Ceccarelli, Letizia - Marroni, Elisa : Repertorio dei santuari del Lazio, XII-636 p. di testo, 119 figure/illustrazioni nel testo, 17x24 cm, ISBN 978-88-7689-247-9, Euro 170,00 (Serie "Archaeologica", 164; "Archaeologia Perusina" 19)

(G. Bretschneider Editore, Roma 2011)
 
Compte rendu par Vincent Jolivet, CNRS
(vincent_jolivet@libero.it)

 
Nombre de mots : 1672 mots
Publié en ligne le 2012-03-12
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1537
Lien pour commander ce livre
 
 

          La religion, c’est avéré, fait des miracles. Ce fort volume (648 p.), dix-neuvième de la série Archeologia Perusina, dont Mario Torelli annonça le projet en février 2009 (p.xi), et qui est sorti tout casqué des presses de Giorgio Bretschneider en septembre 2011, en offre une nouvelle preuve. Non seulement du fait de ce délai de rédaction et de publication incroyablement rapide, compte tenu de la masse de données rassemblées, mais aussi parce que le produit achevé par ses deux auteurs dans des conditions aussi singulières est loin d’être bâclé. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir la petite vingtaine de pages qui rassemble, à la fin du volume, quatre index distincts : divinités réparties par lieux de culte (p. 611-616 – environ 200 entrées) ; topographie (p. 617-619 – environ 250 entrées) ; matières (p. 621-624 – environ 200 entrées) ; inscriptions (p. 625-629 – près d’un demi-millier d’entrées).

 

          De format commode, l’ouvrage recense 29 sites [1], évidemment de différente importance (on compte 2 pages pour Labicum contre 75 pour Ostie), présentés chacun selon cinq angles d’approche, avec un très riche apparat de notes infrapaginales : mise en contexte historico-topographique ; cultes attestés par les sources latines ou grecques (non traduites) ; cultes attestés par l’épigraphie [2] ; archéologie des sanctuaires (description des vestiges – parfois présentés par phases –, décor architectonique, dépôts votifs, mobilier votif) subdivisés en urbains, suburbains, ruraux, objets ou dépôts votifs isolés ; divinités honorées ; bibliographie [3]. Tous ces sites posent des problèmes spécifiques en fonction de l’état des sources connues, du niveau de la documentation archéologique et de l’histoire des recherches qui y ont été menées : on ne pouvait donc attendre des auteurs, dans chaque cas, une approche critique détaillée, et le fait de pouvoir disposer sur chacun d’entre eux de synthèses claires, complètes, et apparemment exemptes de parti pris, est déjà un progrès considérable par rapport à l’état actuel de la recherche dans ce domaine. On notera l’absence curieuse, dans ce contexte, de toute mention du problème posé par le grand sanctuaire fédéral des Latins, celui de Iuppiter Latiaris sur le Mont albain [4].

 

           En dépit de ses qualités – rapidité de publication, qualité des synthèses, richesse de l’information bibliographique –, cet ouvrage me semble soulever trois ordres de problèmes : l’absence de tout cadrage du projet ; le choix des sites concernés ; le support éditorial du volume.

 

           La préface de Mario Torelli (p. ix-xii) – auquel on doit, outre de nombreuses études portant sur la religion dans la péninsule italienne, la création du Corpus delle stipi votive in Italia, qui compte aujourd’hui une vingtaine de volumes concernant toute l’Italie – souligne bien les liens entre religion, politique et idéologie, l’importance des découvertes récentes dans le Latium – notamment dans le secteur du Suburbium de Rome, livré ces dernières années à une urbanisation aussi sauvage qu’intense –, et l’importance de la prise en compte des dépôts votifs isolés dans le renouveau de l’étude sur les religions de l’Italie antique. Mais il manque au volume – dont il n’est pas précisé s’il entend inaugurer une nouvelle série de publications similaires, à ancrage géographique – une véritable introduction qui justifie les objectifs et les choix de ses auteurs, ainsi que ses limites chronologiques et géographiques alors que rien, en la matière, ne peut être donné pour une évidence. Ainsi, le récent projet (2005) de création d’un corpus analogue concernant toute l’Italie (FTD : Fana, templa, delubraCorpus des lieux de culte de l’Italie antique), dû à l’initiative de John Scheid, offre-t-il, dans une optique voisine, une structure et des outils d’analyse sensiblement différents : non seulement parce que chaque dossier devrait y faire l’objet d’une étude de contextualisation régionale, mais aussi parce que cette initiative englobe aussi les lieux de culte chrétiens.

 

          Le flou qui entoure le cadre chronologique de l’ouvrage enveloppe également le cadre géographique concerné, qui se traduit par l’absence de carte d’ensemble des sites pris en considération [5], qui ne correspond bizarrement à aucune des quatre grandes définitions communément admises pour le Latium : la circonscription administrative actuelle de la région Lazio, avec Rome en son centre, qui s’étend d’Acquapendente au nord, où elle confine avec la Toscane, jusqu’au Garigliano au sud, où débute la Campanie ; le Latium antique, au sens le plus commun du terme, comportant seulement la partie méridionale de la région moderne, au sud de Rome ; le Latium vetus, limité aux populations strictement latines occupant la partie nord du Latium antique ; le Latium adiectum, correspondant à la partie méridionale du précédent, et regroupant le territoire d’anciennes populations non latines (Herniques, Volsques, Èques, Samnites, Ausones, Aurunques) [6]. On pourrait d’abord penser, compte tenu de la présence, vers le nord, des sites de Fidenae, Nomentum et Corniculum, et de l’absence de sanctuaires plus médionaux (Alatri, Anagni, Aquino, Atina, Formia, Minturnae, Privernum, Sora), que le découpage choisi est celui du Latium vetus, mais plusieurs des sites retenus ici se rattachent, selon les hypothèses les plus généralement admises aujourd’hui en la matière [7], à la partie nord du Latium adiectum (Ardea, Velletri, Cora, Signia), voire à sa partie centrale (Satricum, Antium, Circeo, Terracina). En définitive, aucune cohérence géographique, aucune logique historique ne semblent donc avoir présidé au choix des sites.

 

          Sur le plan éditorial, le point faible de l’ouvrage est manifestement son illustration (question du reste évoquée par son préfacier à la p.xi), formée au maximum d’une quinzaine de documents par site, rigoureusement en noir et blanc, et qui se révèlera dans la plupart des cas insuffisante pour le chercheur : plans de régions, de sites, de sanctuaires (éventuellement par phases, p. 191-193), et quelques coupes (p. 77 et p. 357) ; dans ce contexte de pénurie, on comprend mal l’intérêt de publier une seule figure de terres cuites (p. 90), et deux de moulures architecturales (p. 65 et 257). Il serait évidemment injuste de faire grief aux auteurs de ces contraintes éditoriales ; mais l’ouvrage apparaît ainsi en définitive, avec ses qualités et ses défauts, comme un pur produit dans sa conception, sa rédaction et son illustration, de l’Altertumwissenschaft du XIXe siècle. Les bouleversements en cours dans le monde de l’édition scientifique rendent aujourd’hui particulièrement nécessaire – également en raison du prix exorbitant atteint par certains volumes, notamment d’archéologie italienne – l’adoption de nouveaux supports de la recherche, notamment dans le cas des corpus : le choix d’une plate-forme en ligne pour ce type de publication – couplée ou non avec un produit papier – apparaît aujourd’hui comme le seul susceptible de garantir facilité de consultation, pérennité, exhaustivité et mise à jour régulière de ces instruments capitaux d’une recherche de plus en plus égarée par la prolifération et la dispersion des publications – qu’il s’agisse de corpus de monuments ou d’objets [8]. C’est le choix qui a été fait pour le projet FTD, mentionné plus haut, dont la publication papier [9] devrait être couplée à un site internet, actuellement en construction [10]. On ne peut donc que souhaiter que les multiples informations contenues dans ce riche volume confluent rapidement dans une opération plus vaste de ce type, consultable en ligne, à l’intérieur de laquelle on pourra disposer d’une capacité illimitée de rassemblement des documents graphiques ou photographiques relatifs à chaque site, et procéder à une mise à jour régulière des données, de manière à rendre enfin inutile, dans la plupart des cas, le retour vers des publications plus anciennes ou plus récentes que celles d’un volume inévitablement incomplet, et souvent même obsolète au jour même de sa publication.

 



[1] Aefula, Antemnae, Ardea, Aricia, Artena, Bovillae, Circei, Collatia, Cora, Corniculum, Crustumerium, Ficulea Vetus, Fidenae, Gabii, Labicum, Lanuvium, Lavinium, Nomentum, Norba, Ostia, Pedum, Praeneste, Satricum, Signia, Tarracina, Tibur, Trebula Suffenas, Tusculum, Velitrae.

 

[2] Dans ce cas, comme dans celui du précédent, adopter partout un ordre alphabétique rigoureux de présentation des différentes divinités aurait facilité la consultation du volume.

 

[3] Les titres les plus récents sont de 2010, et la bibliographie comporte différents titres alors sous presse. Tandis que le Lexicon topographicum urbis Romae est cité en préface, on ne trouve pas mention des cinq volumes, parus à Rome entre 2001 et 2008 sous la direction de A. La Regina, du Lexicon topographicum urbis Romae. Suburbium, qui contient pourtant des informations, entre autres sites du Suburbium, sur Antemnae, Collatia, Ficulea et Labicum, traités dans le volume. Manque également mention des deux contributions pertinentes à cet égard figurant dans V. Jolivet, C. Pavolini, M.A. Tomei et R. Volpe (dir.), Suburbium 2. Il Suburbium di Roma dalla fine dell’età monarchica alla nascita del sistema delle ville (V-II secolo a.C.), Rome, 2009 (CÉFR, 419) : P. Barbina, L. Ceccarelli, F. Dell’Era et F. Di Gennaro, Il territorio di Fidenae tra V e II secolo a.C., p. 325-345 (dépôt votif de la Tenuta Radicicoli Del Bene) ; P. Filippini et M. Slaska, Suburbio nordorientale fra le vie Nomentana e Tiburtina, p. 437-453 (dépôt votif de Casal Monastero).

 

[4] Voir, en dernier lieu, A. Grandazzi, Alba Longa. Histoire d’une légende, Rome, 2008 (BÉFAR, 336), p. 267-281.

 

[5] On trouvera des cartes assez générales, mais qui ne sont pas complètes, aux pages 142 et 147 (avec, pour cette dernière, les doublons des p. 154 et 155).

 

[6] Pour ne rien simplifier, à partir de l’époque d’Auguste, le Latium antique a été inclus dans la plus vaste Regio I, Latium et Campania.

 

[7] H. Solin, « Sul concetto di Lazio nell’antichità », ActaInstRomFin, 15, 1996, p. 1-22 ; voir aussi, en tout dernier lieu, C.P. Venditti, Le villae del Latium adiectum. Aspetti residenziali delle proprietà rurali, Bologne, 2011, p. 18-20.

 

[8] Je pense en particulier, pour ce dernier cas, au Corpus Vasorum Antiquorum ou au Corpus Speculorum Etruscorum, dont la formule éditoriale manifestement datée ne correspond plus du tout aujourd’hui à ce que la recherche moderne est en droit d’attendre d’un corpus, notamment en matière de rapidité de consultation et d’exploitation des images.

 

[9] Le seul volume paru à ce jour est celui de S. Gatti et M.R. Picuti, Regio I : Alatri, Anagni, Capitulum Hernicum, Ferentino, Veroli, Rome, 2008.

 

[10] http://www.college-de-france.fr/chaires/chaire9/html/sommaire.html