Borchhardt, Jürgen - Pekridou-Gorecki, Anastasia: Limyra. Studien zu Kunst und Epigraphik in den Nekropolen der Antike, (Forschungen in Limyra 5), 465 S., 100 S/W-Taf., zahlr. S/W-Abb., 8 Faltpläne in Kartenmappe, 29,7 x 21 cm; kartoniert, ISBN 978-3-85161-062-8, 179 Euros
(Phoibos Verlag, Wien 2012)
 
Compte rendu par Guy Meyer
(galmeyer@noos.fr)

 
Nombre de mots : 2485 mots
Publié en ligne le 2013-11-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          Limyra est une importante cité lycienne située au fond du golfe de Finike, près de l’estuaire de l’Arykandos.  Les ruines sont connues et identifiées depuis le XIXe siècle.  Elle est fouillée depuis 1969, d’abord par une mission de l’institut allemand d’Istanbul dirigée par J. Borchardt et, depuis 1984, par une mission de l’institut archéologique autrichien.  Comme toutes les cités lyciennes, ses nécropoles sont particulièrement spectaculaires.

 

          Le cinquième volume des Forschungen in Lymira est consacré aux décors des sépultures ainsi qu’aux épitaphes des nécropoles de la ville et de son territoire.  Il fait suite à trois autres ouvrages de la même série des Forschungen in Lymira: 2, Der fries vom Kenotaph für Gaius Caesar (voir ici p. 327 et pl. 32-33, p. 385 Kat. Nr 18, pl. 34) ; 3, Lykische Grabarchitektur, et 4, Die Nekropolen von Limyra.  Bauhistorische Studien zur klassischen Epoche, déjà dédiés aux monuments funéraires.  La publication des éditions Phoibos est très soignée, illustrée de 49 figures en noir et blanc dans le texte, 100 planches hors-texte et 9 plans et tableaux sous portefeuille (le plan numéro 2 sur trois feuilles, les tableaux 6-7 sur une seule).  Il n’y a pas d’index mais une table des matières détaillées de 6 pages (pp. 5-10).

 

          Jürgen Borchhardt (pp. 27-36) commence par présenter rapidement les treize nécropoles de la ville et de son territoire, soit trois nécropoles péri-urbaines (P I à P III, "P" pour Polis) et dix nécropoles du territoire (Ch I à X, "Ch" pour Chora).  Il s’agit d’une description sommaire qui ne s’accompagne d’aucune réflexion au sujet du territoire.  Selon Borchhardt, la nécropole Ch X, située entre Myra et Limyra, pourrait dépendre de l’une ou l’autre cité.  La nécropole Ch IX est tellement éloignée du centre urbain qu’elle est hors-cadre sur la carte des nécropoles (p. 28, fig. 2).  Elle figure sur une carte de Kiepert (sans doute celle de TAM, I ?) et n’a fait l’objet que d’une seule exploration récente sur le terrain, en 1983.  Donc, l’essentiel des nécropoles (P I-III, Ch I-VIII) est situé à moins de 10 km de Limyra, à la bordure de la plaine littorale ou presque.  Cependant, les plans sous portefeuilles ne concernent que les nécropoles P II-III et Ch I, IV, et V (Beilage 1-5) et l’échantillon iconographique traité dans ce volume ne retient que 22 tombeaux d’époque classique (tombes lyciennes), répartis entre les nécropoles P II-III, Ch II et V, plus l’hérôon de Périclès sur l’acropole (Catalogue des pp. 375-387).  Le catalogue ajoute le cénotaphe de Gaius César, en ville, cinq sarcophages d’époque impériale (nn° 20-23 = Stuppner 1-5) des nécropoles P I et P II, un fragment de sarcophage de la nécropole P II (Karagöz) et deux fragments de stèle de la même époque (nn° 24-25 = Seyer 1-2).  À ces 31 monuments funéraires, qui vont de l’Hérôon à la stèle, il faut adjoindre  les fragments de deux sarcophages d’époque impériale (Stuppner 6-7).  Soit, apparemment, 33 monuments en tout.  La récolte épigraphique lycienne (53 inscriptions) concerne les nécropoles P II-III et Ch II, IV, et V et les épitaphes en grec (82 inscriptions) proviennent de P II-III et Ch I, II, V, VII, et X (Bonda Tepesi).  On voit donc que l’échantillon concerné ici, surtout pour l’étude de l’iconographie, n’intéresse qu’un nombre restreint de nécropoles et encore plus restreint de monuments funéraires.  Il aurait été utile d’en faire état.

 

          L’étude artistique des nécropoles s’organise ensuite suivant un plan chronologique.  Elle traite d’abord, en quatre chapitres, de l’art figuratif des tombeaux lyciens d’époque classique (Ve-IVe siècles a. C.), puis de l’époque hellénistique (un chapitre de trois pages seulement), pour finir avec les sarcophages romains (trois chapitres).  Un catalogue général vient conclure cette première partie.  L’ouvrage se termine sur deux chapitres épigraphiques qui reprennent les épitaphes lyciennes et grecques.

 

          Le premier chapitre examine les sujets représentés sur les monuments funéraires lyciens : « Ikonographische Analysen und hermeneutischen Anmerkungen » (Analyse iconographique et commentaires interprétatifs), par A. Pekridou-Gorecki, pp. 37-157, avec des interventions de V. ÜBlagger qui s’occupe des animaux fantastiques (combat entre les griffons et les Arimaspes, centauromachie, griffons, mais pas le sphynx) : 1) Images pacifiques : scènes familiales, scènes de banquets ; 2) Chars de guerre ; 3) Scènes de guerre: combat, enlèvement d’une femme ou retours d’Hélène ; 4) Sujets inclassables (fragment d’un cheval, deux scènes de chasse ou de combat, fragment avec la tête d’un personnage portant une tiare) ; 5) Scènes de la vie religieuse : offrande, jugement des morts, Caryatides, Hydrophores, double-hache ; 6) Images de la vie de cour : départ au combat ou défilé de troupe, départ pour la chasse ; 7) Frise animalière ; 8) Scènes mythologiques : Persée et la Méduse, Bellérophon, combat entre les Arimaspes et les griffons (copieuse étude sur le sujet par V. Üblagger, pp. 117-144, dans la lignée de Meuli, qui ignore l’article de K. Dowden, « Deux notes sur les Scythes et les Arimaspes », REG, 93 [1980], pp. 486-492 ; au passage, cette étude est-elle bien à sa place ici ?), Centauromachie et la figure de Cénée (Kaineus, héros lapithe) ; 9) Êtres fabuleux : gorgone et Gorgoneion, griffons, protomé de Pégase, sphinx ; 10) Bossages animaliers (protomé animalier).

 

          La simple énumération du classement traduit déjà une grille interprétative : pourquoi ranger les caryatides parmi les sujets religieux ? La caryatide la mieux conservée (Hérôon de Périclès, kat. 1) tient un rhyton décoré d’un protomé de Pégase (non repris sous le titre protomé de Pégase, p. 154, traitant d’un bas-relief avec le même sujet, mais qui est analysé parmi les realia, p. 188).  Borchhardt, p. 313, les considère comme des « créatures divines ».  Les images de départ pour la guerre et la chasse sont classées parmi les scènes de la vie de cour.  Cette apparente pétition de principe s’explique par la représentation du dynaste et de son entourage dans ces deux scènes qui décoraient l’Hérôon de Périclès, pl. 4-5.

 

          Le second chapitre est indissolublement lié au premier.  Pekridou-Gorecki y étudie la représentation des Realia qui figurent dans les scènes précédentes, pp. 159-201 : vêtements, coiffures, armes et équipements militaires, vaisselle, meubles, objets divers (dont la double-hache, p. 196), la faune, la flore et enfin les objets non identifiés.

 

          Borchhardt entreprend alors l’analyse stylistique et chronologique des décors et des monuments funéraires, en cherchant à identifier les mains (ou les ateliers), et en faisant appel à des parallèles lyciens ou grecs, pp. 203-251.  Les résultats sont présentés dans les tableaux des pp. 249-251 et Beilage 6-7.

 

          Le dernier chapitre consacré à la période classique, « Hermeneutische Versuche » (Essai d’interprétation), par Borchhardt, pp. 253-323, qui sous un titre modeste vient conclure cette première partie, dresse le cadre théorique et interprétatif de l’iconographie étudiée précédemment par Pekridou-Gorecki.  La première partie de cette copieuse étude, « Sur la relation entre le binôme cité-palais et le territoire », pp. 253-278, étudie d’abord les tombeaux des dynastes et des notables pour brosser les grands traits d’un art de la ville et de la cour, pp. 276-278.  L’iconographie est comprise comme un discours qui serait le reflet, avec ce que cela suppose de décalage, de la société lycienne.  Cette partie est organisée, en chiasme par rapport au début du premier chapitre, selon le couple antithétique de la guerre, nécessairement victorieuse, pp. 279-283, et de la paix, pp. 283-323.  Borchhardt revient sur le fragment représentant un personnage coiffé d’une tiare (supra, p. 99, n° 4, pl. 58) qui serait un représentant du pouvoir perse, un satrape.  La partie sur la paix s’allonge de façon démesurée englobant presque toutes les activités pacifiques, ou du moins ne ressortissant pas directement de la guerre.  La chasse, activité privilégiée du souverain, mais qui a tant à voir avec la guerre ouvre le catalogue des activités pacifiques.  Le rapt des femmes, n’étant pas, lui non plus, sans rapport avec la guerre, vient ensuite : c’est l’occasion d’un excursus, pp. 285-298, un peu indigeste, rédigé par R. Schwienbacher, sur « L’enlèvement des femmes dans l’ethnologie », résumant sa thèse inédite, « un travail magistral » selon Borchhardt, sur les rapts de femmes dans l’art funéraire lycien.  Dans ces pages, il est fort peu question de l’ethnologie proprement dite (sinon au travers d’une bibliographie vieillie, alors qu’une énorme production émanant d’ethnologues des quarante dernières années est attestée sur le «genre féminin» et, par voie de conséquence, sur les différent types d’alliances et de mariages : les références les plus récentes s’arrêtent aux Structures élémentaires de la parenté, de Lévi-Strauss, dont l’essentiel remonte à 1948. L’auteur ignore non seulement les études ultérieures de Lévi-Strauss, mais encore la production de Françoise Héritier, le livre classique de Fox, Kinship and marriage, 1967, et pas de références aux travaux postérieurs de J. Goody ainsi qu’ à Femme et mythe de G. Devereux, paru en France en 1982. En outre,  on trouve fort peu de références aux travaux sur les Lyciens, excepté aux pp. 297-298, mais beaucoup plus sur les Grecs et les Romains.  Curieusement, le motif du rapt figurant dans l’iconographie funéraire de Limyra (premier chapitre, pp. 95-98, supra, le rapt s’inscrit dans une scène de combat, pl. 53),  se trouve repoussé dans la discussion relative aux motifs mythologiques, p. 316, infra, sans aucun lien avec l’excursus ni son introduction.  En fait, l’excursus apporte une note assez brève sur la famille et le harem qui revient sur la question rebattue de la polygamie lycienne et qui mériterait un meilleur traitement, de même que l’analyse des scènes de banquets avec les hommes allongés sur des klinai et les femmes assises sur des fauteuils (pl. 24, 25, 29) ou debout (pl. 30).  Borchhardt identifie un thème iconographique original avec deux femmes face à face assises sur des fauteuils, pl. 29.5.  Les trois sujets suivants, « Éducation, sport, théâtre », « Architecture, urbanisme, paysages urbains », « Commerce et artisanat », n’ont guère d’ancrage dans l’iconographie de Limyra.

 

          La suite du chapitre traite, sans transition, de religion et de mythologie, parfois sans ordre apparent.  Sont examinés tour à tour les symboles apotropaïques (Méduse et loups), les troupeaux comme signes de statut social (à propos des protomés animaliers) et la double-hache «carienne» (la démonstration du caractère carien de l’objet est un peu courte et peu convaincante). Puis viennent deux grandes parties : « Les rites, les cultes, et la vie après la mort » et « Les mythes ».  L’étude des offrandes faites au défunt confronte l’iconographie aux restes d’offrandes retrouvés près des tombeaux (P II/140-141, pl. 9798, et P III/45, pl. 99-100).  Borchhardt s’intéresse alors à l’héroïsation des défunts, notamment les dynastes.  On sera plus réservé quant à l’affirmation de la présence d’influences orphico-pythagoriciennes dans l’iconographie de la tombe n° 3 (dite de Cénée).  L’auteur revient ensuite sur le motif du banquet couché avant de compléter une étude précédente sur la tombe de Ta où il décèle l’influence du zoroastrisme.  La mythologie évoquée ensuite est essentiellement d’origine grecque. On ne s’étendra pas sur le fait que l’auteur évoque à nouveau la scène de rapt, ici Ménélas et Hélène ; l’interprétation de cette scène de combat restant encore à établir.  On y voit des guerriers en vêtement de type persan, dont un joueur de trompe, et d’autres équipés à la grecque.  Le seul élément de décor est un arbre mort (pl. 53-56).  Rien qui semble évoquer l’iconographie classique de la guerre de Troie.

 

          Ce long chapitre se termine par des considérations sur la pénétration des influences grecques dans l’art et la culture lycienne.  Parmi cette dernière, relevons une intéressante notule sur la polarisation (gauche-droite, masculin-féminin) dans les nécropoles, mais qui repose sur un échantillon trop faible pour être vraiment significatif.

 

          La notice de Borchhardt sur les nécropoles hellénistiques ne compte que trois pages, pp. 325-327, dont une qui commente les épitaphes de cette époque et une autre sur le cénotaphe de Gaius César.  Suivent deux pages (pp. 329-330) du même auteur introduisant les nécropoles d’époque impériale, pp. 329-390 : nécropole sud, près de Phoinikousa (Ch III ?), P II-III, Ch I.

 

          Ces deux pages constituent le préalable à deux études sur les sarcophages romains, la première, plus générale, de V. Stuppner, pp. 331-370 (cinq sarcophages et les fragments de deux autres), la seconde, consacrée aux fragments d’un sarcophage décoré de bustes de Tyché, par S. Karagöz, pp. 371-374.  Elles sont suivies d’un article de M. Seyer, pp. 375-376, qui traite de deux fragments de stèles funéraires d’époque impériale.

 

          Cette série d’articles portant sur l’iconographie se conclut par un « Catalogue des objets d’art des époques classique, hellénistique et romaine », pp. 377-387, comptant 31 numéros.  Chaque entrée désigne une tombe ou un monument funéraire, parfois un fragment de celui-ci.  L’auteur énumère les différents fragments de décor et les trouvailles associées.  Ce catalogue omet curieusement deux fragments du catalogue de Stuppner.  Le lecteur attentif y a souvent recours au cours de la lecture et de la consultation des planches.

 

          Günter Neuman, pp. 389-410, republie ensuite 53 inscriptions funéraires lyciennes (aucun inédit), en transcription alphabétique latine avec traduction allemande, qu’il commente brièvement à la fin.  Ce travail marque un progrès par rapport aux publications précédentes, notamment TAM, I (Vienne, 1901).

 

          M. Wörrle, pp. 411-457, pl. 82-96, donne 82 numéros d’épitaphes grecques (le 60 est vide) dont 36 inédits.  La plupart des pierres ont été vues : celles qui n’ont pas été révisées sont sans doute perdues.  Elles sont traduites en allemand et souvent commentées.  L’auteur joint à l’étude un index onomastique.

 

           L’ouvrage se termine par un résumé allemand de Borchhardt, pp. 459-461 et une table des planches.

 

          Ainsi, il s’agit ici d’un livre très riche sur un sujet austère, incluant d’incontestables réussites.  Le matériel est bien présenté entre les descriptions des deux premiers chapitres et les planches.  Le travail de Wörrle, sur lequel je ne me suis pas étendu, paraît en tout point remarquable.  Le chapitre de Borchaardt sur l’analyse stylistique et chronologique, même si l’on peut en discuter certains points de détail, est solide et documenté.  Sur la période impériale, les communications s’avèrent particulièrement bienvenues.  À mes yeux pourtant, il manque à ce volume un cadre théorique sur le rapport entre la cité, son territoire et la répartition des nécropoles, entre le dynaste et son domaine, et surtout entre le discours des images et les réalités historiques et sociales de la Lycie classique.  Le déficit de perspective historique est encore plus flagrant pour les périodes hellénistique et romaine.  Cette absence de réflexions préalables se ressent notamment dans la présentation des nécropoles qui semble déconnectée du sujet et par l’abondance des digressions.  Outre les deux excursus déjà signalés, on s’interroge sur le fait que Borchhardt traite de thèmes iconographiques absents de l’imagerie de Limyra : e.g. les jeux et spectacles, l’urbanisme, le commerce et l’artisanat ou Thétis et Pélée, p. 316, sans rien ajouter de décisif à l’article de P. Demargne, CRAI (1987), pp. 190-205.  Cette propension au vagabondage nuit à la cohésion de l’ouvrage.  Tel quel, cependant, ce livre est appelé à faire référence lorsqu’on aura à traiter de l’art funéraire de l’Asie Mineure en général et de Lycie en particulier.