Haake, Matthias - Jung, Michael (Hrsg.): Griechische Heiligtümer als Erinnerungsorte. Von der Archaik bis in den Hellenismus. Erträge einer internationalen Tagung in Münster, 20.-21. Januar 2006.
163 S., 10 s/w Abb. Kartoniert. ISBN 978-3-515-09875-5. EUR 36
(Franz Steiner Verlag, Stuttgart 2011)
 
Compte rendu par François Queyrel, École pratique des Hautes Études (Paris)
(f.queyrel@orange.fr)

 
Nombre de mots : 1280 mots
Publié en ligne le 2012-05-15
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1583
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          Ce volume d’actes publié cinq ans après un colloque organisé à Munster réunit des études à caractère historique qui traitent des sanctuaires grecs comme lieux de mémoire à partir de la documentation disponible dans les textes et les trouvailles archéologiques. La présentation du texte est soignée, mais je regrette que les bibliographies correspondant aux articles soient regroupées à la fin de chaque article, au lieu d’être fondues en une seule pour l’ensemble de l’ouvrage. La notion de lieux de mémoire (Erinnerungsorte en allemand) est maintenant couramment employée dans différents champs de l’histoire culturelle, en particulier pour l’Antiquité comme en témoigne récemment l’ouvrage dirigé par Elke Stein-Hölkeskamp et Karl-Joachim Hölkeskamp (éd.), Die griechische Welt. Erinnerungsorte der Antike, Munich, 2010, avec une introduction sur cette notion multiforme (« Einleitung : ‘Erinnerungsorte’ à la grecque – nochmals zu Begriff und Programm », p. 11-16).

 

          Dans son introduction, Michael Jung présente la méthodologie qui lui paraît convenir pour examiner les sanctuaires grecs sous cet aspect. En lisant son texte, on notera l’importance à cet égard de l’histoire des statues de culte et des témoignages qui s’y rapportent : M. Jung remarque qu’aux yeux de Pausanias, la relation entretenue par la statue de Némésis à Rhamnonte avec la bataille de Marathon était plus importante que le culte pratiqué dans son sanctuaire. Les sanctuaires sont en effet d’abord des lieux de communication sociale, pas seulement de réunions cultuelles de la cité ; ils sont liés au souvenir et, à cet égard, susceptibles de fournir une matière très pertinente pour l’étude des lieux de mémoire. Cette introduction méthodologique permet aussi de replacer les études de l’égyptologue Jan Assmann dans une perspective un peu décalée par rapport à la réalité de l’Antiquité classique, qui est assez différente du contexte de l’Egypte.

 

          Les différentes communications témoignent inévitablement d’approches plus ou moins problématisées et systématiques. Anne Jacquemin brosse à grands traits une description des lieux de mémoire en rappelant quelques anecdotes qui concernent l’époque contemporaine ; pour Delphes, qui fait l’objet de sa communication, elle pose quelques questions pour savoir ce qui est lieu de mémoire dans le sanctuaire avant de conclure prudemment que «  la véritable Delphes de l’époque archaïque et classique nous échappe en très grande partie. » Toujours sur Delphes, Kai Trampedach, qui se réfère à son mémoire d’habilitation sur la mantique, en cours de publication, étudie deux événements historiques, la bataille de Leuctres en 371 et l’expédition de Sicile en 415, qui sont en rapport avec des monuments de Delphes et leurs vicissitudes, le monument des navarques et l’ex-voto de l’Eurymédon. Il enrichit la perspective d’étude en insistant sur le fait que Delphes est le lieu par excellence de la mémoire panhellénique pas seulement dans ses monuments, mais aussi par les signes qui leur sont attachés : il faut, autrement dit, étudier la vie des monuments, en particulier celle des statues, pour saisir la réalité des lieux de mémoire.

 

          Elizabeth R. Gebhard étudie le sanctuaire de Poséidon à l’Isthme dans les années 200 av. J.-C. en illustrant son propos avec des plans et figures. Elle montre que la proclamation de la liberté des Grecs par Titus Quinctius Flamininus en 196 s’est faite dans un sanctuaire qui venait d’être dévasté par les Romains. Elle aurait pu insister sur le fait que les quatre stèles retrouvées en morceaux qui portaient des traités inscrits avec la Macédoine, ont probablement été brisées volontairement, dans ces mêmes années où, à Athènes, les statues macédoniennes faisaient l’objet d’une mesure de damnatio memoriae : la destruction qui produit des ruines, manifeste en effet la volonté de graver dans la mémoire collective la suppression de la tyrannie et elle livre ainsi un message intentionnellement  positif.

 

          Avec Olympie on arrive au troisième sanctuaire panhellénique étudié dans le volume : Klaus Freitag réunit utilement les références sur la période la moins étudiée dans son ensemble d’Olympie, l’époque hellénistique. Il insiste sur le fait qu’Olympie, comme Delphes, est lieu de mémoire avant l’époque impériale. La thèse de la décadence d’Olympie à l’époque hellénistique est liée à un schéma de développement linéaire démenti par la réalité historique. La présentation insiste sur la présence, inégale, des rois hellénistiques dans le sanctuaire et sur le déplacement du centre de gravité vers l’est que suggère l’étude de l’origine des vainqueurs, car la présence de  l’Italie du sud s’efface alors.

 

          Michael Jung consacre une étude historique au passage de Pausanias (III 14, 1)  qui mentionne à Sparte, près du sanctuaire d’Athéna Chalkioikos, les deux tombeaux de Léonidas et du roi Pausanias. Ce texte, qui a été corrigé, attribue à ce roi de Sparte le retour des restes de Léonidas, mort aux Thermopyles en 480. M. Jung note que les honneurs rendus au héros de la seconde guerre médique sont destinés, vers 440, avant qu’éclate la guerre du Péloponnèse, à rappeler que les Spartiates se sont opposés à l’invasion perse, et ainsi à concurrencer Athènes sur le terrain de la guerre contre les Perses. Il aurait pu mentionner à cet égard que le retour dans sa patrie des ossements de Léonidas répond à l’action de Cimon, qui avait ramené à Athènes de Scyros les ossements de Thésée, le fondateur légendaire d’Athènes.

 

          Matthias Haake revient sur un autre aspect de la mémoire des guerres médiques à propos du temple de Némésis à Rhamnonte, devenu  lieu de mémoire des guerres médiques avec la légende du bloc de marbre abandonné par les Perses qui aurait servi à sculpter la statue cultuelle de Némésis. Le choix de ce sanctuaire pour y rendre vers 250 des honneurs cultuels à Antigone Gonatas révèlerait un parallèle implicite entre la victoire remportée par le roi de Macédoine en 278/7 sur les Galates à Lysimacheia et la victoire des Athéniens à Marathon en 490.

 

          Renaud Gagné publie en français une version mise à jour et remaniée d’un article précédemment paru en anglais dans Classical Antiquity 25, 2006, p. 1-33 sous le titre « What is the pride of Halicarnassus ? ». Le long poème, assez bien conservé, retrouvé il y a quelques années gravé sur pierre, fait l’objet d’un commentaire plein de finesse sur la géographie mythique de la cité d’Halicarnasse, avec une réflexion sur les temporalités du rite et du mythe. Cette «  épigramme de Salmacis », propose une généalogie positive d’Hermaphrodite, héros local dont la nymphe Salmacis devient la nourricière. On constatera une fois encore à quel point la version postérieure d’Ovide est différente de la légende locale, véhiculée par un texte de la fin de l’époque hellénistique. Ce poème est un hymne à Halicarnasse, mais il omet volontairement les gloires de la ville, aussi bien la reine Artémise que Mausole ou le temple célèbre d’Arès ; il cultive ainsi la rareté des rites et des légendes à substrat carien.

 

           Ce petit ouvrage réunit des contributions qui témoignent de méthodes et de compréhensions différentes suivant les auteurs. On se reportera à l’introduction pour une bonne mise en perspective de la problématique et on trouvera sur des sujets particuliers des éléments intéressants, mais inégalement répartis.

 

 

Sommaire

 

Michael  Jung, « Methodisches : Heiligtümer und lieux de mémoire », p. 9-18

Anne Jacquemin, « Le sanctuaire de Delphes comme lieu de mémoire », p. 19-27

Kai Trampedach, « Götterzeichen im Heiligtum : das Beispiel Delphi », p. 29-43

Elizabeth R. Gebhard, « Poseidon on the Isthmus : between Macedon and Rome, 198-196 B.C. », p. 45-67

Klaus Freitag,  « Olympia als “Erinnerungsort” in hellenistischer Zeit », p. 69-94

Michael Jung, «  ‘Wanderer, kommst du nach Sparta…’ Die Bestattung der Perserkämpfer Leonidas und Pausanias im Heiligtum der Athena Chalkioikos », p. 95-108

Matthias Haake, « Antigonos II. Gonatas und der Nemesistempel in Rhamnous. Zur Semantik göttlicher Ehren für einen hellenistischen König an einem athenischen ‘lieu de mémoire’ », p. 109-127

Renaud Gagné, « Une carte de mémoires : l’épigramme de Salmacis », p. 129-163