Mathieu, Nicolas : L’épitaphe et la mémoire - Parenté et identité sociale dans les Gaules et Germanies romaines. 501 p., ISBN : 978-2-7535-1393-8, 24 €
(Presses Universitaires de Rennes, Rennes 2011)
 
Compte rendu par David Colling, Université de Louvain-la-Neuve
(david.colling@uclouvain.be)

 
Nombre de mots : 1412 mots
Publié en ligne le 2014-03-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1568
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          Nicolas Mathieu a acquis une solide expérience dans le monde de l’enseignement. Fort des contacts noués avec les étudiants, et conscient de leurs besoins et de leurs difficultés dans l’apprentissage de l’Antiquité, le professeur d’histoire romaine de l’Université Pierre Mendès-France de Grenoble 2 nous livre ici un ouvrage d’approche méthodologique à la fois clair et pointu sur l’épigraphie et l’iconographie funéraires. Les cadres spatiotemporels sont les territoires des provinces gauloises et germaniques durant les trois premiers siècles de l’Empire romain.

 

          Comme l’indique le titre, une des fonctions principales de l’épitaphe est de rappeler le souvenir, de commémorer les défunts selon certains rites privés et publics. Nous savons combien les sources épigraphiques ont une importance capitale dans la compréhension de la société romaine impériale. Et parmi les sources épigraphiques, plus de la moitié de la documentation recensée consiste dans des épitaphes. L’auteur entend utiliser les informations fournies par les monuments funéraires pour mener une étude sur les notions d’identité et de parenté, qu’il s’agisse de parentés naturelle, adoptive ou nourricière. Cette étude s’insère dans le contexte des recherches sociales par le biais des analyses onomastiques et prosopographiques. Les inscriptions qui ont été prises en compte sont celles qui attestent un vocabulaire évoquant des relations de parenté évidentes. Les simples mentions filius et filia n’ont toutefois pas été retenues, car elles constituent souvent des éléments de nomenclature qui renseignent davantage sur l’état civil que sur la parenté au sens social. En revanche, si ces mots apparaissaient aux côtés d’autres termes évoquant des liens de parentés clairs, comme pater, mater, coniux, neptia…, les inscriptions les comportant ont été retenues. La sélection sur la base de ces critères a permis à l’auteur de rassembler 779 inscriptions.

 

          L’ouvrage se compose de trois grandes parties. La première, Construire le souvenir (p. 33-110), propose une réflexion sur les différentes étapes et motivations menant à la réalisation matérielle d’une pierre tombale. Ces étapes préliminaires sont importantes, dans la mesure où le titulus est unique pour chaque défunt, dont il est censé évoquer le souvenir. « L’épitaphe n’existe qu’autant qu’elle a été voulue, que ce soit par le défunt de son vivant ou par testament, ou par un proche, parent ou ami, ou par quiconque d’autre. Elle n’existe aussi qu’autant qu’elle peut être vue ou lue, ce qui justifie de la part du commanditaire un certain nombre de choix formels » (p. 36). C’est la raison pour laquelle l’auteur explique ensuite le rôle des acteurs entrant dans le processus de réalisation de l’épitaphe : scriptor, sculptor, ornator… Cette constatation explique également l’importance donnée aux relations de parenté tout au long de l’ouvrage. Dans un premier chapitre intitulé Le vivant ou le mort : le moment du choix de l’inscription (p. 39-71), sont présentés les différents cas de figure à l’occasion desquels la volonté de réaliser une épitaphe est exprimée, soit de son vivant par le dédicataire, soit après son décès, par ses proches. Ces situations peuvent être plus ou moins développées dans les textes funéraires et les informations fournies permettent également d’appréhender les relations sociales entre les défunts et les personnes qui s’engagent formellement à entretenir leur souvenir. En ce sens, l’étude de N. Mathieu peut véritablement être considérée comme un travail d’histoire sociale. Une approche séparée est proposée en fonction du statut social des dédicataires, qu’ils soient notables, commerçants, affranchis ou esclaves.

 

          Dans le deuxième chapitre, l’auteur tente de définir L’ampleur de la commémoration : unique ou multiple (p. 73-96). En effet, si la majorité des inscriptions ne se rapporte qu’à un seul défunt, certaines en concernent davantage, parfois sur plusieurs générations, disposées sur des monuments plus sophistiqués et plus complexes.

 

          Le troisième chapitre, Des memoriae bien ordonnées (p. 97-110), est consacré à la question du modèle social de la famille nucléaire, puisque la très grande majorité des occurrences concernent des liens d’ascendance ou de descendance directe, ou des commémorations entre frères et sœurs. L’auteur avance toutefois prudemment au niveau de l’interprétation et refuse d’y voir une preuve de la primauté de la famille nucléaire dans les régions gauloises et germaniques, préférant y déceler le reflet d’obligations de commémoration, dépassant amplement la notion d’affect familial.

 

          La deuxième partie, intitulée Mémoire privée, mémoire publique ? La mémoire affichée (p. 111-215), expose, une fois de plus, combien la limite entre sphères privée et publique est difficile à cerner pour la période antique, comme le montrent bon nombre d’études sur le sujet à l’heure actuelle (1). En effet, si la mémoire individuelle est privée, elle est affichée dans l’espace public par le biais de l’épitaphe, qui répondait elle-même à une série de normes relatives au statut social du défunt, mais aussi à la zone géographique.

 

          Le chapitre quatre définit L’identité par la parenté (p. 117-151). Ici, une place importante est accordée à l’onomastique, qui se construit à la rencontre de pérégrins et de citoyens romains.

 

         Le cinquième chapitre définit ensuite L’identité par la culture : mémoire classique, mémoire des origines ? (p. 153-168). Sur l’ensemble du corpus constitué, seulement une quinzaine d’inscriptions comportent un poème ou un ensemble littéraire témoignant d’une culture classique. Cette proportion peut sembler faible, mais correspond à celles qui sont constatées dans les autres régions de l’Empire. L’auteur observe que ces attestations se concentrent le long des grands axes et dans les grandes villes, les régions plus excentrées comme l’Aquitaine ou la Belgique n’en présentant aucune.

 

          Le chapitre six, Stéréotypes familiaux, stéréotypes sociaux (p. 169-194) présente plus particulièrement les termes nepos (et son féminin neptes), renvoyant parfois à la relation oncle/neveu, mais la plupart du temps à la relation grand-père/petit-fils. L’auteur remarque que lorsque ces liens familiaux sont de rigueur, les épithètes affectives deviennent plus rares.

 

        Et dans le septième chapitre consacré aux Stéréotypes affectifs et moraux : la laudatio, miroir social et familial (p. 195-215), c’est au contraire la liste des qualités prêtées aux morts qui fait l’objet de toutes les attentions. Si de nombreuses qualités ne sont rencontrées qu’à une seule reprise sur l’ensemble du corpus, comme castus, delicatus, innocentissimus ou encore obsequentissima, la plupart des inscriptions présentent les quelques vertus suivantes : carissimus, dulcissimus, incomparabilis, pientissimus, piissimus ou optimus.

 

          Enfin, une troisième partie intitulée Au miroir de soi, au miroir des autres (p. 217-316), amène l’auteur, mais aussi le lecteur, à s’interroger sur le degré de véracité des informations, tant textuelles qu’iconographiques, présentes sur les monuments funéraires ; c’est toute la question du symbolisme qui est ici évoquée.

 

           Le huitième chapitre, Selon son rang, selon son sang (p. 225-251), montre combien les épitaphes de certaines catégories sociales pouvaient être stéréotypées, suivant un formulaire toujours sensiblement identique. L’auteur y présente successivement les épitaphes des élites municipales (décurions, magistrats, sévirs) et des négociants, artisans et commerçants. À cet endroit, nous pensons qu’il aurait également été pertinent de créer une catégorie spécifique pour les militaires, pour lesquels, dans certaines régions, notamment germaniques, le même phénomène peut être observé.

 

         La parenté nourricière, très peu évoquée jusqu’ici, fait l’objet d’une attention particulière dans le chapitre neuf : Le fosterage, l’autre parenté (p. 253-283). Ces réalités sont repérées par trois termes et leurs dérivés dans les inscriptions : alumnus (le nourri), nutricus (le nourricier), collactaneus (le frère de lait). Mais comme N. Mathieu le fait judicieusement remarquer, la fonction nourricière ne se limite pas au lait et à la période de la petite enfance, puisque l’éducation et la formation peuvent également être incluses dans cette catégorie. Le dossier du fosterage est constitué de 75 inscriptions, attestant une réalité largement reconnue.

 

          Enfin le dixième chapitre présente l’importance des épitaphes dans Une société de pierre (p. 285-316), à partir de quelques exemples choisis.

 

         La conclusion générale (p. 317-325) démontre combien les épitaphes permettent d’appréhender les relations sociales spécifiques de la parenté, en relation avec la notion de romanisation. L’auteur cite particulièrement la parenté nourricière comme la plus symptomatique de l’empreinte d’une certaine latinité ou romanité : « l’affirmation « identitaire » peut ne pas passer par l’expression de sa parenté ; l’indication d’une parenté particulière – comme l’est le fosterage – caractérise la romanité, tout au moins dans les provinces que nous avons étudiées » (p. 321). L’ouvrage comporte une importante bibliographie (p. 327-352), une table de concordance vocabulaire/source (p. 353-372), un long recueil d’annexes (p. 373-458), des indices commodes (p. 459-491) et des tables de documents et figures (p. 493-496).

 

          Cet ouvrage intéressant rencontre un grand nombre de sujets faisant actuellement l’objet d’attention de la part des chercheurs en histoire de l’antiquité : l’utilisation sérielle de l’épigraphie, et singulièrement de l’onomastique, pour une meilleure compréhension des réalités sociales ; une réflexion continue sur les indices exploitables dans la réflexion sur la notion complexe de romanisation ; un questionnement sur les sphères publique et privée, etc. Le lecteur appréciera également sans aucun doute qu’aucune séparation nette n’a été établie entre le texte et l’image au niveau de l’étude des épitaphes. En effet, bien souvent, les historiens se limitent aux études épigraphiques, les historiens de l’art et archéologues aux études iconographiques, sans que les ponts nécessaires ne soient dressés entre ces deux mondes pour une compréhension la plus complète possible des phénomènes passés. Il est heureux de constater que l’étude des liens de parenté ait pu bénéficier ici d’une analyse complète des sources à disposition.

 

(1)   Alexandra DARDENAY, Emmanuelle ROSSO (éd.), Dialogues entre sphère publique et sphère privée dans l’espace de la cité romaine. Vecteurs, acteurs, significations, Collection Scripta Antiqua (56), Bordeaux, 2013