Daniel Ternois (ed.): Ingres. Lettres de France et d’Italie (1804-1841). 1112 pages, ISBN-13: 978-2745321770, 188 €
(Honoré Champion, Paris 2011)
 
Compte rendu par François Fossier, Université Lyon II
(frfossier@sfr.fr)

 
Nombre de mots : 1373 mots
Publié en ligne le 2012-05-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1698
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          Ancien conservateur du musée Ingres à Montauban, élu ensuite professeur à l’université de Lyon puis à la Sorbonne, Daniel Ternois aura consacré sa vie scientifique à Ingres en publiant depuis 1953 plus d’une centaine d’articles et d’éditions de texte sur cet artiste, à l’instar de son collègue et rival, le regretté Hans Naef. C’est dire l’importance de cet énorme ouvrage dont la publication a été terriblement retardée par le manque d’intérêt actuel pour les travaux d’érudition, comme le faisait remarquer récemment le prof. Vaisse dans un des comptes rendus d’Histara (http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1542).  Il a donc dû œuvrer seul, sans aide, ni scientifique, ni financière, sans l’appui de l’État qui, du temps de Montaiglon  et de Guiffrey, permettait une publication impressionnante et simultanée de quantité de volumes qui restent la base de nos travaux. Ç’aurait été décourageant pour quelqu’un d’une autre trempe, mais M. Ternois a poursuivi imperturbablement sa route et nous promet encore deux autres volumes d’édition de la correspondance d’Ingres, allant de 1841 à sa mort. Fasse le ciel qu’ils voient le jour rapidement !

 

          Pour être directement intéressé à la question, je tiens en outre à souligner combien le retard d’une publication entraîne de reprises, d’ajustements, de citations nécessitées par la parution, entre temps, d’articles ou d’ouvrages, de plus ou moins grande qualité, mais dont il faut bien tenir compte, ne serait-ce que bibliographiquement parlant. M. Ternois ne s’est pas dérobé à cette tâche ingrate et l’on peut véritablement affirmer qu’il est aujourd’hui le seul à maîtriser aussi complètement une bibliographie pléthorique, notamment depuis les festivités du bicentenaire de l’artiste. Rien ne lui échappe, ni en matière de publications, ni dans le domaine des ventes de lettres autographes (certaines toutes récentes au profit du musée Ingres de Montauban ou du Getty Museum par exemple).

 

          Son projet de réunir toutes les lettres écrites ou reçues par Ingres depuis Rome est excellent ; il ne manquera pas d’esprits fâcheux pour relever qu’une bonne partie de celles-ci avaient été déjà publiées (plus ou moins bien, ou par lui-même en ce qui concerne Marcotte et Gilibert), mais quand on sait ce que la Ville Éternelle représenta pour l’artiste justement d’éternité et de référence absolue, tant pour la Rome antique que pour celle de Raphaël, disposer de ce panorama sur presque soixante ans est d’un prix inestimable, surtout dans le cas d’un maître dont les idéaux ne varièrent jamais, mais dont la facture évolua sensiblement : Rome vécue trois fois, par un jeune homme qui n’avait pas obtenu le Grand prix, par le directeur de la villa Médicis, par un académicien jugeant avec beaucoup plus de finesse qu’on ne le croit des envois qui lui en parvenaient, même s’il n’y retourna jamais. Quelle esthétique devait s’en dégager pour lui et à terme, au-delà de son cas de figure, quel meilleur moyen de saisir sur le vif et dans ses nuances ce que l’on désigne communément par le terme absurde d’art académique, sans en examiner les pré-requis, les avantages, les incontestables chefs-d’œuvre avant d’en stigmatiser les transgressions tardives ou l’obéissance servile !

 

          La lecture de ces pages dissipe également l’idée fausse que l’on continue à se faire d’une Académie de France à Rome totalement coupée du monde, thébaïde où se prélassait pendant cinq ans une vingtaine de jeunes gens professant les mêmes idéaux, issus du même milieu, constituant ainsi un groupe social homogène et isolé. Les ruades, les audaces de beaucoup d’entre eux, d’ailleurs mal reçues à Paris, émaillent la vie d’une institution qui demeurait étroitement liée avec la capitale, artistiquement par la tutelle qu’exerçait sur elle l’Institut, administrativement par celle du ministère de l’Intérieur et sa section des beaux-arts (pour dire bref). Pour beaucoup, le pensionnat représenta une corvée doublée de la contrainte de ne pas pouvoir se marier et si nous gardons plus volontiers à l’esprit les pages envoûtées de certains qui ne guérirent jamais de leur séjour, tant d’autres firent tout pour l’abréger, multiplier les séjours ailleurs avec le sentiment qu’ils perdaient leur temps à la Villa et que durant leur absence d’autres prenaient les places qu’ils avaient dû abandonner. En un mot, loin de constituer un avantage pour leur carrière, le séjour romain suscita davantage un décalage  chronologique dans le mouvement général des arts ; d’ailleurs beaucoup d’anciens pensionnaires ne firent aucune carrière et inversement ceux qui n’étaient pas partis pour Rome en développèrent une très brillante et furent bien souvent élus à l’Académie des beaux-arts ; on ne peut donc vraiment pas parler de groupe sociologique homogène qui se serait constitué à Rome ; cela tenait plus de la césure qui ne préjugeait pas de la suite. Quant aux directeurs, Ingres étant assurément le plus connu, leur caractère, leur politique, leur attachement à l’institution varièrent notablement ; eux aussi considéraient cette charge prestigieuse comme un exil (Ingres ne tarit pas sur ce chapitre) qui les empêchait de travailler, les contraignait à des exercices de comptabilité et de gestion qui leur valaient régulièrement des algarades de la part du ministère, à une vie mondaine, même restreinte aux contacts obligatoires avec l’ambassade de France. Si D. Ternois a volontairement laissé de côté toute cette partie de la correspondance, dite administrative, on en perçoit bien des échos dans ses lettres à ses amis ou au secrétaire-bibliothécaire Le Go, l’éditeur ayant tout de même jugé bon de les transcrire. Évidemment transparaît aussi le caractère si particulier d’Ingres, pétri de contradictions, l’attendrissement succédant à la colère ou à la rancœur, la persuasion de son talent au doute, la bonté expansive à l’égoïsme indifférent, les proclamations ataraxiques aux crises de véritable paranoïa. Au fond ces variations d’humeur, ces incohérences dont on se délecte de nos jours en imaginant qu’elles sont le fait de l’artiste contemporain, entre dire et faire, nous en avons déjà ici un merveilleux exemple dont on ne s’est guère avisé jusqu’ici et c’est encore un intérêt supplémentaire qu’offre ce volume.

 

          La seule réserve que j’aurais à émettre sur cet imposant ouvrage touche au mode de transcription et d’annotations choisi par D. Ternois, le même d’ailleurs que celui adopté dans l’édition des lettres à Marcotte ou à Gilibert. Il est vrai que la question est complexe ; si la règle veut que les textes de cette époque soient restitués dans l’orthographe et la ponctuation modernes, D. Ternois a préféré une transcription de type philologique ou plus exactement semi-philogogique, en respectant la ponctuation, les graphies, les barbarismes et les solécismes, mais en restituant l’usage moderne des capitales et des minuscules, en n’indiquant pas les sauts de page ni de ligne. L’inconvénient de ce parti qui permet peut-être de mieux saisir le caractère tortueux de la pensée d’Ingres est une lecture difficile, une annotation surabondante ou parfois manquante quand l’élucidation était un peu complexe ou supposait une bonne connaissance de la langue italienne (ex. : le mariage de la fille de Montalivet [qui avait épousé le cte de Rougé, mis Du Plessis-Bellièvre] ou le nom du couvent (San Martino in Monte) où s’était marié Ingres, ou encore le célèbre banquier florentin Fenzi transcrit Feuzi ou faragoustes que l’éditeur « n’a trouvé dans aucun dictionnaire » : il s’agissait bien sûr de la fête de feragosto ; quant à Fournier qualifié d’inconnu, il est très vraisemblable qu’il s’agissait du graveur qui travaillait pour Ingres). Le choix des lettres pose également problème ; D. Ternois a très justement repris celles qu’il avait éditées antérieurement mais il en manque (ex. les deux lettres à Gatteaux du 5 déc. 1830 et de fin sept. 1840) ; on se demande aussi pourquoi avoir édité une lettre de Desgoffe à Flandrin (A 46) et pas toutes celles qu’échangèrent les pensionnaires entre eux ou avec leur maître, comme je l’ai fait dans l’édition de la correspondance du directorat d’Ingres à paraître l’an prochain sous les auspices de la Société de l’histoire de l’art français.

 

          Il ne s’agit pas de relever ici toutes ces petites scories, bien compréhensibles quand on publie plus de mille pages et cela n’entame en rien l’admiration que peut susciter un travail de cette ampleur, foisonnant de lettres nouvelles, pourvu d’un copieux répertoire des destinataires des lettres, d’une bibliographie de soixante pages et d’un index : une somme ou plus exactement la base d’un édifice qui devra comprendre encore deux autres niveaux.