Mackreth, Donald F.: Brooches in Late Iron Age and Roman Britain. 2 vol., 282 p., 11 graphiques, 150 + 2 pl., CD-rom, ISBN-13: 978-1-84217-411-1, GB £70.00
(Oxbow Books, Oxford 2011)
 
Compte rendu par Michel Feugère, CNRS
(Michel.Feugere@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 2164 mots
Publié en ligne le 2012-05-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1693
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          Après presque un demi-siècle de recherches et de publications, Don Mackreth mène à bien un projet formé dans les années 1930 par ses prédécesseurs : un corpus des fibules de Grande-Bretagne, basé aussi souvent que possible sur l’étude directe des objets. L’idée avait été conçue par M.R. Hull entre les deux guerres mondiales, mais le projet traîna en longueur et ne put être mené à terme. Le fichier d’origine, confié après la disparition de M.R. Hull à G. Simpson, n’a donné lieu qu’à un volume sur les formes anciennes (M.R. Hull, C.F.C. Hawkes, Corpus of Ancient Brooches in Britain; pre-Roman bow brooches, Brit. Archaeol Rep. 168, Oxford 1987). C’est donc à partir des seules données qu’il a patiemment rassemblées depuis 1963, que D. Mackreth parvient aujourd’hui à publier cette somme.

 

          Initiée dans un cadre non professionnel à Wroxeter, la démarche spécialisée de D. Mackreth l’a rapidement conduit à être sollicité pour étudier les fibules dans le cadre de nombreux rapports de fouilles. Les sauvetages se multipliant, à partir des années 1970, il s’est trouvé à la tête d’un fichier qu’il a enrichi avec persévérance au fil des années. Comme il le note dans le prologue, depuis qu’il a atteint les 10 000 exemplaires, 99% des objets qu’il doit étudier entrent dans des catégories bien connues. Son inventaire dépasse désormais les 15 000 objets, ce qui en fait – et de loin – le plus important corpus disponible pour ces objets, quel que soit le pays considéré. Bien que toutes les fibules aient été dessinées au fil des années, l’ouvrage ne reproduit « que » 2093 pièces, le reste étant soit mal conservé, soit n’offrant pas de différence significative avec les exemplaires illustrés.

 

          Le classement mis en place par D. Mackreth regroupe toute la documentation en grands ensembles, qui forment autant de chapitres. Vastes regroupements puisque le premier, par exemple, concerne tous les types antérieurs à la conquête de 43, soit la totalité des fibules de la fin de l’Âge du Fer et les romaines précoces, qu’il s’agisse d’importations continentales ou de formes locales. Les groupes suivants sont déterminés de manière à former des lots de volume à peu près équivalents : dérivés de Colchester ; Headstud ; fibules en trompette et variantes ; importations romaines continentales et leurs dérivés ; fibules plates et dragonesques ; fibules en genou, Almgren 101 « and interlopers » ; cruciformes ; penannulaires. À ces huit chapitres s’ajoute une synthèse sur l’utilisation des fibules (habillement, usages tribaux, questions militaires, usages votifs...) ainsi que trois annexes sur des ensembles ou des problèmes particuliers.

 

          À l’intérieur de chaque chapitre, le classement présente des types hiérarchisés et désignés par une succession de chiffres et de lettres, par exemple 1.a3, 3.d, etc., avec des 1.x ou 3.x pour les types ou fragments non attribuables avec précision. Le système propose des noms de types (Stead, Birdlip...) là où manquent des appellations établies (Nauheim...), et l’A. numérote parfois des subdivisions, par exemple 4.1a, 4.1b. Chaque type est décrit avec ses caractéristiques morphologiques, une liste des numéros concernés dans le catalogue (les objets illustrés sont accompagnés d’un astérisque), une liste des datations disponibles en Grande-Bretagne et une indication de la distribution. Cette dernière, sous la forme quelque peu cabalistique KT 1111 SUSS 1 HANTS 12 SOM 11, aurait gagné à être accompagnée de petites cartes de densité, mais le lecteur est simplement renvoyé à une carte précisant la signification de ces codes et la localisation des comtés en Grande-Bretagne, au début du vol. 2 (noter que dans les nombres suivant les codes de comtés sous la forme 1111 signifient 4 exemplaires de la variante 1).

 

          Il faut dire que, dans son ampleur originelle, le manuscrit a rencontré quelques soucis : le suivi éditorial est devenu un parcours du combattant et l’éditeur a d’abord voulu ne publier que la synthèse, reléguant tout le corpus au fichier papier qui est maintenant archivé au British Museum. C’est à la force de conviction du Prof. S. Frere qu’on doit de retrouver ici une partie de l’inventaire, sous la forme d’un volume de planches et de listes abrégées dans le catalogue. L’inventaire complet est fourni sous la forme d’un CD-rom, accessible sur PC aux connaisseurs de MS Access plus facilement qu’aux utilisateurs Apple, qui peuvent néanmoins récupérer les tableaux au format pdf et recréer sous forme numérique un listing des objets, à défaut d’un catalogue. La rédaction de l’ensemble a été très soigneusement assurée par S. Butcher.

 

          Certes, l’absence d’un catalogue détaillé auquel on puisse se reporter pour vérifier le matériau d’un objet, par exemple, ou encore la liste des types trouvés sur un site, impose une lecture souvent frustrante. Comme les numéros des objets ne se suivent pas sur les planches, il est virtuellement impossible de retrouver un numéro sans savoir dans quelle variante l’auteur l’a classé, et inversement, il faut recourir au CD-rom pour connaître la provenance de chaque objet. Mais ce sont sans doute des nécessités du contexte éditorial actuel qu’il faut accepter. Pourquoi, cependant, ne pas avoir mis le texte du catalogue, en pdf ou, mieux, sous la forme d’une base de données permettant des recherches champ par champ, sur un serveur en accès libre... ?

 

          Une préoccupation essentielle de l’ouvrage se dégage dès le premier chapitre : c’est la relation, et si possible la distinction entre types insulaires et continentaux. Même si la séparation est souvent délicate, on voit bien que la Bretagne reçoit des importations et très souvent crée à partir de là des formes de fibules originales. C’est vrai dès le début de la période considérée, La Tène D1, avec des formes de Nauheim qui semblent inconnues sur le continent (n°3776, 3792...), mais plus encore avec tous les autres types, dès le Birdlip (variante insulaire des fibules à ailettes, au début du Ier siècle av. n. ère) et naturellement par la suite. Une caractéristique insulaire typique est la courbure continue de l’arc sur le pied, alors que les types continentaux ont un pied rectiligne : ce détail apparaît sur une fibule présentée comme dérivée de Nauheim (pl. 7, n°4082), que je préfèrerais considérer comme une imitation insulaire d’Almgren 16 flamande, et s’épanouit principalement dans les « Colchester derivative », dont l’origine semble à rechercher dans des imitations de F.14a de la deuxième moitié du Ier siècle av. n. ère.

 

          Ce très vaste ensemble des « Colchester derivative » (p. 50-102 et pl. 31-68), dont certaines variantes regroupent à elles seules plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires (Harlow Brooch, p. 50), est très emblématique de la production bretonne, où des moules ont du reste été découverts (Caister St Edmunds). La production commence avant la conquête romaine, comme le montrent les contextes de Bromham (c. 5-35 AD), mais il n’est pas facile de dire si les ensembles tardifs, du IIIe et jusqu’au milieu du IVe s., correspondent toujours à une poursuite de la production ou seulement à une durée d’usage : certaines variétés semblent de toutes façons tardives (voir sur ce point les très intéressants diagrammes de la p. 247). Les différentes variantes sont familières à l’auteur, mais le lecteur non britannique aurait apprécié des tableaux donnant les formes canoniques de chacune d’entre elles dans le volume de texte, qui n’est pas du tout illustré. La variante à « Rearhook Spring System » a été produite à partir de moules en bronze, une curiosité technique très inhabituelle au sein des habitudes de fabrication des fibules provinciales romaines.

 

          Les Headstud et apparentées (p. 103-113 et pl. 69-77) ne sont, au départ, qu’une expression de la grande variété des Colchester, agrémentées d’un bouton au sommet de l’arc, mais elles évoluent en formes originales dont beaucoup sont alors dépourvues de cet ornement éponyme. Le type apparaît au milieu du Ier et est bien attesté jusqu’à la fin du IIe s., avec cependant plusieurs contextes connus aux IIIe et IVe siècles. Les fibules en trompette (p. 114-129 et pl. 78-88) sont une autre expression de l’originalité insulaire en matière de fibules, avec de lourdes créations émaillées où s’exprime tout le génie des artisans celtiques, principalement au IIe siècle.

 

          Les types rassemblés dans le chapitre suivant, « Importations continentales et leur influence » (p. 130-153 et pl. 88-104) couvrent presque tout l’éventail des productions romaines nord-occidentales. Si la série d’Aucissa, dont certaines peuvent remonter à l’invasion claudienne et aux premières années de l’occupation militaire, reste limitée (cette question est discutée dans le chap. 11), il n’en va pas de même des dérivées d’Aucissa (« Hod Hill », types F.23) et surtout des types à protubérances latérales, très abondamment représentés, mais dont l’usage (militaire / civil ? masculin / féminin ?) n’est pas précisé. L’influence des types britanniques sur des formes continentales se retrouve, là encore, sur quelques imitations, mais l’A. a bien regroupé ici une majorité d’importations : de la Lyonnaise, en général, certes, mais plus souvent de la Belgique (fibules émaillées) et des régions limitées par le limes rhénan ; Germanie inférieure, et dans une moindre mesure Germanie supérieure (Augenfibel), voire des Alpes (Almgren 67/68).

 

          Pourra-t-on un jour classer plus précisément les « plate brooches », ornements souvent émaillés qui connaissent un succès remarquable en Grande-Bretagne... ? La variété même de ces productions, finalement mieux étudiées au-delà du Channel que sur le continent, plaide pour une émulation active entre les producteurs bretons et ceux de la Gaule Belgique. C’est, là encore, forme par forme qu’il faudrait pouvoir suivre la diffusion de modèles certainement copiés et enrichis par les artisans bretons très au fait de l’usage technique et décoratif des émaux. Même chose pour les fibules figuratives (skeumorphes, zoomorphes), où les imitations semblent cependant se limiter à quelques séries spécifiques (mais pl. 124, le n°7879 ainsi que pl. suppl.1, n°10631 sont plutôt des couvercles de boîtes à sceau que des fibules) : quelques cavaliers, des chiens courants et surtout des oiseaux en haut-relief (pl. 126), avec des créations originales comme le coq (n°8012) ou les abeilles (pl. 127), influencées par les types en trompette.

 

          Emblématiques de l’art celtique breton, les « dragonesque brooches » remontent à une tradition préromaine, mais se développent de manière spectaculaire avec l’essor de l’émaillerie, notamment au IIe siècle. Leur profil plat et curviligne reçoit un décor en relief plat ou émaillé, généralement fondé sur une esse symétrique de part et d’autre d’un motif central. Aux IVe et Ve siècles, l’originalité insulaire semble disparaître au profit d’une koiné largement alimentée par les ateliers officiels du continent, bien étudiés par E. Swift (Regionality in Dress Accessories in the late Roman West [Monogr. Instrumentum 11], Montagnac, 2000).  Au vu des découvertes de Grande-Bretagne, on peut douter qu’aucun de ces ateliers ait été installé sur place. Mais d’autres modèles plus originaux (et peut-être d’utilisation différente), comme les fibules pénannulaires (p. 206-233 et pl. 143-150), continuent de se développer à cette époque.

 

          Le chapitre sur l’utilisation des fibules, leur caractérisation sociale ou ethnologique, leur abandon, dépasse un peu le cadre du simple corpus : il fait appel non seulement aux provenances, listées dans le CD-rom et rappelées sous forme abrégée dans le texte, mais aussi aux contextes de chaque site ; en Grande-Bretagne, l’incinération est la règle durant toute la période où l’on porte des fibules, et on ne peut donc compter sur les inhumations pour comprendre la position dans laquelle était porté tel ou tel type, comme cela peut être le cas dans d’autres provinces. Pour tenter de distinguer les types masculins et féminins, cependant, l’A. n’a pas tenté d’utiliser le mobilier des tombes à incinération, alors que certaines associations permettent, dans une certaine mesure, de classer les tombes par sexes (armes et outils d’un côté, objets de toilette de l’autre). Comme partout, les fibules étaient portées la pointe de l’ardillon vers le haut, donc au rebours de l’orientation la plus courante dans les publications archéologiques, y compris celle-ci.

 

          D’un point de vue plus général, l’A. a le mérite de tenter une distinction entre types insulaires et importés (diagramme de la p. 235, dont l’échelle de temps s’écoule verticalement, par quart de siècle). Les fibules n’ont jamais été aussi nombreuses en Grande-Bretagne que durant les deuxième et troisième quarts du Ier siècle, époque massive des importations continentales après laquelle, pour D. Mackreth, les types insulaires dominent constamment dans le faciès national. Dans son aspect quantitatif, l’observation pourrait être répétée dans la plupart des provinces, où le Ier siècle marque l’apogée de l’utilisation des fibules dans l’habillement. La question du rôle de l’armée dans cette mode doit être posée : en Grande-Bretagne, les types militaires anciens se concentrent naturellement dans le Sud-est, et plus tard sur le Mur d’Hadrien. La discussion, très intéressante (p. 235-241) touche en creux des problématiques gallo-romaines, puisque on note l’absence totale en Grande-Bretagne des fibules à queue de paon (‘Distelfibel’), pourtant bien représentées en Normandie et autrefois dénommées, à tort donc, « fibules militaires ».

 

          Cette étude des fibules de la fin de l’Âge du Fer à la fin de l’Antiquité en Grande-Bretagne n’est peut-être pas la monographie exhaustive et définitive sur ces objets outre-Manche, mais elle possède des qualités grâce auxquelles l’ouvrage de Don Mackreth devrait rester longtemps inégalé. Grâce à son inventaire encyclopédique, l’ouvrage offre, pour la première fois, un panorama complet des formes utilisées dans l’île entre le Ier siècle av. n. ère et le Ve siècle ; il organise cette documentation et en discute les caractéristiques à partir de contextes datés. C’est un socle solide pour qui voudra désormais toucher aux problématiques liées à la réception des formes continentales chez les Bretons, ou analyser l’interprétation de ces apports dans les productions insulaires. La Grande-Bretagne est, certes, une île, mais ses populations antiques ont fortement interagi avec les nouveautés, d’origine commerciale ou militaire, qu’elle a reçues dès l’Âge du Fer. La manière dont ces nouveautés ont influencé l’artisanat local, d’une part, et les modes vestimentaires d’autre part, peut désormais être analysée dans le détail.

 

          Il a fallu à D. Mackreth beaucoup de constance et de ténacité pour qu’une telle somme se trouve aujourd’hui sur le bureau de nos bibliothèques. Pour la qualité du travail accompli, et les services que son livre va rendre désormais à des générations d’archéologues et d’étudiants, l’auteur mérite toute notre admiration, ainsi que nos remerciements chaleureux.