Helmus, Liesbeth - Seelig, Gero (dir.): The Bloemaert Effect. Colour and Composition in the Golden Age. 23,5 x 28,5 cm, 192 pages, 141 colour and 4 black and white images, ISBN : 9783865687319, 39,95 €
(Michael Imhof Verlag, Pete 2011)
 
Compte rendu par Jan Blanc, Université de Genève
(Jan.Blanc@unige.ch)

 
Nombre de mots : 1042 mots
Publié en ligne le 2015-03-04
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1625
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          La carrière et l’œuvre d’Abraham Bloemaert sont aujourd’hui bien connues. La première thèse qui lui a été consacrée date de près d’un siècle (Gustav Delbanco, Der Maler Abraham Bloemaert, Strasbourg, 1928) ; mais c’est surtout à Marcel Roethlisberger que nous devons les études de référence sur le peintre utrechtois et, en premier lieu, les deux volumes de l’imposant catalogue raisonné consacré à l’œuvre d’Abraham Bloemaert et de ses fils, Hendrick et Cornelis (Marcel Roethlisberger & Marten Jan Bok, Abraham Bloemaert and his Sons : Paintings and Prints, Doornspijk, 1993). Malgré un travail de compilation documentaire exceptionnel, auquel Marten Jan Bok a aussi largement contribué, mais en l’absence d’une analyse serrée et nuancée des œuvres, auxquelles, le plus souvent, seule la grille de lecture réduite du connoisseurship est réservée, on imaginait que le catalogue récemment publié par Liesbeth M. Helmus et Gero Seelig, dans le cadre d’une double exposition au Centraal Museum d’Utrecht et du Staatliches Museum de Schwerin, pût enfin combler ces manques en fournissant un véritable éclairage de l’œuvre d’un des peintres majeurs de la première moitié du XVIIe siècle.

 

         Ce n’est malheureusement pas le cas. L’article biographique de Marten Jan Bok (« The Life of Abraham Bloemaert », p. 18-22) est impeccable, mais n’apporte guère à ce que nous savions déjà du peintre. L’étude de la formation de l’artiste par Ghislain Kieft (« Bloemaert as Teacher and Bean King », p. 23-30), n’est pas dénuée d’intérêt ; mais elle repose sur de simples spéculations, qui font curieusement fi de la culture italienne du peintre utrechtois. Sans doute fallait-il évidemment marquer l’« identité vernaculaire » de l’art de Bloemaert, et renforcer l’idée, ancienne et en réalité fort problématique, qu’il a bien existé une « École d’Utrecht », dont Bloemaert aurait été le premier et principal représentant. L’article de Gero Seelig sur l’activité de graveur de Bloemaert (« Abraham Bloemaert and the Graphic Print », p. 39-45) est solide, mais n’évoque ni les stratégies socio-professionnelles sous-tendant cette activité, ni les relations de Bloemaert avec ses graveurs (Jacob de Gheyn, Jan Harmensz. Muller, Jacob Matham, Jan Saenredam), ni la question essentielle de l’émulation avec les grands maîtres anciens et contemporains. L’analyse du thème de la série, proposée par Elizabeth Nogrady (« Artistic Series : an Utrecht Speciality, p. 46-53) est trop brève et laconique pour convaincre, faisant comme si l’enjeu des grands décors à tableaux multiples se limitait à Utrecht, alors qu’il est présent dans toutes les grandes villes néerlandaises. Quant au catalogue (p. 56-187), il propose une utile synthèse du catalogue de Marcel Roethlisberger, ornée de belles reproductions ; mais il n’apporte guère plus que les deux volumes publiés il y a vingt-deux ans.

 

         L’étude qu’Albert J. Elen consacre à la pratique de dessinateur de Bloemaert est sans doute la plus intéressante du recueil (« A Gifted and Practical Draughtsman : Creativity and Utility in the Working Process », p. 31-38). Mais quand on connaît la littérature récente qui a été consacrée à la question de l’étude génétique des dessins, on est frappé par la faiblesse des notions utilisées (« créativité ») et par le caractère limité des observations, plus descriptives qu’analytiques.

       

         En cela, cet ouvrage s’apparente à bien des catalogues, qui se présentent souvent comme de simples accompagnements textuels et visuels des expositions qu’ils illustrent, parfois hâtivement complétés, plutôt que comme de véritables et sérieux objets de recherche. De ce point de vue, les manques de cet ouvrage ne seraient probablement pas si décevants s’ils n’étaient rendus plus criants par les nobles ambitions affichées par son titre même, The Bloemaert Effect. Colour and Composition in the Golden Age. Il est bien dommage que les questions du coloris et de la composition, ainsi annoncées, ne fassent nullement l’objet d’une véritable réflexion. La courte bibliographie de trois pages (p. 188-190) comporte de trop rares références à la théorie de l’art italienne et néerlandaise pour que cette analyse puisse être véritablement menée dans le cadre d’un catalogue qui, de façon générale, ressemble à une grande synthèse agréablement rédigée plutôt qu’à une réflexion sur la place d’Abraham Bloemaert dans l’art de son temps. La notion anachronique de « maniérisme » n’est heureusement évoquée que sporadiquement (p. 60). Mais quand on présente Bloemaert comme le « père de l’École utrechtoise de peinture » (« Father of the Utrecht School of Painting », p. 9), sans s’interroger sur les limites de la notion d’École qui, au sens où elle est utilisée ici – celle du XIXe siècle et de sa géographie artistique naïve –, il paraît difficile de suivre une argumentation fondée sur des concepts aussi imprécis. On apprend que Bloemaert est « un peintre magnifique et un dessinateur magistral » (« A Magnificent Painter and Masterful Draughtsman », p. 10). Mais de l’art et de la théorie du peintre utrechtois, il n’est pas véritablement question. La question de la réinterprétation des modèles néerlandais n’est pas posée, alors qu’Abraham Bloemaert fait valoir une culture visuelle large et variée, qui lui permet de se référer aussi bien aux œuvres des peintres haarlémois et utrechtois (La Résurrection de Lazare, v. 1610, cat. 1 ; Judith et la tête d’Holopherne, 1593, cat. 13 ; Moïse frappant le rocher, 1596, cat. 17) qu’à des artistes comme le Corrège (La Lamentation sur le corps du Christ mort, v. 1625, cat. 34), le Tintoret (La Résurrection de Lazare, v. 1593, cat. 14), Jacopo Bassano (L’Annonciation aux bergers, v. 1599, cat. 18), Paul Bril (La Prédication de saint Jean-Baptiste, v. 1600, cat. 19), Adam Elsheimer (L’Adoration des bergers, v. 1604, cat. 21), voire Peter Paul Rubens (L’Adoration des rois mages, 1624, cat. 33). Alors que, comme le montrent les recherches actuelles de Léonie Marquaille, Bloemaert a consciemment construit, au sein d’un territoire social et confessionnel majoritairement catholique, une imagerie post-tridentine fort populaire, et que le catalogue compte de nombreux tableaux et dessins liés à ces enjeux (cat. 4, 7, 8, 11, 24, 25), cette question demeure enfin presque absente de cette étude, dont la publication ne permet donc pas de combler un manque important dans l’historiographie du Siècle d’or néerlandais.

 

 

Sommaire

 

The life of Abraham Bloemaert / Marten Jan Bok — p. 18-22
Bloemaert as teacher and bean king / Ghislain Kieft — p. 23-30
A gifted and practical draughtsman: creativity and utility in the working process / Albert J. Elen — p. 31-38
Abraham Bloemaert and the graphic print / Gero Seelig — p. 39-45
Artistic series: an Utrecht specialty / Elizabeth Nogrady — p. 46-54