Callot, Olivier (avec un appendice de Jean-Yves Monchambert): Les sanctuaires de l’acropole d’Ougarit. Les temples de Baal et de Dagan. Ras Shamra-Ougarit XIX – 238 p., 162 ill. ; 30 cm., ISBN 978-2-35668-019-8, 27 €
(Maison de l’Orient et de la Méditerranée – Jean Pouilloux, Lyon 2011)
 
Compte rendu par Virginia Verardi, Musées de Châlons-en-Champagne
(virginia.verardi@free.fr)

 
Nombre de mots : 2168 mots
Publié en ligne le 2015-01-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1579
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          Le présent ouvrage s’intéresse à une zone d’Ougarit, celle des temples, qui avait été fouillée dès le début des fouilles par Claude Schaeffer dans les années 1930. Olivier Callot, Directeur de recherche au CNRS, architecte DPLG, a bien compris l’intérêt de reprendre l’étude de ces bâtiments fouillés très précocement et qui n’avaient jusqu’alors jamais été publiés de façon exhaustive. L’ouvrage est abondamment illustré : sur les 237 pages de l’ouvrage, 116 sont de texte et 106 sont les illustrations. Ces illustrations, précieux complément à l’argumentaire, se divisent en :

 

1. plan général des quartiers de la  ville (avec numérotation des bâtiments décrits dans le texte), relevés architecturaux et coupes stratigraphiques des fouilles récentes (1988 à 2005),

2. plans anciens de Schaeffer des années 1932-1933  dont un plan inédit non daté qui pourrait remonter soit aux fouilles des années 1930 soit des années 1950 (archives du Collège de France)

3. Reconstitutions en élévation (des années 1930 et des années 1980-2000)

4. Plan réalisé sur une grille (en coudées)

5. Photos des fouilles anciennes (de la première campagne en 1929 à 1936)

6. Photos des maquettes architecturales et des stèles

7. Photos des fouilles récentes (années 1980-2000)

8. Photos du site de comparaison (Byblos)

9. Dans l’appendice par J.-Y. Monchambert : dessins de la céramique des sondages de 1992 à 2005.

 

           Architecte de formation, Olivier Callot a été directeur de recherche au CNRS et a participé à de nombreuses missions archéologiques, pour lesquelles il a mis à profit ses connaissances techniques. Cet ouvrage en est un très bel exemple.

 

          Bien que les premières campagnes de fouilles à Ougarit remontent à 1929, le site avait déjà visité par des pilleurs clandestins turcs à la fin du XIXe-début du XXe s.  Les temples eux-mêmes commencent à être explorés en 1929-1933 (temple de Baal) et 1934 (temple de Dagan), ce qui explique l’actuel état de conservation et la faible quantité de documentation graphique et photographique des bâtiments.

 

          L’étude de chacun des temples est divisée en 6 parties :

 

I. Historique de la recherche

II. Situation et accès à ces temples

III. Description de l’état actuel (au moment des relevés des temples : 1988 pour le temple de Baal, 1990 pour celui de Dagan, plus les sondages de 1992 et 2005).

IV. Reconstitution architecturale

V. Le mobilier

VI. Organisation et fonctionnement (concerne plutôt l’aspect liturgique).

 

          L’auteur, dans son introduction, explique que ce travail d’architecte ne tente pas de replacer ces temples dans un contexte architectural et historique plus large.

 

          Première partie : le temple de Baal.

 

         Le premier temple à être étudié par Callot est aussi le premier à avoir été fouillé. Il s’agit du temple dit « de Baal », qui commence à être exploré dès 1929. Considéré dans un premier temps comme un palais, il est identifié par Schaeffer comme étant un temple dès la deuxième campagne de fouilles en 1930 et il acquiert le nom de « temple égyptien ». De cette époque il ne reste qu’un premier plan très schématique, mais la description donne des détails architecturaux qui ne sont plus visibles actuellement, comme la présence d’une estrade et du départ d’un escalier, etc. Il existe quelques photos de l’état du temple au moment des premières fouilles, ce qui a permis à l’auteur de faire des propositions de restitution des volumes et de l’élévation.

 

         C’est le plan de 1933 qui continue à être utilisé, malgré le fait qu’en 1975 Jean-Claude Marqueron, alors directeur de la mission de Ras Shamra, en ait fait faire un plus précis et à une échelle plus grande (1/50e). Le plan de Margueron est un document très important car le bâtiment continue à se dégrader. En 1988 un nouveau plan est réalisé à la demande de Marguerite Yon, qui a remplacé à cette époque Jean-Claude Margueron dans ses fonctions de directeur. Réalisé par O. Callot à la même échelle que celui de 1975, il est accompagné de 6 coupes et élévations à la même échelle, et servira de base à son étude.

 

         L’analyse des différentes données a permis de montrer que le temple de Baal, à l’époque du bronze récent, n’était pas un bâtiment isolé, il était intégré dans le tissu urbain. La base de l’analyse est le plan de 1988, même si les différents plans anciens sont également utilisés par l’auteur.

 

         Un schéma, Fig. 17, présente les différentes parties du bâtiment qui vont être décrites. À ce propos, les figures n’ont pas été intégrées dans le texte, ce qui peut être très facilement expliqué par le fait que l’auteur y fait référence à plusieurs reprises dans le texte, mais cela oblige le lecteur à faire des allers retours entre le texte et la partie illustrations, ce qui coupe la lecture. Il aurait sans doute été souhaitable qu’au moins une partie y soient intégrées, afin de rendre plus immédiate la compréhension des descriptions.

 

         Il est intéressant de noter que l’auteur étudié la littérature pour l’interprétation de l’architecture d’Ougarit. Par exemple, p. 46-47 il est fait mention d’un poème (« Le palais de Baal ») qui raconte les difficultés qu’a eues le dieu Baal pour l’édification de son temple. L’auteur tient bien entendu compte du caractère poétique du texte, mais il peut trouver des points de comparaison entre les temples qu’il étudie et ceux décrits dans le texte, d’autant plus que les maquettes architecturales qui sont parvenues jusqu’à nous, fig. 120, montrent les éléments d’architecture décrits dans le poème : terrasse, fenêtres hautes et étroites etc. Cette interprétation n’est cependant pas partagée par tous les chercheurs, l’auteur cite lui-même le fait que D. Pardee serait plutôt partisan d’ouvertures plus « traditionnelles » pour les temples d’Ougarit.

 

         Pour ce qui est de l’étude du mobilier, l’auteur se fonde encore une fois sur les notes de Schaeffer, conservées au Collège de France, et les replace toutes sur un même plan (fouilles de 1929-1930, de 1932 et de 1930-32), de même, il en propose un positionnement « stratigraphique » relatif.

 

        Tout ce travail préliminaire a donc permis à l’auteur de proposer une interprétation sur l’organisation et sur le fonctionnement des sanctuaires ce qui, aux dires même de l’auteur, est une entreprise ardue, voir hasardeuse (p. 54). Les temples de la ville d’Ougarit se révèlent être situés en plein cœur de la ville, non isolés, bien que placés sur une hauteur. Différentes rues y menaient, qui étaient sans doute empruntées pour les processions. Ces rues étaient bordées d’habitations privées, dont celle dite « du grand prêtre » ou « bibliothèque ». Les différents espaces sont commentés et différentes hypothèses, comme celle du couloir servant à emmener les animaux vers le lieu de sacrifice, sont examinés et les hypothèses non étayées sont signalées. L’auteur reste prudent dans les différentes interprétations et signale bien quand les propositions sont le fait uniquement d’une interprétation de sa part et ne sont pas étayées par des données archéologiques.

 

         La dernière partie de cette analyse (VII, p. 60-64)), concerne l’Histoire et la Chronologie. Ici l’auteur tente de reconstituer la dynamique de développement du temple de Dagan, en partant de l’édification d’un premier sanctuaire, qui peut être daté d’après la découverte de différents fragments de sculpture égyptienne datant de la XIIe dynastie ou peu après, ce qui tendrait à indiquer que le temple devait déjà exister à la fin du XIXe et au début du XVIIIe s. (Bronze Moyen 2), datation corroborée par les céramiques trouvées dans les niveau des fondations de ce premier temple. Il est en revanche impossible à l’auteur de proposer une reconstitution de ce temple, faute de données suffisantes.

 

         Le temple sera entièrement reconstruit suite à un violent tremblement de terre qui a détruit entièrement la ville sous le règne d’Amishtamrou III v. 1260-1235. Le temple de la seconde phase est donc pratiquement totalement nouveau. La correspondance entre le roi d’Ougarit, probablement Niqmadou IV (qui règne vers 1220-1210) et Merneptah (qui règne vers 1213-1203), montre qu’il y a un hiatus de 30 ans entre la destruction du premier temple et la construction du deuxième, due sans doute à la nécessité primordiale de remettre en état en premier lieu le palais royal. Pour cette période d’entre-deux l’auteur propose l’existence d’un sanctuaire temporaire, où auraient été déposées les stèles, dont celle célèbre du « Baal au foudre ». Un nouveau tremblement de terre vers 1185-1180 détruit à nouveau la ville, le nouveau temple n’aura donc vécu qu’une trentaine d’années, contre les cinq siècles et demi du premier.

 

         Deuxième partie : le temple de Dagan.

 

         Contrairement au temple de Baal, celui de Dagan ne sera exploré qu’à partir de 1934. Pour les deux mois qu’a duré la fouille, il n’existe qu’une liste d’objets et quelques commentaires. Ce temple sera donc analysé d’abord par Jean-Claude Margueron, mais sans disposer de plans exacts, puis par Marguerite Yon, qui en fait faire un relevé en 1990.

 

         Olivier Callot propose donc un plan à l’échelle 1/100e d’après les notes de Schaeffer des années 1930 (fig. 43), et l’accompagne du relevé qu’a fait réaliser M. Yon en 1990 (fig. 44), au 1/50e avec plusieurs coupes. La reprise des données de fouilles par M. Yon a permis notamment d’élucider le cas des « abreuvoirs » trouvés à l’extérieur du temple, au Sud, qui ont été réinterprétés comme étant les bases des stèles et autres éléments verticaux.

 

         Ce sanctuaire, comme l’autre, est situé sur une hauteur dominant la ville. Bien que les ruines l’entourant datent du Bronze Récent (XIVe-XIIe s.), le temple est beaucoup plus ancien. L’auteur ne dispose d’aucune information permettant d’évoquer l’environnement d’origine du temple, il se limite donc à l’analyse du bâtiment en lui-même.

 

         Pour ce qui est du mobilier, on a le même cas de figure que pour le temple de Baal : peu de détail sur les un relevé sommaire retrouvé dans les archives du Collège de France (fig. 68). L’auteur s’est donc chargé de replacer les (rares) objets sur le plan. En tenant compte des points topographiques indiqués et de la profondeur de découverte, il s’avère que seules deux stèles peuvent réellement être rattachées à ce temple (les stèles n° 5 et 6 = RS.6.021 et RS.6.028). Le reste des objets se trouvaient donc soit sur la surface ou en dessous du niveau de fondations du temple. Ce point est intéressant à noter, car la rareté de matériel est en opposition avec tous les autres secteurs fouillés à Ougarit.

 

         Ce temple a été attribué au dieu Dagan, souvent appelé le « père de Baal » sur la base de la découverte de stèles qui lui étaient dédiées, malgré son caractère « étranger » (p. 81). D’après l’auteur, il est possible qu’au moment de l’édification du temple au Bronze Moyen, cette divinité fût être beaucoup plus en vogue.

 

         Les ruines fouillées par Schaeffer en 1934 sont uniquement les soubassements d’un bâtiment probablement utilisé comme carrière pour la réalisation du petit temple gréco-romain avoisinant, car Schaeffer mentionne le fait que tous les murs s’arrêtaient à la même hauteur, et qu’ils affleuraient à la surface du tell. Il est intéressant de noter que la petite taille du bâtiment gréco-romain, et la quasi-absence inhabituelle de matériel, font proposer à l’auteur que le temple de Dagan se soit effondré après le séisme de c. 1250 et qu’il ait été entièrement déblayé. Les deux stèles qui y ont été retrouvées (et qui comportent des inscriptions en cunéiforme alphabétique les datant indiscutablement du Bronze Récent) ne seraient donc pas rescapées du séisme, mais elles auraient été déposées après le séisme (p. 85).

 

         Juste avant de conclure, l’auteur regroupe dans une partie III les différentes questions qui se sont posées tout au long de son analyse. Ces questions, qui demandaient un développement assez long, n’auraient pas permis, d’après l’auteur, de garder l’unité du texte :

 

I. Métrologie : tracé directeur et unités de mesure

II. Les sculptures égyptiennes et la date de construction du temple de Baal

III. Les ancres de bateaux du temple de Baal

IV. Ces temples ont-ils servi d’amers ?

V. Les maquettes architecturales

VI. La stèle die du « Baal au foudre »

 

         Cette décision nous semble intéressante car elle permet de mettre en évidence des points de détail qui ont leur importance. C’est le cas notamment pour la discussion sur l’utilité (ou non) d’utiliser les maquettes architecturales pour restituer les ouvertures et les élévations des temples. En effet, ces maquettes, provenant d’autres sites qu’Ougarit et parfois venant de maisons privées, sont réellement importantes car, comme le souligne l’auteur, elles ont été réalisées par des personnes qui ont vu les temples au moment où ils étaient encore debout (p. 97).

 

         En conclusion, cet ouvrage est extrêmement intéressant car il fait le point sur les découvertes effectuées depuis les années 1930 jusqu’à nos jours, en reprenant les plans sommaires de Schaeffer, en replaçant les objets qui ont été retrouvés dans les différents espaces, mais également car il permet d’avoir une idée sur la circulation dans les temples eux-mêmes ainsi que dans le tissu urbain. Les nombreux plans, coupes, élévation, permettent réellement de faire revivre ces bâtiments, les illustrations sont d’une très grande qualité et précision et nous apprécions particulièrement le fait que l’auteur ait publié les photographies anciennes, des fouilles de Schaeffer, qu’il a retrouvées dans les archives du Collège de France, et qui lui ont permis de réinterpréter des notes parfois elliptiques,. Ces notes ont nourri sa réflexion au même titre que les résultats des fouilles plus récentes.