Kuban, Zeynep: Die Nekropolen von Limyra. Bauhistorische Studien zur klassischen Epoche (Forschungen in Limyra 4),
419 S., zahlr. S/W-Abb., 9 Faltpläne in Kartenmappe, 29,7 x 21 cm; kartoniert, ISBN 978-3-85161-049-9, 129 euros
(Phoibos Verlag, Wien 2012)
 
Compte rendu par Jacques des Courtils, Université Bordeaux 3
(jdes-courtils@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1704 mots
Publié en ligne le 2012-07-24
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1679
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          La publication complète de la nécropole d’époque classique de Limyra (Lycie orientale) est un nouveau fruit des travaux de la mission archéologique autrichienne en charge de ce site, dont l’auteur est depuis longtemps un membre actif. À l’exception de la nécropole classique de Xanthos, depuis longtemps publiée par P. Demargne (Fouilles de Xanthos, I, 1958 ; V, 1974), aucune autre nécropole de Lycie n’avait fait jusqu’ici l’objet d’une publication exhaustive. Un fait peut paraître étrange : loin de résulter d’un tri délibéré, la délimitation chronologique (qui s’étend de la fin du Ve au début du IIIe s.) correspond aussi à la réalité topographique, puisque la ville de Limyra est bordée de collines rocheuses qui ont prêté leurs flancs à l’aménagement de tombes rupestres au cours de la période considérée et n’ont plus reçu par la suite de nouvelles tombes (bien que les Limyréens aient continué par la suite à utiliser les tombes existantes, comme l’attestent des inscriptions). Par ailleurs, les tombes de Lycie sont bien connues pour leurs formes étranges et ont déjà fait l’objet de plusieurs études de synthèse (A.-V. Schweyer, Les Lyciens et la mort, Paris, 2002, pour ne citer que la plus récente et la plus générale) et de nombreux articles, de sorte que Z. Kuban a pu se dispenser de retracer dans le détail la totalité des considérations et des hypothèses qui ont été émises à leur propos depuis plus d’un siècle. Excluant le mausolée de Périclès, cas particulier d’une tombe monumentale construite, l’auteur a réuni plus de 400 tombes se répartissant en onze ensembles, parmi lesquels les nécropoles numérotées de I à V — les plus proches de la ville — totalisent 393 tombes.

 

          Le premier chapitre offre une introduction géographique et historique. Le deuxième chapitre est consacré à l’historiographie des tombes de Limyra ainsi qu’à celle des tombes lyciennes à façade. On y trouve clairement résumés les débats centenaires sur le fait de savoir si les tombes lyciennes imitent des constructions en bois ayant réellement existé. Si l’imitation de la technique de construction en bois est, elle, incontestable (jusque dans le détail de l’imitation), Z. Kuban épouse ici la thèse la plus récente (due notamment au regretté Th. Marksteiner) qui refuse d’admettre qu’il y ait eu imitation formelle d’un type d’édifice soit religieux, soit civil (maison) et qu’il est peu vraisemblable que les Lyciens aient imité des greniers à grain pour en faire des tombes. De là découle une idée un peu désespérée : les tombes en pierre imiteraient… des tombes en bois ! Ajoutons que, au fil de l’argumentation, comme la plupart de ses prédécesseurs, Z. Kuban laisse à l’écart le seul témoignage matériel conservé d’une construction de type « lycien » : le soubassement (en pierre) du premier temple d’Apollon au Létôon, qui porte encore les traces (en négatif il est vrai) d’un édifice en bois (rainures et mortaises aux angles) (voir L. Cavalier, AnatAnt 2002 et REA 2006). De plus, elle ne prend pas en compte les imitations de couverture en terrasse qui ne conviennent ni à des tombes ni à des greniers : les Lyciens, en définitive, ont composé des types de tombes à partir des exemples de l’architecture de bois de leur temps ; il n’est pas nécessaire de chercher des modèles plus précis. Enfin, ce deuxième chapitre se termine par une revue de la typologie des tombes lyciennes, qui en propose un classement duquel seront extraits les deux seuls types qui, en réalité, sont représentés à Limyra : les tombes rupestres et les sarcophages, ces derniers restant les parents pauvres de la famille…

 

          Avec le troisième chapitre, nous abordons l’analyse détaillée de la typologie. 80% des tombes appartiennent au type rupestre, 17% sont des sarcophages (parfois associés aux précédentes). Z. Kuban décrit très précisément chaque type, parmi lesquels les types 2b et 2d s’avèreront les plus abondamment représentés, ainsi que leur répartition (inégale) entre les nécropoles, qu’elle commentera dans le chapitre de conclusion.

 

          Le chapitre IV est consacré à la réalisation technique des tombes. Les étapes de la taille de la pierre ne présentent guère d’originalité, depuis le dégrossissage initial jusqu’à la finition. On rappellera que les tailleurs de pierre lyciens ont fait preuve d’une exceptionnelle habileté dans la taille et surtout dans le polissage final de la pierre, qui, lorsque l’épiderme est conservé, est d’une perfection qui force l’admiration. Le même chapitre aborde de nombreuses questions liées aux aspects matériels : les tombes semblent dans de nombreux cas avoir été construites par groupes, des tombes inachevées ont tout de même été utilisées, on observe des cas de réparation ainsi que des précautions pour le drainage des eaux de pluie. Certaines portent des inscriptions et/ou des bas reliefs (mais ces points ne sont pas étudiés en détail, car ils sont l’objet du livre de J. Borchhardt et A. Pekridou-Gorecki, Limyra. Studien zu Kunst und Epigraphik in den Nekropolen der Antike, Vienne, 2012). Des restes de couleur ont été observés tant dans les lettres des inscriptions que sur divers emplacements des tombes elles-mêmes, mais ils sont seulement mentionnés brièvement, les analyses en cours n’ayant pas encore livré leurs résultats…

 

          Avec le chapitre V on passe à la recherche des influences perses et grecques qui ont pu s’exercer sur les tombes limyréennes. Les premières sont à peu près inexistantes : la mention obscure du mot « astodan » dans une inscription en araméen a pu faire penser qu’il était question d’ostothèques (qu’on a essayé de reconnaître dans les cavités rectangulaires creusées au sol de nombreuses chambres funéraires), mais, outre son manque d’assurance linguistique, cette idée, comme le souligne Z. Kuban non sans humour, amènerait à penser que la population de Limyra (et du reste de la Lycie) était fortement adonnée au zoroastrisme, ce qui est hautement improbable. En revanche, on trouve un (probable) autel du feu dans la nécropole II, qui a de rares parallèles en Lycie (dont un peu connu et identifié de façon incertaine, proche de Xanthos (J. des Courtils, Th. Marksteiner, « Long Mur au Nord de Xanthos », AnatAnt, 7, 1999, p. 89-104).

 

          Quant aux éléments grecs, ils sont relativement peu nombreux, bien connus et sans grande originalité : moulures (oves), chapiteaux (ioniques), etc. De ces derniers, Z. Kuban ne tente pas une analyse stylistique détaillée. En revanche elle revient sur la question de l’origine des « denticules » lyciens, concluant, comme tout le monde, qu’il s’agit évidemment d’imitations des extrémités de poutres en bois. Toutefois, elle aurait pu montrer que les fasces qui apparaissent au-dessus de ces « denticules » sont l’imitation de planches destinées à contenir la terre en bordure des toits en terrasse et que les tombes lyciennes fournissent ainsi des souvenirs d’une architecture en bois (répandue sans doute largement en dehors de la Lycie) qui a bel et bien influencé l’architecture ionique lors de sa « pétrification » : elle s’est emparée de ces éléments, les a stylisés sous la forme des fasces d’architrave et des denticules et en a inversé les positions, oubliant leur rôle initial au profit d’une perception purement décorative.

 

          Le chapitre VI aborde les usages funéraires. L’étude des tombes de Limyra n’apporte pas à ce domaine de données nouvelles. L’auteur s’intéresse naturellement à la Miñti, cet organisme mystérieux chargé en particulier de percevoir les amendes en cas de réutilisation illicite d’une tombe. Elle suggère que la Miñti a pu être en charge de l’organisation générale (et topographique) des nécropoles et même fournir la main d’œuvre spécialisée pour le creusement des tombes (à l’exception des tombes les plus décorées pour lesquelles les familles auraient pu faire appel à des artistes indépendants). À l’exception d’une imitation de stèle sculptée sur un piédroit de façade-tombe et d’encastrements ayant pu servir à des stèles, elle signale l’absence de ces dernières. Elle rassemble aussi les quelques maigres connaissances qu’on peut glaner sur le rituel : utilisation indifférenciée de l’inhumation et de l’incinération, position également indifférenciée des corps dans les tombes (le repose-tête sculpté se trouve aussi bien du côté de la porte qu’à l’opposé). Elle signale l’existence relativement fréquente de terrasses correspondant à des petits groupes de tombes, qui purent servir à des cérémonies. L’article de M. Seyer, « Felsgrab und Sarkophag » (M. Seyer éd., Studien in Lykien, Vienne 2007) est mentionné mais ses intéressantes observations ne sont pas retenues.

 

          Le chapitre VII rassemble les conclusions de l’auteur. On y trouve en particulier une analyse sociologique de la répartition des types de tombes en fonction des nécropoles, dans le droit fil de l’article de J. Borchhardt, « Zémuri », IstMit. 1990 (mais sans ses projections un peu hasardées) : de toute évidence, le type de tombe 2b (imitation du bois dans une façade de petites dimensions) est le plus répandu (1/4 du total), quant au type 2d, le plus soigné, il semble destiné à un groupe qui se caractérise à la fois par sa richesse et par la proximité des tombes par rapport à la ville (nécropole II) : Z. Kuban y voit, inscriptions à l’appui, le cimetière des proches du pouvoir central à l’époque du dynaste Périclès. La comparaison avec les autres sites lyciens montre que la ville de Limyra est de loin celle qui a les plus grandes nécropoles lyciennes ; toutefois on suggérera que la comparaison avec Xanthos est biaisée, la principale nécropole de cette dernière étant probablement aujourd’hui enfouie sous les alluvions du Xanthe.

 

          L’ouvrage comprend un magnifique catalogue des tombes : chacune est illustrée par d’excellentes photos et un croquis qui en simplifie le détail mais facilite astucieusement la reconnaissance du type architectural, à quoi s’ajoutent quand c’est nécessaire des plans, coupes et élévations des chambres funéraires. On trouve aussi de très utiles tableaux : concordance des inscriptions lyciennes, grecques, des tombes à reliefs et récapitulatifs des tombes classées par nécropoles. Enfin, est jointe une jaquette contenant un plan de situation générale et de très beaux plans topographiques en couleur de chacune des onze nécropoles de Limyra.

 

          Z. Kuban nous livre un travail complet et d’une grande honnêteté intellectuelle, qui présente l’intégralité du matériel architectural des nécropoles de Limyra à l’époque lycienne. Les principaux enseignements qu’on peut tirer de leur étude sont présentés de façon succincte, la plupart d’entre eux ayant déjà été largement traités ailleurs et étant repris dans l’ouvrage concomitant de J. Borchhardt et A. Pekridou-Gorecki. Le monde scientifique dispose ainsi de toutes les données concernant le plus grand ensemble de tombes de la Lycie indigène à l’époque de l’apogée de Limyra.