Le Roux, Patrick: La toge et les armes. Rome entre Méditerranée et Océan, 16,5 x 24 cm, 786 p., ill. n&b, ISBN : 978-2-7535-1427-0, 26,00 €
(Presses universitaires de Rennes, Rennes 2011)
 
Compte rendu par Benoît Rossignol, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
(ben.rossignol@orange.fr)

 
Nombre de mots : 1699 mots
Publié en ligne le 2015-08-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1613
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          Cet ouvrage est le premier volume de scripta varia de Patrick Le Roux [NDLR : le compte rendu du second volume par Benoît Rossignol est également publié sur ce site :  http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2529]. Le titre résume clairement les deux domaines de prédilection de l'auteur que le lecteur est appelé à parcourir à travers plus de 700 pages de recherches variées. D'une part « la toge », le monde romain comme construction civique et culturelle, de l'autre « les armes », l'armée et l'histoire militaire de ce même monde romain, les deux étant profondément liés. Le sous-titre plaçant « Rome entre Méditerranée et Océan » précise le cadre géographique arpenté de préférence, un vaste Occident romain, de la mer intérieure jusqu'à ses finistères, se déployant, bien sûr, avant tout autour de la péninsule ibérique mais aussi dans les Gaules. Les trente-neuf études qui ont été rassemblées par huit élèves et amis de Patrick Le Roux forment donc une première sélection dans une œuvre d'historien désormais considérable. Chaque élément de cette sélection a été révisé et recomposé, sans modification du texte original mais avec l'ajout d'un post-scriptum, offrant une bibliographie mise à jour, des corrections, des réflexions complémentaires. C'est donc à la fois la construction dans le temps d'un parcours scientifique mais aussi sa cohérence maintenue que le lecteur peut saisir, bénéficiant aussi d'un ouvrage qui constitue un véritable outil de travail grâce à ces mises à jour mais aussi parce qu'il propose une bibliographie de Patrick Le Roux, une bibliographie unifiée en fin d'ouvrage (mais qui ne prend pas, hélas, en compte les indications dans les post-scriptum), une riche table des matières et d'importants indices : sources, noms propres et matières. On ne saurait rendre ici compte de chacune des études de l'ouvrage, ni restituer l'abondance et la densité du contenu. On se proposera donc de mettre en lumière quelques traits saillants de l'ouvrage, en particulier du point de vue de la méthode et des domaines couverts, afin d'inviter les lecteurs concernés à aller à l'ouvrage lui-même, à y revenir, à le travailler.

 

          Les études sont distribuées en cinq parties : Sur le métier d'historien, Soldats et Empire, Armées et territoires hispaniques, Cités et citoyennetés, Terres et gens des Gaules. Cependant, ainsi qu'en témoigne - entre autres - le chapitre XV, consacré à Hans-Georg Pflaum, placé dans la deuxième partie, mais qui aurait été tout autant à sa place dans la première, le lecteur ne doit pas y voir une catégorisation absolue. Il gagne au contraire à constater comment les études se répondent d'une partie à l'autre, retrouvant les leitmotivs divers d'un cheminement scientifique. Ainsi, par exemple, l'étude « Tribus romaines et cités sous l'Empire. Épigraphie et histoire » fait écho aux études de la première partie consacrées au « métier d'épigraphiste ». Dans l'une de ces dernières, on lit « personne ne peut se contenter d'être un épigraphiste » (p. 100), quand, dans la première, le lecteur est convié « à ne pas considérer l'épigraphie comme une documentation en soi. Les inscriptions n'ont acquis leur place et leur rôle que par rapport à d'autres formes de communication politique, administrative, sociale et culturelle » (p. 599). Ces remarques importent d'autant plus que dans la documentation mobilisée au fil de l'ouvrage, l'épigraphie se taille la part du lion. Au fil des cas étudiés, le lecteur constatera aisément que si le propos peut devenir technique, détaillé, c'est toujours, in fine, avec le souci de replacer cette documentation dans une perspective plus générale, celle de l'écriture de l'histoire. Cette double articulation fait que la lecture de l'ouvrage ne peut qu'être recommandée à qui s'intéresse à l'épigraphie ou voudrait la découvrir. Outre des considérations de méthode (chap. V et VI), il trouvera en acte un vaste panorama de la discipline. Il croisera ainsi des inscriptions vedettes, de celles qui deviennent tout de suite célèbres et appellent la discussion, la réflexion, comme l'inscription d'Augsbourg (chap. XII). Mais aussi riche que semble une inscription on ne doit pas se départir d'une réflexion critique comme le rappelle le chapitre VII consacré à l'edictum de Paemeiobrigensibus, et plaidant pour un faux. Pourtant la majeure partie des inscriptions relèvent du « fait divers » (p. 111) et l'on peut alors découvrir tout ce que l'on peut tirer de documents infiniment plus modestes, jusqu'aux problèmes de diffusion et de production des briques et tuiles militaires (chap. XXII, à lire en regard du chap. XVI sur l'armée et les operae). Sans surprise, l'épigraphie des soldats est récurrente au fil des études. Si, à bien des égards, le chapitre IX consacré aux diplômes militaires et à l'évolution de l'armée est incontournable, le lecteur profane pourra commencer par le chapitre XXVII présentant les inscriptions militaires dans la péninsule ibérique, inédit en français. Sa conclusion - « L'évolution des études épigraphiques toujours plus étroitement associées aux contextes archéologiques locaux et régionaux ouvre désormais la voie à une réflexion d'ensemble sur le fait militaire romain et son influence dans les provinces sur le plan social et culturel » (p. 499) - est constamment illustrée par les autres études portant sur l'armée, tant par le souci constant d'inscription dans une histoire régionale que par l'éventail déployé des considérations d'ensemble.

 

          L'armée romaine est en effet présente dans toutes ses dimensions. Culturelles et religieuses quand le soldat est à l'amphithéâtre (X) ou lorsqu'il est confronté aux cultes indigènes (XIV) ; économiques (XVIII) lorsqu'il est question de ravitaillement (XI) ou de grands travaux (XVI, occasion de revenir sur bien des idées reçues) ; sociale et administrative à travers la pratique de la prosopographie comme dans l'article séminal sur les centurions de la légion VII Gemina (XVII) ; politique enfin, comme lorsqu'il est question d'ordre public (XIII). C'est le dialogue de l'institution militaire et des sociétés provinciales (XXIII, XXVI) qui est constamment scruté, dans la continuité de la thèse de l'auteur (L'armée romaine et l'organisation des provinces ibériques d'Auguste à l'invasion de 409, Paris, 1982), sans masquer ses difficultés : « préserver les particularités provinciales et se nourrir en même temps de comparaisons empruntées partout ailleurs dans l'Empire » (p. 428). Ce dialogue avec la société provinciale explique aussi les liens fréquents avec l'autre face du livre, la toge, à savoir la floraison de sociétés civiques urbanisées à la romaine à travers les provinces d'Occident ; cependant l'armée ne fut pas « l'instrument d'une politique d'essor urbain » (p. 414). Le monde des provinces et des cités occupe plus particulièrement les deux dernières parties de l'ouvrage. Il est d'abord parcouru par des études thématiques, comme celle sur l'amor patriae (XXXI), chronologiques, comme celle sur les cités au IIIe siècle (XXIX), et institutionnelles (XXXII-XXXIII). D'une certaine manière, les études régionales de la dernière partie leur  répondent, en s'inscrivant dans leurs vues d'ensemble. Centrées sur les Gaules, elles en interrogent l'histoire, que ce soit leur rapport à Rome à la veille du bellum Gallicum (XXXV) ou leur rôle dans la crise de 68 apr. J.-C. (XXXIV). Elles mettent en lumière aussi leur périphérie océanique et ses caractéristiques maritimes (XXXVIII-XXXIX) faisant au passage écho à l'étude sur le phare de La Corogne (XIX). Ce changement fréquent des échelles d'analyse est aussi illustré par les deux études consacrées à Toulouse et Bordeaux (XXXVI-XXXVII).

 

          C'est ce monde civique et provincial que le lecteur voit dialoguer avec une romanité qui est tout sauf immobile (XXVIII, à lire en regard de III). Si le chapitre XXX explore les relations entre Rome et les provinces, « Autour de la notion de capitale », son post-scriptum invite à « une lecture moins "centralisatrice" de l'Empire romain ». On retrouve là la volonté « d'incessante remise en cause ... des interprétations partielles » revendiquée dans le prologue (p. 14). Cette volonté entraîne une interrogation sur les notions et les concepts, comme celui de « romanisation » (III-IV), qui plaide notamment pour un renouvellement de la question, en particulier par « un dialogue renforcé entre historiens et archéologues ». La pratique de l'historiographie est alors constamment proposée comme moyen d'avancer dans ces remises en cause, d'échapper à nos projections, de restituer au monde ancien son exotisme. Le lecteur en trouvera maints exemples à commencer par un exercice de lecture de Paul Veyne (II). Entre la toge et les armes, dans de multiples « expérimentations humaines » (p. 688), c'est le cheminement exigeant et complexe d'une pratique d'historien qui se dévoile au fil des études formant un ouvrage où l'on reviendra nécessairement souvent.     

 

 

 

Table des matières

 

Avant-propos

Prologue

Bibliographie de Patrick Le Roux

Première partie : sur le métier d'historien

Rome dans le temps

Lire Paul Veyne

La romanisation en question

Regarder vers Rome aujourd'hui

E. Hübner ou le métier d'épigraphiste

Qu'est-ce qu'un épigraphiste ?

L'edictum de Paemeiobrigensibus : un document fabriqué ?

L'empereur romain et la chasse

Deuxième partie : Soldats et Empire

Les diplômes militaires et l'évolution de l'armée romaine de Claude à Septime Sévère : auxilia, numeri et nationes

L'amphithéâtre et le soldat sous l'Empire romain

Le ravitaillement des armées romaines sous l'Empire

Armées, rhétorique et politique dans l'Empire gallo-romain. À propos de l'inscription d'Augsbourg

Armées et ordre public dans le monde romain à l'époque impériale

Soldats et cultes indigènes dans les provinces occidentales au Haut-Empire

H.-G. Pflaum, l'armée romaine et l'Empire

Armée et operae : un état des lieux

Troisième partie : Armées et territoires hispaniques

Recherches sur les centurions de la legio VII Gemina

L'armée de la péninsule ibérique et la vie économique sous le Haut-empire romain

Le phare, l'architecte et le soldat : l'inscription rupestre de La Corogne (CIL, II, 2559)

L'armée romaine dans la péninsule Ibérique sous l'Empire : bilan pour une décennie

Armées et promotion urbaine en Hispania sous l'Empire

Briques et tuiles militaires dans la péninsule Ibérique : problèmes de production et de diffusion

Armée et société en Hispania sous l'Empire

Legio VII Gemina (Pia) Felix

L'armée romaine dans la péninsule Ibérique de Dioclétien à Valentinien (284-375 apr. J.6C.)

Armée et contrôle des territoires en Aquitaine et en péninsule Ibérique occidentale sous les Julio-Claudiens

Les inscriptions militaires

Quatrième partie : cités et citoyennetés

Rome ou l'acculturation permanente

Les cités de l'Empire romain de la mort de Commode au Concile de Nicée

L'Vrbs, les provinces et l'Empire de César à la mort de Commode. Autour de la notion de Capitale.

L'amor patriae dans les cités sous l'Empire romain

Peregrini incolae

Tribus romaines et cités sous l'Empire. Épigraphie et Histoire.

Cinquième partie : Terres et gens des Gaules

Mai 68 en Gaule

Rome et le monde celtique à la veille de la conquête césarienne

Sur Toulouse et les Toulousains sous l'Empire romain

Burdigala et l'organisation de la province d'Aquitaine

La Bretagne armoricaine et la mer sous l'Empire romain

L'île de Bretagne et les Gaules au Haut-Empire romain

Postface - Trajets à distance

Bibliographie générale

Index des sources, des noms propres, des matières

Table des illustrations