AA.VV.: (Castelfranchi Vegas, L. - Cassanelli, R. - Gaborit-Chopin, D. - Gameson, R. G. - Piva, P.): L’Art de l’An Mil en Europe (950-1050)
24x30 cm
240 pages
140 illustrations couleurs, 70 illustrations noir et blanc
Couverture reliée sous jaquette
ISBN 978-2-35278-009-8
Prix : 49 €
(Paris, Thalia Editions 2006)
 
Compte rendu par Gaëlle Dumont, Université libre de Bruxelles
(gaelledumont@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1163 mots
Publié en ligne le 2008-06-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=170
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Ce bel ouvrage richement illustré se propose d’analyser la production artistique de la période qui s’étend entre 950 et 1050, que l’on appelle « art de l’an mil » à la suite de l’historien de l’art Henri Focillon, le premier à en faire une synthèse et à la considérer comme une mouvance artistique à part entière (dans L’An Mil, paru en 1952).

 

L’ouvrage comporte quatre parties à thème géographique (le Saint-Empire romain germanique, la France, l’Angleterre méridionale et les Flandres et l’Espagne du Nord), chacune d’entre elles s’ouvrant sur une introduction historique illustrée de cartes. Les chapitres abordent l’art sous divers points de vue : soit centres de production et commanditaires, soit type de création particulier (l’accent étant mis sur l’orfèvrerie, l’enluminure et l’art de l’ivoire, domaines particulièrement florissants à cette époque). Les débats d’attribution et de chronologie ont volontairement été laissés de côté, le but étant de proposer une vue d’ensemble.

 

Le Saint Empire romain germanique

 

Entre 936 et 1002, Otton Ier, II et III s’attellent à la reconstitution et à la consolidation du Sacrum Imperium Romanum. Les pouvoirs laïc et religieux s’enchevêtrent, et la stabilité politique repose en grande partie sur l’autorité religieuse.

Les empereurs et les ecclésiastiques sont des commanditaires et des mécènes actifs dans de nombreux domaines. Ainsi, les évêques Egbert (à Trèves), Notker (à Liège), Bernward (à Hildesheim) et Aribert (à Milan) vont mener un vaste programme de reconstruction et d’embellissement des églises au début du XIe siècle, préfigurant l’architecture romane. Leur mécénat s’illustrera également dans les domaines de l’enluminure, de l’orfèvrerie et de l’ivoire, leurs évêchés devenant des centres artistiques réputés pour la qualité de leur production. Outre ces pôles dirigés par des ecclésiastiques influents, il faut également mentionner le scriptorium du monastère impérial de Reichenau, où ont vraisemblablement été réalisées une grande partie des miniatures ottoniennes. Dans tous les cas, on observe des emprunts et des réinterprétations des traditions paléochrétienne, byzantine et carolingienne.

L’auteur conclut le chapitre en affirmant que l’art ottonien a été peu étudié jusque dans les années 1990, souffrant d’être coincé entre deux époques très florissantes et d’être fort éloigné de notre sensibilité actuelle, étant donné son caractère stylisé et codifié et la grande importance qu’il accorde au sacré et à l’exaltation de la personne impériale. Il faut toutefois nuancer en rappelant les travaux de Louis Grodecki (L’Architecture ottonienne: au seuil de l’art roman, 1958) et de Hans Jantzen (Ottonische Kunst, 1947). En effet, en Allemagne, il s’agit d’un thème de recherche central depuis 1870 ; sous le IIIe Reich, l’époque ottonienne est considérée comme fondamentale dans l’émergence de la germanité. Depuis 1970, cette conception est battue en brèche et les approches de l’art de cette période se sont progressivement renouvelées.

 

Le royaume de France

 

Suite à l’effritement de l’Empire carolingien, le territoire se morcelle et le pouvoir royal se désagrège au profit d’autorités locales ecclésiastiques ou laïques. La stabilité reviendra en 987, date du sacre d’Hugues Capet. Au début du Xe siècle a lieu la réforme prônant un retour à l’idéal monastique, en opposition à la déliquescence et à la laïcisation du clergé. Nombre d’églises et de monastères sont fondés, allant de pair avec une activité artistique renouvelée. Ainsi, l’abbaye de Cluny est fondée en 909, l’architecture reflétant la nouvelle liturgie : l’accent est mis sur la prière et l’office, ce qui se traduit par un développement très marqué du chœur, et par la multiplication des absides et des autels.

Le culte des reliques et les pélerinages connaissent un certain essor. Le trésor de Conques, dont la pièce maîtresse est le reliquaire représentant sainte Foy en majesté, est un des rares qui soit encore préservé. La position de cette petite bourgade comme centre de pélerinage en fait un carrefour d’influences, et les orfèvres actifs à Conques ont intégré les traditions carolingiennes aussi bien qu’italiennes.

 

L’Angleterre méridionale et les Flandres

 

Alfred le Grand (871-899) et Edgar le Pacifique (957/959-975) réunifient le royaume anglais, qui sera la cible d’attaques normandes au début du XIe siècle. Le monachisme bénédictin prend son essor dès 940, faisant de Winchester et de Canterbury – respectivement capitales politique et ecclésiastique – d’importants centres artistiques, surtout dans le domaine de l’enluminure. Chacun de ces pôles possède son style propre : à Winchester, l’accent est mis sur la richesse de l’ornementation, et on se réfère aux traditions continentales (byzantines et carolingiennes) ; à Canterbury par contre, on observe une ornementation moins chargée, plus en continuité avec le style insulaire. La tendance s’inversera toutefois après les invasions vikings de 1011. La réforme monastique ne concernera que le sud de l’île, le nord restant marqué par les caractéristiques scandinaves.

 

Dans les Flandres, Baudouin IV (988-1035) développe l’administration et consolide sa position face à la noblesse. Il fait de Saint-Omer la capitale politique et commerciale, et de l’abbaye de Saint-Bertin le centre religieux et artistique. De nombreux artistes anglais font étape dans son scriptorium et répandent en France les styles d’enluminure de Winchester et Canterbury. D’autre part, sous l’impulsion de l’abbé Odbert (987-1007), l’abbaye s’est spécialisée dans la copie de manuscrits carolingiens.

 

L’Espagne du Nord

 

L’invasion musulmane du VIIe siècle mène à la constitution de poches de résistance chrétienne, qui deviendront aux Xe et XIe siècles des principautés autonomes, telles que le royaume de Navarre ou celui de León. Profitant de leur relative entente avec le califat omeyyade, elles consolident et étendent leur territoire et fondent des monastères dans des endroits isolés, où s’installent de nouvelles communautés. L’architecture dite « mozarabe » plonge dans la tradition antique et wisigothique, avec parfois des influences islamiques.

La reconstruction ou la fondation de ces monastères nécessite la réalisation de codex fixant la liturgie, d’où une grande activité de copie. Original, le style espagnol emprunte au christianisme primitif ou à des modèles d’Afrique du Nord. L’Apocalypse tenant une place importante dans le déroulement de l’office, des « Beati » (compilation de commentaires de l’Apocalypse par différents auteurs, rassemblés par l’abbé Beatus de Liebana au VIIe siècle) sont largement copiés et diffusés.

 

En conclusion, cet ouvrage donne un aperçu de la production artistique de l’époque de l’an mil, dans quatre contextes particulièrement importants (on pourrait toutefois regretter l’absence de l’Italie). Les auteurs ont volontairement pris le parti de cerner des sujets assez précis, qu’il s’agisse d’une ville, d’une personnalité marquante ou d’un type de production. Il n’est pas question ici de synthèse, mais plutôt d’études de cas ponctuelles, assorties de très belles illustrations. La bibliographie, succincte mais bien ciblée pour chaque chapitre, donne les pistes au lecteur qui souhaiterait approfondir tel ou tel sujet.

Même si chaque espace possède son style propre, il est intéressant de constater que l’art de cette époque emprunte presqu’invariablement aux traditions paléochrétienne, byzantine et carolingienne, et qu’il annonce l’art roman au caractère plus « européen », moins marqué par les particularités régionales.

 

 

Sommaire :

 

L. Castelfranchi-Vegas : Introduction (p. 7-10)

I. L’art dans le Saint Empire romain germanique

L. Castelfranchi-Vegas : L’art ottonien et l’an mil. Introduction (p. 12-34)

R. Cassanelli : Les restes d’un grand patrimoine architectural (p. 35-48)

L. Castelfranchi-Vegas : « Reichenau » et l’enluminure ottonienne (p. 49-72)

L. Castelfranchi-Vegas : Egbert, Trèves et la Lotharingie (p. 73-87)

L. Castelfranchi-Vegas : La Lombardie ottonienne et Aribert (p. 88-107)

L. Castelfranchi-Vegas : Couronnes et crucifix (p. 108-124)

L. Castelfranchi-Vegas : Hildesheim et Bernward (p. 125-130)

II. L’art dans le royaume de France

D. Gaborit-Chopin : La France de l’an mil (p. 134-140)

D. Gaborit-Chopin : Le Trésor de Conques et sainte Foy (avant 1050) (p. 141-151)

P. Piva : Cluny : l’abbaye de Mayeul et d’Odilon (950-1050) (p. 152-160)

III. L’art en Angleterre méridionale et dans les Flandres

R. R. Gameson : Introduction (p. 162-165)

R. R. Gameson : Winchester et Canterbury (p. 166-186)

R. R. Gameson : Saint-Bertin (p. 187-198)

IV. L’art en Espagne du Nord

J. Yarza Luaces : Introduction (p. 200-208)

J. Yarza Luaces : Les scriptoria monastiques (p. 209-216)

J. Yarza Luaces : Apocalypses et Beati (p. 217-232)