Trimble, Jennifer : Women and Visual Replication in Roman Imperial Art and Culture. 498 pages, 69 b/w illus. 2 maps, Dimensions: 247 x 174 mm, ISBN : 9780521825153, £75.00
(Cambridge University Press, Cambridge 2011)
 
Compte rendu par Yves Perrin, Université Jean Monnet, Saint-Etienne
(yves.perrin@univ-st-etienne.fr)

 
Nombre de mots : 1713 mots
Publié en ligne le 2012-08-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1640
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          Loin de considérations générales sur la femme dans l’art antique que son titre pourrait laisser craindre, ce livre est une monographie de près de 500 pages consacrée à un type statuaire dont la diffusion dans l’Empire romain est exceptionnelle, la “Grande Herculanaise”. Il s’agit, on le sait, d’une femme représentée tête voilée et vêtue d’un chiton et d’un manteau dont elle tient un pan de la main gauche qui doit son nom à la découverte du premier exemplaire à Herculanum au début du XVIIIe siècle. Si le titre du livre s’avère parfaitement légitime, un sous-titre mentionnant la “Grande Herculanaise” ne serait peut-être pas inutile.

 

          La richesse de ce livre en rend le compte rendu forcément sélectif. L’auteure a réussi à réunir un corpus de plus de 200 statues du type “Grande Herculanaise” géographiquement très dispersées entre la péninsule Ibérique et le Proche-Orient, le Danube et l’Afrique. Pour exploiter ce remarquable catalogue, elle s’inscrit dans la lointaine mouvance de chercheurs comme E. Panofsky, M. Baxandall ou P. Francastel (qu’elle ne mentionne pas en dépit de ses nombreuses mises en perspective historiographiques) : sans en négliger la dimension artistique, elle considère ces statues non comme des œuvres relevant de l’histoire de l’art mais comme des documents historiques susceptibles de faire mieux connaître la société qui les produit, et, en l’occurrence, le statut que cette société accorde à la femme. Pour rendre intelligible le succès de la “Grande Herculanaise” et décrypter ce que la conformité à un modèle statuaire apprend sur l’Empire et les femmes, elle prend en compte tous les aspects de la production, de la diffusion et de la réception du modèle. Autrement dit, elle le replace méthodiquement dans son contexte historique et géographique, économique et social, civique et culturel.

 

          Sur une trame de fond chronologique, son livre est organisé en sept parties : les origines du modèle (p. 12-63), la production des statues (p. 64-103), leur reproduction (p. 104-149), leurs portraits (p. 150-205), leur place dans le décor urbain, les variantes qui les distinguent (p. 260-307), leur disparition au début du IIIe siècle (p. 308-350). Deux précieux appendices complètent le volume : l’un porte sur la datation des statues (p. 351-359), l’autre est un catalogue très complet (mais sans photographie) (p. 360-456).

 

          J. Trimble ne réouvre pas le dossier du chef d’œuvre originel, qui a fait couler de l’encre (la tradition dominante en attribue la paternité à Praxitèle ou plutôt à l’un de ses élèves). Après avoir rappelé la survie du modèle au cours de la période hellénistique, elle concentre son attention sur le succès qu’il remporte dans l’Empire romain aux Ier et IIe siècles ap. J.-C. Pour elle, la question du modèle originel est secondaire car sculpteurs et commanditaires de l’Empire romain l’ont oublié et ont investi la “Grande Herculanaise” de valeurs propres à la société de leur temps. La proposition mériterait sans doute quelques nuances, mais on ne peut qu’acquiescer au constat établi : le type est adopté pour des portraits des femmes de la famille augustéenne et julio-claudienne (notamment Vipsania Agrippina), attesté en faible nombre à l’époque flavienne, et remporte un succès qu’on peut qualifier de formidable sous les Antonins et les Sévères (plus de 150 exemplaires) avant de disparaître après 211.

 

          Sa diffusion est historiquement d’autant plus significative qu’elle couvre un immense espace géographique dont le bassin majeur est l’aire méditerranéenne où s’est épanouie la civilisation hellénistique – de l’Italie et de Iol Cesarea à la Syrie –, mais qui inclut les plaines du bas-Danube, la Bétique et la Normandie (1 exemplaire). Les statues sont érigées dans les lieux et édifices publics des cités (places, nymphées, théâtres, thermes) et dans des sanctuaires comme Olympie.

 

           La reproduction en série du modèle et son adoption dans des cités très éloignées les unes des autres soulèvent la question majeure des modalités de sa diffusion. J. Trimble s’efforce de montrer que la ressemblance n’est pas due à la circulation d’un carton que reprendraient les sculpteurs locaux, mais à l’organisation même de la production : les statues sont dégrossies et ébauchées dans certaines carrières de marbre blanc jusqu’à un stade très avancé, puis expédiées jusqu’à la cité de la bénéficiaire où un sculpteur local les achève et réalise le portrait de la femme honorée. Aussi, alors que tous les corps sont du même type, les portraits présentent-ils une certaine variété (les uns “réalistes”, les autres idéalisés). La finition locale (et la période historique) expliquent leur inégale qualité artistique et les variantes – souvent mineures – qui les distinguent, qui sont révélatrices de la permanence des traditions propres à chaque province. La démonstration est séduisante, mais serait confortée par une enquête plus systématique sur les carrières d’où est tiré le marbre de chaque statue. De ce point de vue, la partie consacrée aux carrières de marbre apparaît un peu générale. Si la proposition est convaincante pour la Grèce et l’Asie, elle l’est moins pour l’Occident (la statue de Lillebonne – mais en raison de sa marginalité géographique, c’est peut-être un cas à part – est réalisée en marbre de Saint-Béat et on se demande comment le modèle était connu dans les Pyrénées et/ou en Normandie).

 

          Le succès d’un modèle produit en série et “personnalisé” en fin de processus et l’exposition des statues dans des lieux publics sont historiquement révélateurs de la société impériale et de la construction de l’identité publique des femmes, mais aussi de la culture et de la nature de l’Empire romain.

 

          Réservé aux grands personnages, l’octroi d’un portrait exposé dans l’espace public nécessite une décision officielle et fait partie des honneurs les plus prisés. Pour le bénéficiaire, il s’agit de se faire connaître et reconnaître par ses contemporains et de passer à la postérité. En se faisant portraiturer en “Grande Herculanaise”, les femmes bénéficient donc des mêmes honneurs que les hommes et en partagent les préoccupations. Leurs statues subissent les mêmes aléas puisqu’elles aussi sont remployées par d’autres femmes (des cas de métonomasie sont attestés) ou à des fins plus décoratives. Ce n’est pas surprenant, ces dames sont honorées non pour les vertus qui seraient propres à leur sexe, mais pour leur rayonnement dans la vie collective. Les quelques inscriptions gravées sur les bases conservées célèbrent leur arete, leur eusebeia, quelques fois leur sophrosyne. On notera au passage que, comme toutes les statues publiques, les “Grandes Herculanaises” posent une question que J. Trimble n’aborde pas de front, mais qui est essentielle : les statuts respectifs de l’image et de l’écrit dans le monde gréco-romain qui est réputé être un monde de l’écrit et de la parole (L’inscription mentionnant l’identité de la femme honorée est a priori plus importante que son image : passer à la postérité exige la survivance du nom).

 

          Tout l’intérêt de la monographie repose donc dans l’approche quantitative que permettent les 200 exemplaires recensés qui autorisent des conclusions majeures sur la construction d’une identité collective des femmes. On n’est évidemment pas surpris de constater que les femmes ainsi portraiturées sont des princesses à l’époque augustéenne et des membres des élites des cités au IIe siècle. La “Grande Herculanaise” n’est pas un portrait de la Femme, mais celui des femmes des élites (resterait à définir ce qu’est une élite !). Avec sa posture équilibrée, sa coiffure bien ordonnée et son vêtement à la fois riche et pudique, elle donne à voir un idéal assez conformiste de la femme de qualité. Expression féminine de l’iconographie statuaire des milieux dominants de l’Empire, elle montre la supériorité de cette étroite catégorie sociale et assure son hégémonie culturelle.

 

          Les modalités de la diffusion de la “Grande Herculanaise” ouvrent des horizons sur les interrelations culturelles tissées entre la vaste entité qu’est l’Empire romain et les régions qui la composent. Selon J. Trimble, le modèle de la “Grande Herculanaise” n’est pas diffusé depuis Rome et ne saurait être une illustration de ce qu’on appelait la romanisation. Il est le fruit de la koinè culturelle hellénistique méditerranéenne que l’Empire porte à son apogée (P. Garnsey, R. Saller, The Roman Empire: Economy, Society and Culture, Berkeley, 1987 ou P. Veyne, L’Empire gréco-romain, Paris, 2005 eussent apporté du grain à moudre à J. Trimble) sans faire disparaître les traditions locales dont les variantes des finitions attestent la pérennité. Son succès au IIe siècle illustre l’émergence d’une société impériale homogène qui relègue les sociétés provinciales au second plan tout en conservant le souvenir de leurs spécificités. La rupture de cet équilibre politique, économique et social engendre la disparition du type statuaire au IIIe siècle.

 

           Le livre de J.  Trimble présente un intérêt de premier plan même si son entreprise de contextualisation historique et socio-culturelle s’en tient parfois à reprendre la communis opinio. On suit l’auteure lorsqu’elle avance que les “Grandes Herculanaises” ont été “resémantisées” au IIe siècle pour servir les intérêts des élites, mais elle évacue peut-être un peu vite le rôle qu’ont pu jouer les milieux romains : le choix des princesses augustéennes et julio-claudiennes de se faire portraiturer en “Grande Herculanaise” est-il pour rien dans le succès postérieur du modèle ? J. Trimble traite de l’identité collective “impériale” des femmes des élites, mais n’aborde que secondairement l’affirmation de cette identité au sein de la cité de chaque récipiendaire. La règlementation régissant le vote et l’autorisation d’ériger une statue dans l’espace public – et les débats et enjeux locaux qui vont de pair – mériteraient d’être pris en considération. On aimerait en savoir davantage sur les familles et le statut personnel des femmes honorées : dans quelle proportion s’agit-il d’épouses et de filles de notables ou de femmes indépendantes, célibataires ou veuves ? Lesquelles font acte d’évergétisme ? Quant à la question de la réception par les gens du commun (qui regarde ces statues et lit l’inscription gravée sur leur base, et qu’en pense celui qui prend le temps de le faire ?), elle n’est pas vraiment abordée, mais il est vrai qu’elle est sans doute sans réponse…

 

           J. Trimble traite avec rigueur et ampleur la thématique annoncée par le titre de sa monographie. Fondée sur un corpus documentaire qui en garantit la solidité et menée selon une problématique historique dynamique, celle-ci enrichit non seulement la connaissance du statut des femmes de l’Empire romain, mais aussi celle de l’Empire lui-même.