Thépaut-Cabasset, Corinne: L’Esprit des modes au Grand Siècle , 252 pages, 18 planches, ISBN 978-2-7355-0715-3, 15 euros
(CTHS, Paris 2010)
 
Compte rendu par Audrey Patrizia Millet, Université Paris 8 - Université de Neuchâtel
(audreypatrizia@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1453 mots
Publié en ligne le 2012-11-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1681
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          Corinne Thépaut-Cabasset cherche L’Esprit des modes au Grand Siècle dans le Mercure galant. Le périodique de Jean Donneau de Visé, que l’on croyait bien connaître, nous réserve de nombreuses surprises et, surtout, n’est pas avare de détails. L’auteur nous propose à la fois de découvrir la dernière mode à Versailles et à Paris de 1677 à 1710, mais également de renouveler notre connaissance du journal. Entre 1672 et 1710, pas moins de 488 volumes sont publiés. On croyait, sans doute, avoir fait le tour de ce journal car, il est vrai, les travaux sont assez nombreux sur le sujet. Pourtant, la publication de Corinne Thépaut-Cabasset est la bienvenue car elle choisit d’analyser le Mercure sous l’angle des modes et des nouveautés. La mode est un sujet sérieux et qui mérite d’être commenté, critiqué et débattu. Donneau de Visé l’a bien compris.

 

          Le style de l’auteur est clair et les notes de bas de page utiles. L’introduction est courte (partie 1) mais présente parfaitement les extraits du Mercure galant (partie 2). Un glossaire précède la bibliographie de fin d’ouvrage, succincte, mais fournissant des lectures incontournables. Corinne Thépaut-Cabasset s’appuie sur les travaux, très réussis, de Monique Vincent (dont Le Mercure galant, présentation de la première presse féminine d’information et de culture, 1672-1710, Paris, Honoré Champion, 2005).

 

L’empire des modes

 

           Donneau de Visé, rédacteur du « chapitre des modes », emprunte la forme épistolaire pour s’adresser à ses lecteurs mais d’autres genres littéraires cohabitent : nouvelle, relation, saynète ou encore poésie. La forme littéraire de la lettre permet de lier le rédacteur au lecteur et crée une intimité entre les deux. Engageant la conversation avec son public, le fondateur se veut résolument novateur. C’est par le biais d’une conversation mondaine que l’auteur commente et décrit les nouveautés. Il s’agit d’une véritable mise en scène, qui lui permet de faire intervenir divers personnages (ou personnes) comme les « femmes du bel air ». Grâce à leur expérience des modes et à leur avis, elles fournissent des idées à l’auteur. À chaque lettre qu’il écrit à « Madame », il clôture sa rédaction en évoquant les nouveautés car on ne peut « finir sans dire deux mots touchant les modes ». « De quoi plaire à tout le monde », voilà le ton de la revue qui satisfait les gouts féminins et guide les tailleurs et couturières.

 

          Toutefois, l’ambition de l’auteur n’est pas de rédiger un catalogue des parures féminines et masculines : son but est de s’étendre sur « tout ce qui est sujet à l’empire des modes » (p. 17). Néanmoins, le public visé reste celui des femmes par l’intermédiaire de qui il espère atteindre la province. D’ailleurs, ces « belles de province » réclament l’article des modes pour se tenir à la page. Pour Donneau Visé, les modes désignent les nouvelles manières de s’habiller : « chapitre inépuisable en France ». Le sujet est, en effet, infini, objet de désir et au pouvoir bien grand (p. 19).

 

Qui donne le ton ?

 

          L’auteur commente deux types de modes : les particulières, rares et chères, « dans lesquelles chacun suit son goût » et « les modes générales », plus répandues et meilleur marché. Observateur attentif, l’auteur constate l’inconstance des modes, qui « meurent avant de naître ». Le risque est d’être rapidement démodé car « les gens de qualité ne manquent jamais de quitter celles qui deviennent trop communes » (p. 21). Les modes permettent de se distinguer, on le sait, c’est pourquoi l’information est essentielle. Donneau de Visé révèle également que certaines modes sont si efficaces qu’elles reviennent régulièrement. Si celles de la Cour et de la Ville sont en concurrence, cela ne fait aucun mal à l’économie car elles se stimulent et poussent à dynamiser les créations. Mais le véritable guide reste la Cour même si les périodes de deuil, fréquentes et longues, n’autorisent pas les nouveautés.

 

          Donneau de Visé prodigue aussi quelques conseils aux lecteurs, en particulier aux femmes « un peu sur le retour » (p. 23) car toutes les modes ne vont pas à tout le monde. Voilà une remarque pleine de bon sens. Les critères à prendre en compte sont : le goût, la bourse, l’âge et la physionomie. Avant toute chose, la mode doit faire paraître avantageusement et donner bon air. L’inconstance des hommes en matière de mode vaut d’ailleurs celle des femmes mais, toujours selon Donneau de Visé, ils s’attachent moins à changer leur vestiaire toutes les saisons (p. 25). La mode suit le rythme des saisons et l’auteur se doit de commenter les nouveautés pour fournir des indications au lecteur sur le renouvellement de sa garde-robe. Deux temps sont marqués : le printemps et l’automne, car il y a peu de différences entre le printemps et l’été. Mais le « dérèglement des saisons » rend l’exercice laborieux. De ce fait, il attend de véritables changements pour annoncer les nouvelles modes. Ainsi le Mercure galant chargé d’expliquer la mode en province lance ses lectrices dans un style largement dépassé quand elles le lisent.

 

Les modes : marchands, publicité, industrie, État

 

          Le monde marchand utilise largement les modes pour pousser à la consommation. Le Mercure galant se propose donc de faire la publicité des modes nouvelles en relation avec les marchands et les ouvriers. Il semble logique de fournir au lecteur les bonnes adresses qui lui permettront de «  trouver les véritables » toiles de Perses ou « les éventails à la Dauphine » (p. 28). Les noms et adresses des plus fameux tailleurs, couturières et modistes rendent ce journal incontournable. « Le luxe a presque toujours fait inventer les modes » (p. 29). Ces objets de désir font vivre l’industrie française en fournissant des commandes aux manufactures. Qu’il s’agisse de dentelle, de soie, ou de toile imprimée, la France a construit son empire des modes par le biais d’une industrie spécialisée employant un grand nombre de marchands et d’ouvriers. Toutefois, les caprices de la mode mettent en danger des pans entiers d’une industrie.

 

          Lorsque la mode des rubans passe, les conséquences sur les ouvriers sont si importantes que la relance économique devient alors une affaire d’État. C’est une nouvelle fois à la Cour que le Roi relance la rubanerie en portant lui-même des rubans jusque là démodés. La mode se voit et se regarde. Les planches gravées du Mercure sont des exemples à suivre et à reproduire. L’illustration de mode occupe une place essentielle dans la publication. Elle crée des repères et, son nombre limité, permet de ne pas embarrasser le lecteur par de trop nombreuses figures.

 

Le Mercure : une fenêtre ouverte sur son temps

 

          Les modes du Mercure témoignent également de leur temps. Corinne Thépaut-Cabasset évoque ces fameuses lois somptuaires qui visent à limiter le luxe des parures en portant défense de porter de l’argent et de l’or. Mais leur renouvellement montre bien qu’elles ne sont pas forcément respectées. Donneau de Visé explique qu’après le rapprochement entre la France et l’Espagne, les Madrilènes portent des chevalières en diamants : inspirations directes de la décoration de l’ordre du Saint-Esprit de Philippe V (p. 35). Mode et politique sont liées. La synthèse des modes du Mercure va pourtant plus loin.

 

          Corinne Thépaut-Cabasset nous offre un morceau de cette histoire de la culture matérielle qui n’oppose pas trop strictement monde matériel et monde abstrait. On peut rapprocher cet ouvrage des recherches engagées en France et à l’étranger depuis la publication de La culture des apparences de Daniel Roche (1989) influencé par les travaux de Roger Chartier sur le « monde comme représentation ». L’auteur replace, en effet, les relations entre l’homme et l’objet qui participent largement à « la co-construction des sujets, du social et de la culture dans le rapport aux objets matériels ». (Voir à ce sujet : M. Roustan, Sous l’emprise des objets ? Culture matérielle et autonomie, Paris, 2007, p. 29). Les amoureux de la mode, des mots colorés et du beau trouveront, sans aucun doute, leur compte dans cet ouvrage. On le ferme en s’imaginant la Cour, Paris et les « belles de province », les dentelles et les couturières, les marchands et le bouche à oreille des bonnes adresses. Donneau de Visé est bien reporter de mode. Il glane l’information et conseille ses lecteurs : qu’est ce que le bon goût ? C’est en connaisseur qu’il esquisse les limites des modes, leurs vies et leurs morts. Aujourd’hui, il aurait été bloggeur à la manière de Scott Schuman dans « thesartorialist.com ».

 

          Depuis 2010, Corinne Thépaut-Cabasset travaille au Victoria and Albert Museum (Post doctoral Research Fellow). Je ne peux que conseiller cet ouvrage agréable, riche en information et qui rend donc toute sa modernité au Mercure galant. Il me semble qu’il est un élément essentiel de la bibliothèque du chercheur en arts décoratifs puisque l’auteur a non seulement cherché mais surtout trouvé L’Esprit des modes au Grand Siècle.