Gady, Alexandre (dir.): L’Hôtel de la Marine, 208 p., 24 × 34 cm, ISBN : 9782350391144, 49 €
(Editions Nicolas Chaudun, Paris 2011)
 
Compte rendu par Aurélien Davrius, Istituto Italiano di Scienze Umane (SUM), Florence
(arobace54@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1619 mots
Publié en ligne le 2012-12-16
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1604
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          Peu de bâtiments ont suscité autant d’admiration, depuis leur création jusqu’à nos jours, que l’Hôtel de la Marine. Il forme avec son aile occidentale (aujourd’hui l’hôtel Crillon et l’Automobile Club) un ensemble ouvert devant l’ancienne place Louis XV, dans la continuité de l’art de bâtir « à la française ». Ce chef-d’œuvre d’Ange-Jacques Gabriel (1698-1782), édifié entre 1757 et 1774, s’est chargé au cours de deux siècles et demi de la mémoire de l’histoire de France. Et selon Hippolyte Fortoul, ministre de la Marine en 1851, « les monuments sont comme la véritable écriture des peuples » (avant-propos). C’est cette histoire que nous raconte l’ouvrage publié sous la direction d’Alexandre Gady, cette histoire, il l’a souhaitée « savante et vivante », dans la première monographie consacrée à ce bâtiment. Le livre se divise en quatre parties, précédées d’une préface, et suivies des notes reportées à la fin du volume, d’une liste des sources, d’une bibliographie, d’un index et d’une postface.

          Après une brève préface de circonstance signée du ministre de la Défense et un avant-propos par Alexandre Gady, la première partie retrace l’histoire certes du bâtiment, mais aussi de son espace, c’est-à-dire la place devant laquelle il se trouve. Dans « De la place Louis XV à la Concorde, vie et mort d’un espace royal » – c’est le titre de cette partie – Alexandre Gady rappelle le concours lancé en 1748 pour la place Louis XV, puis les projets proposés par l’Académie royale d’architecture (1753), avant le choix définitif du projet de Gabriel en 1755. Ce chantier, qui devait honorer le règne de Louis le Bien-Aimé, pour reprendre la célèbre formule d’un sermon tenu à Metz lors de la maladie du roi en 1744, s’inscrit dans la continuité des grands programmes d’embellissements des Bourbons : Henri IV au Pont-Neuf, Louis XIII à la place des Vosges, et surtout Louis XIV place Vendôme ou des Victoires. Ces derniers modèles louis-quatorziens, archétypes repris par le gouvernement de Louis XV à partir des années 50 et multipliés dans les provinces du royaume (Rennes, 1725 ; Bordeaux, 1730), trouvèrent un écho jusqu’à Nancy, capitale d’un duché de Lorraine encore indépendant – au moins en façade –, mais où le dernier duc Stanislas, gendre du roi régnant, ordonna la construction de « la reine des places » de 1752 à 1755. Il fallait donc à Louis XV, pour renouer avec la grandeur de son aïeul, mais aussi célébrer la gloire du traité d’Aix-la-Chapelle (1748), que Paris se parât elle aussi d’un monument digne de son règne, et effacât le « temps de langueur », comme le dit joliment l’architecte Jacques-François Blondel (p. 16), qui avait caractérisé la première moitié de son règne.

 

          Parallèle à ce chantier de pierre, une statue de bronze avait été commandée à Edme Bouchardon, le célèbre sculpteur néo-classique, déjà auteur à Paris de la Fontaine des Quatre-Saisons. Cette statue devait représenter le souverain vêtu à l’antique. Ces deux projets ne procèdent pas de la même initiative, l’idée de la statue ayant précédé celle de la place. C’est ce qui explique la différence d’échelle entre ces deux œuvres, du moins jusqu’en 1792, date de la destruction révolutionnaire du cheval et de son cavalier.


          L’hôtel de la Marine résulte d’une synthèse des plus grands morceaux de l’architecture à la française. Alexandre Gady fait remarquer à quel point « on est frappé, en examinant les élévations produites, de voir le poids de l’héritage de Jules Hardouin-Mansart, premier architecte de Louis XIV » (p. 24). Le modèle de la façade côté jardin de Versailles (1685) est indiscutable : « rez-de-chaussée à arcades habillées de bossages, formant soubassement ; ordre colossal réunissant deux étages carrés ; combles au-dessus, ici bas et dissimulés derrière une balustrade » (p. 33). Mais on peut aussi y lire un hommage à la colonnade du Louvre de Perrault que Gabriel restaurait au même moment, ou encore de l’aile de la Cour Carrée de Lescot, avec les ovales enguirlandés des avant-corps (p. 38).
Ainsi est précisée la place de Gabriel dans l’histoire de l’architecture française, dernier représentant de cette manière nationale défendue à l’Académie par le sévère professeur J.-F. Blondel, tandis que les décors intérieurs de l’hôtel, confiés à Jacques Gondouin, ancien élève du même Blondel, et futur architecte de l’École de chirurgie (1769), faisaient la part belle au revival antique. Mais à quelle fonction étaient destinés ces grandes façades et ces intérieurs ? C’est le sujet traité dans la seconde partie de l’ouvrage.


          Stéphane Castelluccio retrace l’histoire de la première carrière du bâtiment, à l’époque où il faisait fonction de « Garde-Meuble de la Couronne (1770-1798) ». De nombreux plans détaillés, reproduits ici très lisiblement, restituent l’aménagement intérieur du bâtiment, au temps de sa première affectation. La richesse des décorations, la nature des ornements, la qualité du mobilier firent de ces salles une sorte de musée des arts décoratifs royaux, passage obligé pour les visiteurs de marque et lieu de réception d’ambassades importantes. Tout l’art et le savoir-faire du plus haut artisanat d’Ancien Régime se trouvaient alors réunis en ces lieux. La Révolution mit à mal ces collections, mais l’enveloppe fut préservée. Elle abrita ensuite un ministère et servit de siège à l’administration de la Marine (affectation du bâtiment dès 1789).


          Emmanuel Pénicaut explique dans la troisième partie intitulée « Un port d’attache pour la Marine : deux siècles de présence », comment la Royale établit ses quartiers face à la Concorde. Dès le Premier Empire, on s’attela à vouer le lieu à la gloire de la Marine, tout en y organisant de somptueux bals, renouant avec la tradition d’Ancien Régime. Des modifications furent apportées à l’intérieur du bâtiment, sans dénaturer l’ensemble conçu par Gabriel et Gondouin. C’est un superbe ensemble préservé du dix-huitième siècle qui nous est parvenu, sauvé in extremis de la poudre de la Commune, mais aussi des projets « modernistes » de reconstruction fonctionnelle (1945).


          Enfin, Étienne Poncelet retrace avec brio et rigueur la partie la plus technique de l’ouvrage. Sous le titre « L’hôtel de la Marine, une bible architecturale » (p. 146-189), il détaille les matériaux employés (pierre de Conflans, pierre claire de Trossy, pierre claire de Bourgogne, pierre noire de Basècles, marbre blanc, etc.), mais aussi les techniques constructives, notamment pour le couvrement de la colonnade, en pierre armée, voûte d’ogive en brique, tirants. Les relevés de l’architecte expliquent simplement, mais efficacement, quelles proportions et quel module Gabriel décida d’appliquer à cette façade.

          Tout au long du texte, des encarts sur double page apportent un éclairage sur des faits célèbres ou oubliés qui se sont déroulés à l’hôtel ou sur la place Louis XV. Jonathan Siksou, auteur de ces encarts, revient d’abord sur le tragique feu d’artifice du mariage du Dauphin, futur Louis XVI (p. 46), puis sur les pillages révolutionnaires (p. 86), l’exécution de Louis XVI (p. 92), l’érection de l’obélisque de Louxor (p. 112), les événements de la Commune de Paris (p. 126), les émeutes du 6 février 1934 (p. 130), et enfin l’hôtel de la Marine libéré après la Seconde Guerre mondiale (p. 138). De superbes illustrations accompagnent les textes, souvent sur une page entière voire une double-page. Les photographies signées par François Poche sont d’une grande qualité, et aident le lecteur à la compréhension du texte.

          S’engager dans une monographie d’édifice peut vite aboutir au coffee table book, si l’auteur ne prend pas garde à éviter l’excès ou la simplification à outrance. Si le format et l’espace laissés aux illustrations peuvent faire penser, de prime abord, que les auteurs se sont contentés de cette facilité, la qualité de leurs textes rend hommage à leur talent et à leur science. « À la fois savante et vivante », était-il annoncé dans l’avant-propos. Bien-sûr, le lecteur averti devra se reporter à la bibliographie indiquée à la fin de l’ouvrage, s’il souhaite obtenir des informations plus poussées. Mais ce livre a le mérite de présenter une synthèse intelligente et pertinente de l’histoire de ce superbe édifice, sans tomber dans la monotonie. Nous pouvons toutefois regretter quelques coquilles ici ou là, que l’éditeur n’a pas pris le soin de corriger. La « recette » de Hardouin-Mansart (p. 33) pour les places royales (dont nous avons parlé ci-dessus) ignore totalement l’invention berninienne et ses plans pour le Louvre. C’est l’Italien le vrai inventeur de cette « recette », en 1664-65. L’absence d’illustrations pour les façades latérales (p. 36) peut laisser le lecteur dans le vague, tandis que l’évocation des trois Blondel (François, Jean-François et Jacques-François) peut prêter à confusion, car les prénoms ne sont pas systématiquement précisés (p. 41). Les légendes manquent parfois de précision, notamment pour ce qui concerne la datation des œuvres, information qui ne se retrouve pas toujours dans le texte. Enfin, on aurait aimé un croquis représentant l’ingénieux couvrement de la colonnade, avec l’emploi de la brique (p. 160), croquis que l’on retrouve pour la façade (p. 166) ou les dessins des espagnolettes (p. 158). Mais ces quelques remarques n’atténuent pas l’estime que mérite la qualité du texte, qu’une édition soignée, une mise en page agréable et des illustrations superbes complètent parfaitement.

Sommaire

Préface du ministre de la Défense et des Anciens Combattants ; p. 6
Avant-propos d’Alexandre Gady ; p. 10

1 – Alexandre Gady
De la place Louis XV à la Concorde, vie et mort d’un espace royal ; p. 14-45
Les festivités place Louis XV tournent au drame ; p. 46 (Jonathan Siksou)

2 – Stéphane Castelluccio
Le Garde-Meuble de la Couronne, 1770-1798 ; p. 48-85
Pillages révolutionnaires ; p. 86 (J. S.)

3 – Emmanuel Pénicault
Un port d’attache pour la Marine : deux siècles de présence ; p. 94-111
L’obélisque de Louxor ; p. 112 (J. S.)
La Commune de Paris ; p. 126 (J. S.)
L’Hôtel de la Marine libéré ; p. 138 (J. S.)

4 – Étienne Poncelet
Une bible architecturale ; p. 146

Notes ; p. 190
Sources ; p. 196
Bibliographie ; p. 198
Index ; p. 202

Postface du Chef d’État-Major de la Marine ; p. 206.