Laronde, André (†) - Toubert, Pierre - Leclant, Jean ( éd.): Histoire et archéologie méditerranéennes sous Napoléon III. Actes du XXIe colloque de la Villa Kérylos, 8-9 octobre 201O, 276 p., 76 ill., parution septembre 2011, ISBN 978-2-87754-247-0, 40 €
(Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris 2011)
 
Compte rendu par Ludovic Lefebvre
 
Nombre de mots : 2625 mots
Publié en ligne le 2012-09-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1556
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          Cet ouvrage rassemble les contributions de spécialistes réunis à l’initiative de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, lors d’un colloque qui s’est tenu en octobre 2010 sur la Côte d’Azur, dans un lieu emblématique du patrimoine méditerranéen – la Villa Kérylos – tout approprié pour rappeler et faire l’état des connaissances que revêtirent l’histoire et l’archéologie méditerranéennes sous Napoléon III. Il est à noter que la tenue de ce colloque fait notamment suite à une série de manifestations culturelles ayant pour thème l’anniversaire du rattachement du comté de Nice à la France (1860).

 

          Dans ce cadre, il est rappelé dans l’allocution d’ouverture de J. Leclant (Secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et Conservateur de la Villa Kérylos), l’importance qu’a revêtue pour Napoléon III la culture classique dans son éducation et les rencontres déterminantes qu’il fit à cet égard dès avant son accession au pouvoir. Cette passion, bien sûr, se trouva ravivée avec la guerre d’Italie. Ce colloque veut donc célébrer l’apport du Second Empire « dans le domaine des sciences historiques et auxiliaires » grâce à treize contributions diverses par leur thématique et leur chronologie. Notons que l’allocution en elle-même pourrait constituer une  quatorzième contribution par la valeur de sa synthèse. La présentation du colloque (les sujets et leurs auteurs) fut en effet assurée par A. Laronde, helléniste et spécialiste de la Libye antique, disparu brutalement un peu moins de quatre mois après la tenue de ce colloque.

 

          150e anniversaire du traité de Turin oblige, la première contribution est intitulée « Cavour, Napoléon III et le rattachement de Nice à la France » (p. 1-21) par G. Pécout. L’article rappelle à quel point la cession du comté de Nice par le royaume de Piémont, prévue dans les accords préludant à la guerre contre l’Autriche, souleva des débats des deux côtés des Alpes. Certes, au final, le plébiscite donna un total de suffrages favorable à l’annexion française entre 83,8% et 97%, selon que l’on prend en compte les inscrits ou les votants, mais ce bon résultat (pour la France) cache des arrière-pensées politiques très intéressantes où Cavour fit preuve d’un sens remarquable de la Realpolitik ; cette cession ayant permis des opérations fructueuses dont celle de Garibaldi en Sicile.

 

          La contribution suivante, signée de G.  Ferragu, « Rome et la romanité, de Napoléon III aux sœurs latines » (p. 23-35), est intéressante à double titre. En premier lieu, elle rappelle à quel point Napoléon III fut préoccupé par le statut politique de Rome, espérant même une confédération italienne dont la tête serait le pontife. L’Empereur était marqué par l’influence historique des deux Rome : l’impériale (plus marquante chez lui comme en témoignent ses écrits) et la papale. L’intrusion de Napoléon III dans les affaires romaines fait de lui, selon l’auteur (p. 35) : « le dernier souverain étranger de Rome… ». L’autre thème est l’importance de la présence culturelle française dans la péninsule et de son influence auprès des cercles intellectuels. Influence qui souffrit cependant grandement de la culture conquérante allemande, notamment après 1870 (le contexte de la fondation de l’École française de Rome est évoqué), qui entraîna une perte de terrain français concomitante du rapprochement politique entre l’Italie et l’Allemagne.

 

          L’importance des travaux archéologiques effectués en pays niçois par le pouvoir napoléonien est évoquée dans l’article suivant par P. Arnaud (p. 37-56), non sans rappeler ceux entrepris par le pouvoir sarde avant l’annexion. Arnaud souligne à juste titre que derrière les recherches scientifiques, l’arrière-plan politique est omniprésent. Différentes figures de la recherche archéologique locale émergèrent à ces époques, tels Augustin Carlone (1812-1873, auteur d’un corpus épigraphique), François Brun (1822-1899, personnalité libérale, proche de Garibaldi, il eut une influence profonde avec son ami Carlone sur l’archéologie niçoise). Les structures ne sont pas en reste. Ainsi la Société des Lettres, Arts et Sciences des Alpes-Maritimes, fondée en 1861, très francophile et qui fut vite concurrencée par la Société des Sciences naturelles, des Lettres et Beaux-Arts de Cannes et de l’Arrondissement de Grasse, fondée en 1868, à l’identité provençale plus marquée.

 

          Puisque l’on analyse l’importance que revêtit l’archéologie aux yeux de Napoléon III, il importe de savoir quels furent ses conseillers en la matière, et c’est ce à quoi s’attache le contributeur suivant, le regretté A. Laronde (p. 57-67). Parmi ceux-ci, on trouve une femme, Hortense Cornu (1809-1875), proche de Napoléon dès l’enfance puisque ses parents étaient au service de la reine Hortense, mais assez éloignée de lui pour les idées politiques car elle était proche des républicains. Celle-ci tint un salon au 22 de la rue Rousselet, où non seulement des écrivains ou des personnalités influentes du moment se pressaient, mais aussi des archéologues et des épigraphistes (Ernest Desjardins, Léon Heuzey, Léon Renier, Alfred Maury…), sans oublier Ernest Renan. Victor Duruy (1811-1894), qui fréquentait ce salon, fut une relation tardive de l’Empereur (seconde partie du règne), mais se révéla un proche collaborateur scientifique de celui-ci au gré des circonstances ; il fut le « symbole du ralliement de l’Université à l’Empire » (p. 62). Le fondateur de l’École pratique des Hautes Études en 1868 n’eut de cesse, en qualité de ministre de l’Instruction publique, de venir en aide aux scientifiques, notamment pour rivaliser avec le monde germanique. Troisième et dernière figure sur laquelle s’arrête A. Laronde, Wihelm Froehner (1835-1925), Badois d’origine, qui fut un très proche conseiller historique de Napoléon III, un lecteur attitré de celui-ci et qui participa aux travaux du tome II de l’Histoire de Jules César à partir de 1866. Ces trois personnalités surent entourer et conseiller l’Empereur qui souhaitait ajouter à sa gloire politique des succès littéraires.

 

          La contribution suivante signée de G. Nadalini s’attache à « L’acquisition du musée Campana et ses implications dans la recherche archéologique du Second Empire » (p. 69-94), officialisée le 11 mai 1861 et immédiatement suivie du transfert des collections à Paris. Au moment de cette cession, le musée, œuvre de Giovanni Pietro Campana, comptait une trentaine d’années d’existence et passait pour l’un des plus grands musées privés archéologiques. La faillite de Campana et le rattachement de ses collections au Mont-de-Piété de Rome, puis les offres de rachat de celles-ci par des cours européennes sont exposées dans ce contexte. Il revint à l’Empereur français d’en acquérir l’essentiel pour munir son éphémère « Musée Napoléon III du palais de l’Industrie ». Il fut envisagé dans un premier temps d’attribuer ces collections au Louvre. En définitive, elles furent bien attribuées à celui-ci mais aussi à nombre de villes provinciales en dépit d’une polémique ardente.

 

           L’article que l’on attend forcément d’un colloque traitant de l’archéologie et de Napoléon III, c’est le  lien atavique entre celui-ci et Alésia. Le grand spécialiste de la Rome antique, Yann Le Bohec, aborde ce sujet captivant (p. 95-108). Plus que la localisation (« une question morte », comme l’écrivait J. Harmand il y a plus de quarante ans), c’est du point de vue de l’histoire militaire que l’historien veut attirer l’attention en rappelant les découvertes faites sur le site. L’intérêt profond et pas seulement idéologique (la liberté d’un peuple) de Napoléon III mais aussi de son oncle sont traités (curiosité intellectuelle). Les campagnes de fouilles effectuées entre 1990 et 1997 ont confirmé largement le travail d’Eugène Stoffel (1821-1907) sur l’existence des camps romain et gaulois à de rares exceptions près, mais aussi sur les armes et monnaies. Les dernières pages s’intéressent aux batailles d’Alésia et à l’évolution de la perception du sort des combattants du temps de César à nos jours, ainsi qu’à l’issue décisive qu’eut cette grande confrontation alors que quelques semaines auparavant, César se trouvait lui-même en proie au doute.

 

          La contribution suivante de M. Sève ayant pour sujet « Les missions scientifiques françaises en Grèce du Nord et en Macédoine sous Napoléon III » (p. 109-124) rappelle dans un premier temps l’engagement précurseur de plusieurs savants français et anglais ainsi que de la jeune École française d’Athènes (fondée en 1846). Il s’attache, dans un second temps, à trois missions, c’est-à-dire à trois voyageurs-archéologues qui firent de l’époque de Napoléon III « une période de transition, entre l’archéologie des voyageurs et celle des fouilleurs » (p. 121). Tout d’abord, Emmanuel Miller (1810-1886), spécialiste de manuscrits grecs, archéologue amateur, et qui fit un remarquable travail à Thasos (1863-1864) et à  Salonique. Vient ensuite le portrait d’Alfred Delacoulonche (1826-1914), membre de l’École française d’Athènes et grand pédagogue, mais qui a laissé peu d’écrits. Il n’en laissa pas moins des rapports fructueux sur ses voyages en Acadie et en Macédoine (1854-1855). Enfin, Léon Heuzey (1831-1922), dont l’action et l’apport scientifiques en Grèce du Nord et en Macédoine furent les plus importants selon l’auteur de l’époque étudiée. Ce savant fit partie  de l’École française d’Athènes, de l’École des Beaux-Arts, du Louvre, de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres…Son nom demeure attaché à l’expédition en Macédoine, qu’il fit en 1861 (après avoir voyagé dans d’autres régions de Grèce), notamment par ses études de Philippes, Pydna, Pharsale (Napoléon III l’avait mandaté pour ces lieux et l’avait bien entouré), Stobi et la côte adriatique. Cette période impériale constitue donc pour M. Sève une étape principale vers l’archéologie plus « professionnelle » que celle des simples voyageurs.

 

           Nous restons en Orient avec la contribution de Ch. Robin concernant « La mission d’Ernest Renan en Phénicie » (p. 125-154) qui s’attache donc à la figure du Renan (1823-1892) sémitisant. Agrégé de philosophie, docteur ès lettres, connaissant plusieurs langues anciennes, c’est à l’automne 1860 qu’avec sa sœur Henriette (qui mourut à Amschit), il s’embarqua pour la Phénicie, encouragé par Hortense Cornu et bien qu’il fût hostile à la politique autoritaire de Napoléon III. Il put étudier et fouiller (en trouvant plus ou moins d’aide sur place de la part des autorités françaises ou autres) les sites antiques de Byblos, Sidon, Tyr, Arados, Tortose, Ammrit ainsi que la Palestine, laquelle lui fournit matière à écrire l’ouvrage La vie de Jésus. Durant ces missions, il n’eut de cesse d’espérer découvrir de nouvelles inscriptions. S’il fut déçu sur ce point (il n’en est pas moins l’auteur du Corpus Inscriptionum Semiticarum publié en 1867), de nombreux objets furent ramenés en France.           

         

          L’archéologie dans le sud de la Méditerranée est ensuite étudiée sous la plume de P. Morizot, « La naissance de l’archéologie romaine en Algérie » (p. 155-177). L’auteur, en remontant assez loin dans le temps (début du règne de Louis XV), retrace des itinéraires de voyageurs ou érudits français et anglais. Comme en Orient, on retrouve la compétition entre les deux nations. L’Italie eut cependant aussi sa part dans cette découverte en la présence du père Caroni (né vers 1753), dont l’érudition a impressionné des générations de chercheurs et qui fut largement copié (pour ne pas dire plagié). Il faut souligner que les monuments (et ruines) de l’Algérie avaient bénéficié, si l’on peut dire, du manque d’intérêt des autochtones pendant des siècles car la vie s’était écoulée à côté desdits monuments en les ignorant, contrairement à ce qui s’était passé aux temps de l’Europe médiévale et moderne. La France dans cette redécouverte de l’Algérie antique fit un pas considérable grâce à la personne de Napoléon Joseph Charles Bonaparte, attaché à cette terre, et aux voyages de son cousin, l’Empereur, dont celui de 1865 fut particulièrement important car ce dernier réaffirma son souhait de la naissance d’un royaume arabe. Enfin, le rôle joué par l’École pratique des Hautes Études et les sociétés savantes dans l’essor de l’archéologie algérienne à cette période est rappelé en dernière analyse.

 

         Après l’Algérie, on passe à l’Égypte, avec la figure emblématique et charismatique de « Mariette Pacha » (p. 179-192), inséparable du site de Saqqara après 1850. L’article de N. Grimal s’attache au parcours de l’illustre égyptologue Auguste Mariette (1821-1881) et de son apport à la jeune archéologie égyptienne, qui prit donc son essor sous le Second empire, mais qui avait bien évidemment bénéficié du travail des deux générations précédentes.

 

          Dans la même ligne, la contribution suivante intitulée « L’Égypte à l’exposition universelle de 1867 » de D.J. Grange (193-203) analyse le lien ténu qui s’est noué entre l’Egypte et la France dès le début du XIXe, sans oublier cependant l’intérêt des voyageurs de l’Ancien Régime. L’expédition de Bonaparte, Mariette, Champollion et le canal de Suez ont été les piliers de ce rapprochement, sans oublier la personnalité de Méhémet Ali. L’apogée de ce rapprochement fut – avec l’inauguration du canal – l’exposition universelle de 1867, avec l’édification de quatre pavillons égyptiens et la présence d’Ismaïl Pacha, petit-fils de Méhémet, qui entraîna de nombreuses fêtes. La fin de l’Empire et surtout l’impérialisme anglais qui profita de la banqueroute d’Ismaïl, empêchèrent la France de pousser plus loin des avantages politiques. Le lien culturel n’en persista pas moins.

 

           Napoléon III était un passionné de l’artillerie (tout comme son oncle) et l’avant-dernière contribution de J.-B. de Vaivre, « Les canons de Rhodes offerts à Napoléon III » (p. 205-240), revient sur le don en 1862 d’Abdülaziz, le sultan ottoman, allié de fraîche date (nous sommes au lendemain de la guerre de Crimée), qui pour orner le musée de l’artillerie offrit donc à la France un certain nombre de belles bouches à feu (bombardes-mortiers, canons, couleuvrines…) abandonnés par l’Ordre des Hospitaliers en 1522 . L’auteur revient donc sur la richesse technique et ornementale de ces pièces qui furent notamment l’objet de dons de souverains français (Louis XI, François Ier …) et autres grands personnages tout au début de l’époque moderne.

 

           La dernière contribution de R. Recht intitulée « Une architecture entre archéologie et représentation » (p. 241-253) se penche sur l’intérêt du Second Empire pour l’architecture, la restauration des édifices anciens avec un goût oscillant (ou mélangeant) entre l’antique et le médiéval. Les travaux du Louvre commencés sous le Prince-Président, relancés en 1861 sous l’autorité d’Hector-Martin Lefuel (1810-1880) et son attrait pour le mélange des styles, constituent à cet égard un exemple  éclatant. Enfin, on ne saurait conclure cette thématique sans évoquer la figure d’Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc (1814-1879), qui œuvra sous l’Empire aux restaurations de Pierrefonds et de Carcassonne. Le Moyen Âge et notamment le gothique français trouvèrent alors définitivement leur place dans l’histoire de France.

 

          Comme on peut le constater, ces actes de colloque enrichissent notre perception de ces deux décennies du XIXe siècle. La figure politique de Napoléon III rabaissée par Victor Hugo, déconsidérée par la défaite de Sedan (et par l’opprobre de la IIIe République) a été réhabilitée depuis quelques années. Nul doute que du point de vue de la connaissance archéologique (au sens large), ce livre contribuera à regarder d’un œil neuf l’oeuvre du Prince-Président, devenu Empereur autoritaire puis libéral, que fut Napoléon III. 

 

 

Table des matières

 

  • « Cavour, Napoléon III et le rattachement de Nice à la France »
  • par G. Pécout ; p. 1-21
  •  
  • « Rome et la romanité, de Napoléon III aux sœurs latines »
  • par G. Ferragu ; p. 23-35
  •  
  • « L’archéologie dans les Alpes-Maritimes de l’annexion du comté de Nice à la chute du Second Empire »
  • par P. Arnaud ; p. 37-56
  •  
  • « Qui conseillait Napoléon III en matière d’archéologie et d’histoire ? »
  • par A. Laronde† , membre de l’Académie ; p. 57-67
  •  
  • « L’acquisition du musée Campana et ses implications dans la recherche archéologique du Second Empire »
  • par G. Nadalini ; p. 69-94
  •  
  • « Napoléon III et Alésia »
  • par Y. Le Bohec ; p. 95-108
  •  
  • « Les missions scientifiques en Grèce du Nord et en Macédoine sous Napoléon III » par M. Sève ; p. 109-124
  •  
  • « La mission d’Ernest Renan en Phénicie »
  • par C. Robin, membre de l’Académie ; p. 125-154
  •  
  • « La naissance de l’archéologie romaine en Algérie »
  • par P. Morizot ; p. 155-177
  •  
  • « Mariette-Pacha »
  • par N. Grimal, membre de l’Académie ; p. 179-192
  •  
  • « L’Égypte à l’Exposition universelle de 1867 »,
  • par D. Grange ; 193-203
  •  
  • « Les canons de Rhodes offerts à Napoléon III »
  • par J.-B. de Vaivre, correspondant de l’Académie ; p. 205-240
  •  
  • « Une architecture entre archéologie et représentation »
  • par R. Recht, membre de l’Académie ; p. 241-253

       

     

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