Guillouët, Jean-Marie - Rabel, Claudia (dir.): Le Programme : une notion pertinente en histoire de l’art médiéval ? 24 x 16 cm, ISBN : 978-2-86377-225-6, 50 €
(Le Léopard d’or, Paris 2011)
 
Compte rendu par Denise Zaru, Université de Lausanne
(denise.zaru@unil.ch)

 
Nombre de mots : 2490 mots
Publié en ligne le 2012-09-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1630
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         Publié dans la série des Cahiers du Léopard d’Or, Le programme. Une notion pertinente en histoire de l’art médiéval? rassemble douze contributions autour de la notion de programme, précédées par une introduction des éditeurs du volume, Jean-Marie Guillouët et Claudia Rebel. L’ouvrage est le résultat de deux journées d’études, organisées par l’Institut national d’histoire de l’art et l’Institut de recherche et d’histoire des textes de l’Université de Nantes, le 25 novembre 2006 et le 15 mars 2008.

 

          Il s’agit d’une publication particulièrement bienvenue car elle s’interroge sur la signification et la pertinence d’un concept utilisé de façon extensive par les historiens de l’art, particulièrement dans les études iconographiques, mais sur lequel il n’existe pas d’étude spécifique pour ce qui concerne l’art du Moyen âge. Sa parution suit celle des actes d’un autre colloque tenu les 20-23 avril 2005 à la Villa Médicis à Rome sur les notions de programme et d’invention dans l’art de la Renaissance (1). L’ouvrage s’inscrit donc dans une réflexion d’actualité sur l’usage de certains termes par les historiens et les historiennes de l’art.

 

          Contrairement aux actes du colloque romain organisé thématiquement, Le programme. Une notion pertinente en histoire de l’art médiéval ? suit une présentation chronologique. L’introduction très utile de Jean-Marie Guillouët et Claudia Rabel propose un survol critique des différentes contributions qui en dégage les lignes essentielles. Elle présente les enjeux ainsi que les résultats de ces deux journées, en expliquant la genèse de l’ouvrage et sa perspective chronologique, géographique et disciplinaire large témoignée par la variété des contributions. Leur projet est aussi bien méthodologique qu’historiographique : mieux cerner ce que recouvre la notion de programme, puis comprendre à l’aide de cas de figure spécifiques la manière dont elle a été appliquée dans la discipline.

 

          C’est pourquoi la première contribution de Michel Pastoureau propose une brève mais éclairante histoire de ce terme et de son champ sémantique. Il en résulte que le terme programme est inexistant au Moyen Âge : son apparition ne remonte qu’au XVIIe siècle, et à l’origine désignait ce qui était écrit à l’avance. Michel Pastoureau souligne le lien étroit entre la diffusion de l’usage du terme et l’apparition des études d’iconologie à partir des années 1930, mais aussi sa dimension logocentrique. En France, parmi les médiévistes, il constate qu’Émile Mâle est le premier à employer ce terme, étroitement associé à l’idée d’un texte écrit, précédant l’œuvre. Ce n’est que progressivement que le mot subit un glissement de sens pour recouvrir la double signification actuelle de projet et de réalisation de celui-ci.

 

           L’historien rappelle l’importance de la notion corollaire de réseau, en énumérant les différents éléments inhérents à celle de programme : l’existence d’un commanditaire, d’un concepteur, les moyens mis en œuvre pour sa réalisation impliquant des facteurs temporels, géographiques et financiers.  Bien que sa revue des différents termes médiévaux proches de la notion de programme, en latin et en langue vernaculaire, n’aboutisse pas à la découverte d’un terme qui recouvre la double signification de projet et de résultat, elle ne conduit pas au rejet de son usage pour décrire les œuvres médiévales mais à une mise en garde contre une utilisation abusive et non réfléchie. La notion de programme moderne doit être appliquée avec circonspection à l’époque médiévale car ‘le programme’ au Moyen Âge est une notion qui obéit à une logique différente, non univoque ; il est souvent modifié en cours de réalisation et rarement porté à terme. Ces remarques rejoignent celles formulées par Julian Kliemann dans "Dall’invenzione al programma" à propos de l’usage et la signification du terme pour l’art de la Renaissance (2).

 

          Les contributions qui suivent appliquent la notion de programme à des exemples précis afin de déterminer dans quelle mesure celle-ci s’avère opératoire. Les trois premières concernent le haut Moyen Âge et se concentrent sur l’utilisation de la notion de programme dans la compréhension de l’organisation de l’espace liturgique et urbain. Le premier exemple est celui de la structuration de l’espace liturgique du monastère carolingien de Centula saint Riquier. À l’aide du témoignage du Libellus Angilberti, François Hébert-Suffrin et Anne Wagner s’attachent à montrer comment l’acquisition des reliques par l’abbé Angilbert a suivi un programme précis pour faire du monastère une représentation de la Jérusalem céleste et doit être lue en parallèle à la reconstruction architecturale du monastère à partir du VIIIe siècle. Leur approche, qui s’inscrit dans la lignée des écrits pionniers de Carol Heitz sur l’importance de la disposition des autels et des reliques pour le déroulement des processions, montre la pertinence et l’existence d’un programme fondé sur les reliques pour expliquer la disposition spatiale de l’église.

 

          La contribution suivante de Christian Sapin présente une analyse rigoureuse de l’architecture et du décor de Saint-Germain d’Auxerre au IXe siècle. En s’appuyant sur les sources écrites et les fouilles archéologiques, il montre qu’il s’agit d’un cas exemplaire où la notion de programme est à la source du monument. Dans un premier temps, il décèle dans la vita de l’évêque Germain les traces d’un programme fondé sur la disposition des reliques dans l’espace liturgique. Ensuite, en se basant sur une approche archéologique, il établit la pertinence de ce programme pour lire la construction architecturale et le décor. Les différences structurelles de la crypte de Saint-Germain avec les traditionnelles cryptes annulaires carolingiennes sont ainsi interprétées comme le résultat d’un processus d’emboîtement guidé par une volonté de faire de l’espace sacré un saint des saints où le tombeau du saint fondateur devient à la fois le lieu le plus sacré et le plus inaccessible. Sa contribution éclaire de façon exemplaire comment la notion de programme peut être présente dans un texte et parallèlement dans un monument sans toutefois que celui-ci soit une simple traduction de la version écrite du programme. Elle montre également la pertinence d’une approche pluridisciplinaire pour rendre compte du programme d’un édifice.

 

           La troisième contribution d’Anne Wagner s’intéresse cette fois à un espace plus large : la ville entière, et s’interroge sur les procédés mis en œuvre par l’évêque pour sacraliser l’espace urbain. Trois moyens sont distingués: la topographie, l’hagiographie épiscopale et les reliques des saints. Sa contribution n’est pas centrée sur un cas précis mais évoque plusieurs exemples pour illustrer ces trois aspects. Elle s’attarde plus particulièrement sur  l’importance de la vénération de la Croix au XIe siècle et comment certains évêques tentent de faire de leur ville une image du Calvaire par le choix de l’emplacement et la construction d’églises. Sa contribution s’achève cette fois sur le constat négatif que la notion de programme s’applique mal au processus général de sacralisation d’une ville, qui relève davantage de la volonté de suivre un modèle ou un idéal commun, et qu’il est plus pertinent de parler de prélats à programme.

 

          Les deux contributions suivantes s’attaquent cette fois à des œuvres figuratives de l’époque romane. Michel Pastoureau choisit de traiter une œuvre emblématique, la broderie de Bayeux, pour illustrer le problème de l’identification d’un programme. S’il n’apporte pas une nouvelle interprétation, son analyse est prétexte à une réflexion méthodologique et critique sur les différents acteurs et les éléments constitutifs d’un programme, ainsi que sur les nombreuses interprétations proposées par les historiens de l’art. Sa contribution formule des hypothèses de travail et avance des solutions intéressantes à certains problèmes, comme la narration non linéaire que l’on peut expliquer par la configuration non plane de l’espace auquel la tapisserie était probablement destinée à l’origine. Elle s’attarde également sur l’analyse de la disposition et le rôle des couleurs, fruit d’un programme chromatique qui complète celui iconographique à proprement parler.

 

         Robert A. Maxwell, quant à lui, démontre le caractère inapproprié de l’application de la notion de programme iconographique, compris comme une cohérence textuelle, à l’analyse des décors sculptés des églises d’Aquitaine en raison de leur hétérogénéité, approche qui a conduit à un jugement négatif de ces ensembles. Or, une interprétation différente de celle-ci fournit des indices sur les méthodes des chantiers et la circulation d’ateliers, des questions totalement occultées par la recherche aveugle d’un programme.

 

          L’analyse de Patricia Stiernemann sur les psautiers de Saint-Alban et de saint Louis s’inscrit comme celle précédente dans une critique de l’application de la notion de programme iconographique au sens étroit qui peut conduire à une fausse lecture en l’absence de données, certaines concernant les acteurs et les circonstances ayant présidé à la réalisation d’une œuvre. Elle le démontre en remettant en cause la lecture traditionnelle de ces deux manuscrits, par une réinterprétation des données contextuelles (leurs commanditaires, leur datation, etc.) qui lui permettent de formuler de nouvelles explications.

 

          Si jusqu’ici les exemples analysés s’étaient presque tous concentrés sur le territoire français, les cas relevant du Bas Moyen âge s’attachent à d’autres aires géographiques.

 

          Dans la contribution suivante, Pierre-Yves Le Pogam, s’attarde cette fois sur une notion corrélée à celle de programme : la programmation architecturale des papes au XIIIe siècle. Il s’agit d’une synthèse, fondée sur ses précédents ouvrages, qui en expose dans un premier temps les freins, parmi lesquels la durée brève des pontificats, les moyens financiers réduits en raison de l’importance croissante du Sacré Collège, les déplacements fréquents des papes sur leur territoire et la délégation de la maîtrise d’ouvrage aux communes où ils résidaient. Sa contribution évalue ensuite l’impact de ces conditions peu favorables sur la programmation architecturale des édifices religieux et profanes. Si l’on peut discerner une programmation architecturale dans les premiers, le cas de l’architecture profane résulte davantage, à quelques rares exceptions, d’une politique discontinue, pragmatique et occasionnelle, qui se traduit par le caractère organique et additif des résidences pontificales. Cependant, ce constat est nuancé par l’observation que malgré la délégation de la maîtrise d’ouvrage aux communes, les papes gardent une indépendance quant à la conception de leurs résidences, comme en témoigne le cas de Pérouse, dont les travaux ont été suivis par l’architecte du pape Valentino Pace.

 

          Toujours en Italie, Michele Tomasi teste la pertinence de la notion de programme pour l’interprétation des décors sculptés du palais des doges de Venise et du clocher de la cathédrale de Florence. Tous deux se prêtent bien à la recherche d’un programme iconographique puisqu’il s’agit d’ensembles complexes, ornant des édifices hautement significatifs dans l’espace urbain. Sans apporter de nouvelles interprétations, sa contribution très claire et bien structurée discute les différents facteurs à prendre en considération pour parler de programme : la durée de leur réalisation étalée sur près d’un siècle qui peut remettre en cause la notion d’un programme unitaire, mais qui dans les deux cas est contrebalancée par le constat de la stabilité de la maîtrise d’ouvrage – des structures étatiques – ainsi que par l’analyse de la disposition des reliefs dans les deux édifices qui témoignent d’un discours articulé et conscient. La contribution de Michele Tomasi souligne l’importance de ne pas réduire la quête d’un programme iconographique à la recherche d’une source textuelle mais de prendre en considération la culture visuelle de ceux qui ont participé à sa création ainsi qu’à ses destinataires.

 

          Marie Lionnet montre quant à elle comment la notion de programme a été appliquée dans l’historiographie sur la peinture murale hongroise de la fin du Moyen Âge, en relevant la difficulté de l’application de ce terme à une situation complexe et fragmentaire où les sources documentaires font défaut, et qui souvent relève davantage d’une typologie iconographique commune.

 

          L’analyse de Chrystèle Blondeau des manuscrits et des tapisseries de commande sous le principat de Philippe le Bon n’est qu’un bref résumé de son intervention qui s’achève sur le constat de la difficulté à identifier un programme et la participation du prince aux cycles d’illustration des manuscrits et des tapisseries en raison de l’absence et du laconisme des sources.

 

          L’ouvrage se conclut par une contribution qui cette fois examine l’utilisation de la notion de programme dans une autre discipline : l’histoire littéraire. Danielle Bohler, partant du postulat que toute écriture est un programme, analyse les différentes formes qu’il peut prendre et passe en revue les principales acceptions du terme par les historiens littéraires. Elle cite les romans arthuriens, cas exemplaires d’un programme de mémoire perpétuant et accroissant un héritage. À la fin du Moyen Âge, dans les cours comme celle de Charles IV, la littérature panégyrique et historiographique constitue un exemple d’un véritable programme culturel. Danielle Bohler s’attarde plus particulièrement sur la notion de programme narratif qui concerne la disposition des signes de reconnaissances (topoi, clichés, stéréotypes) d’un récit et l’usage de l’intertextualité. Cette ouverture bienvenue sur une autre discipline aurait mérité de dialoguer davantage avec l’histoire de l’art, et ouvre des perspectives interdisciplinaires sur la question de l’existence d’un équivalent visuel de la notion de programme narratif littéraire.

 

          Le bilan de la lecture de cet ouvrage s’avère positif – même si certaines contributions auraient gagné à une plus grande réflexion critique de leur auteur respectif. Il précise la signification de la notion de programme et donne un aperçu des différentes applications possibles et de leur pertinence. Il rappelle également que le programme est une notion complexe qui ne se réduit pas à un texte écrit. Mouvant et changeant, un programme n’est jamais au Moyen Âge une série d’injonctions immuables, gravées dans la pierre, comme l’évoque habilement le choix de l’illustration de la couverture: Moïse recevant les tables de la Loi…

 

(1)   M. Hochmann, J. Kliemann, J. Koering et Ph. Morel (dir.), Programme et invention dans l’art de la Renaissance, Actes du colloque de la Villa Médicis, Rome 20-23 avril 2005, Paris, 2008.

(2)   Ibid., pp. 17-26.

 

 

Table des matières

 

En quête de programme (Jean-Marie Guillouët, Claudia Rabel), p. 5.

 

"Programme" : histoire d’un mot, histoire d’un concept (Michel Pastoureau), p. 17

 

Autels, reliques et structuration de l’espace monastique: l’exemple de Saint-Riquier (François Héber-Suffrin, Anne Wagner), p. 27

 

Architecture et décor à Saint-Germain d’Auxerre au IXe siècle: un ou des programmes adaptés? (Christian Sapin), p. 57

 

L’évêque et la sanctification de la ville (Anne Wagner), p. 79

 

La broderie de Bayeux : un programme introuvable ?, (Michel Pastoureau), p. 95

La sculpture romane et ses programmes : questions de méthode (Robert A. Maxwell), p. 135

 

Quand le programme fait fausse route : les psautiers de Saint-Alban et de saint Louis (Patricia Stirnemann), p. 165

 

La programmation architecturale au Moyen Âge: le cas des papes dans la seconde moitié du XIIIe siècle (Pierre-Yves Le Pogam), p. 183

 

"Programmes" encyclopédiques dans la sculpture monumentale à Florence et Venise au milieu du XIVe siècle: possibilités de l’analyse (Michele Tomasi), p. 211

 

Cycle et programme dans la peinture murale hongroise au Moyen Âge: enjeux et concepts (Marie Lionnet), p. 235

 

Manuscrits et tapisseries de commande sous le principat de Philippe le Bon (Chrystèle Blondeau), p. 255

 

Peut-on parler de "programme" en histoire littéraire du Moyen Âge ? (Danielle Bohler), p. 259