommation spécifiques (p. 239-246). De temps en temps, après usage et une fois abimés, cassés et éventuellement réparés (p. 247-248), ces vases ont été réutilisés ou transformés, par exemple par le découpage des parois en rondelles, jetons ou fusaïoles, ceux-là nombreux au Fossé des Pandours (p. 247-253). Sur le plan sociologique, cette céramique protohistorique donne aussi des indications à propos des influences croisées des grands peuples de la Gaule du nord-est sur la Lorraine et sur l’intégration parmi eux des Leuques et des Médiomatriques (p. 253-263). D’ailleurs, comme ces deux cités ont été étudiées ensemble, cela met aussi en relief un certain décalage culturel entre elles deux, la première, au sud, étant plus tournée vers la Gaule du centre-est et davantage romanisée par ses alliances en 52 av. J.-C., dans sa vaisselle et ses importations, la seconde, au nord, hostile à César, regardant plutôt vers la Belgique et la zone rhénane, achetant peu de denrées et peu de céramiques importées. De plus, chacune des deux n’était pas homogène mais partagée entre des groupes micro-régionaux nettement différenciés par leur consommation dans tous les domaines et par leur monnayage, sans lien avec les limites politiques et culturelles de la fin de l’Indépendance, mais dépendants plutôt des axes économiques qui les traversaient. À un niveau encore plus petit, la localisation, la quantité et la qualité des céramiques de La Tène finale, de toutes natures, importées ou locales, montrent dans un même site la différenciation sociale entre les quartiers aristocratiques, les zones artisanales ou les habitats très modestes. Cela a été bien mis en évidence au Fossé des Pandours, récemment et soigneusement fouillé, où l’on connaît des ateliers métallurgiques, dont un atelier monétaire pour des potins au sanglier, grâce à la répartition spatiale des vaisselles importées et des amphores italiques (volume 1, p. 263-269 et fig. 157, 158 et 161 ; vol. 2, p. 109).

 

          Pour finir, signalons qu’il faudrait corriger, en cas de réédition un certain nombre de coquilles récurrentes ; il faudrait aussi rendre à Alexandre Brongniart l’intégralité de son prénom (p. 26), car l’usage familier et officiel du diminutif est plutôt de notre temps. Il manque aussi quelques références dans la bibliographie, par ailleurs apparemment très complète (p. 289-330) : on y cherche en vain les livres ou articles mentionnés dans le texte de "G. Childe" et "G. Kossinna" (p. 29 et 33), ou de "Dubuisson, 1933" (p. 29, fig. 8). Certaines figures ont été si réduites à l’impression qu’il faut une loupe pour les apprécier (p. 122, fig. 43 et 44). Comme d’autres petites imperfections que je ne détaillerai pas, ce sont des pécadilles, eu égard à l’importance de cet ouvrage. En revanche je regrette beaucoup l’absence d’un index géographique détaillé dans le volume 1, car il est impossible de retourner à des précisions données sur un site précis, quand une nouvelle mention suscite des interrogations auxquelles on ne peut pas répondre, alors que l’on sait avoir déjà rencontré la solution dans le texte. Il manque aussi dans le premier volume un paragraphe de présentation historique et topographique de chacun des deux oppida majeurs, ce qui amène à se reporter au second volume, mais les indications sont presque exclusivement stratigraphiques, ce qui est un peu frustrant.

 

           Malgré tout, cet ouvrage riche et documenté va être très vite un outil indispensable pour les archéologues travaillant sur la Tène finale dans l’est de la Gaule, en particulier en Lorraine, mais pas seulement là.