Dasen, Véronique - Gérard-Zai, Marie-Claire (dir.): Art de manger, art de vivre. Nourriture et société de l’Antiquité à nos jours. 335 pages, 14,5 cm × 21,5 cm × 2,8 cm, ISBN : 978-2-88474-260-3, 28 €
(Infolio, Paris 2012)
 
Compte rendu par Marie-Adeline Le Guennec, Université Aix-Marseille
(leguennec.marieadeline@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2341 mots
Publié en ligne le 2012-11-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1707
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          Cet ouvrage au titre ambitieux est le fruit de deux journées d’études organisées par l’Université de Fribourg, qui ont réuni des chercheurs pour la plupart rattachés aux universités de Fribourg, de Lausanne et de Bâle. La première de ces journées s’est tenue le 4 avril 2008, sous l’égide de Véronique Dasen et Marie-Claire Gérard-Zai, respectivement professeure en archéologie classique et professeure titulaire de langues et littératures gallo-romanes du Moyen Âge à l’Université de Fribourg. Cette journée d’études, intitulée « Parenté-parentalité. Le temps des nourrices : de l’Égypte ancienne aux Touaregs »,  abordait la question de  l’allaitement mercenaire comme pratique culturelle dans des contextes culturels variés. La seconde, « Nourritures en lettres. Saveurs et convivialité de l’Antiquité à l’époque contemporaine », organisée par  Véronique Dasen, Alessandro Martini (Professeur émérite de littérature italienne à l’Université de Fribourg) et Simone de Reyff (professeure titulaire de littérature française au sein de cette même institution), a eu lieu le 26 mars 2010 en l’honneur de Marie-Claire Gérard-Zai ; elle était consacrée aux représentations littéraires et artistiques du fait alimentaire.

 

          Cet ouvrage excède la simple publication des actes de ces journées d’études. Il est présenté par ses concepteurs comme « une réflexion commune sur des facettes de l’histoire de la commensalité et du goût dans une perspective historique et littéraire qui ouvre de nouvelles pistes de recherches sur l’importance symbolique de la nourriture » (Véronique Dasen, « Introduction », p. 9). Pour répondre à cette problématique, les communications, qui n’ont du reste pas toutes été publiées, ont été réorganisées en trois grandes parties. La première, « Parentalité et liens du lait » (p. 17 - 102), intègre une partie des interventions du 4 avril 2008 et étudie à travers l’exemple de l’allaitement la dimension essentiellement sociale du fait alimentaire. Les communications prononcées dans le cadre de la seconde journée d’études mentionnée ont elles été réorganisées en deux grandes parties, la première consacrée aux « Nourritures en lettres » (p. 103 - 178),  qui explore différents modes d’expression du goût et de la sensibilité gastronomique dans la littérature moderne, la seconde aux « Convivialités », et plus précisément aux commensalités particulières, du végétarisme religieux des « parfaits » cathares aux happenings alimentaires de l’artiste contemporain Daniel Spoerri (p. 179 - 235). L’ouvrage s’ouvre sur une introduction qui présente rapidement la problématique d’ensemble et les communications ; il est complété par un choix de textes visant à faire découvrir au lecteur certains des documents méconnus sur lesquels s’appuient les articles du recueil (p. 237 - 299), et par une bibliographie sélective (p. 301 - 334), dont la première partie, réunie par Véronique Dasen, est consacrée à la nourrice et au lait dans l’Antiquité et au Moyen Âge et la seconde, élaborée par Marie-Claire Gérard-Zai, à la nourriture au Moyen Âge. L’ensemble est enrichi d’une série d’illustrations en noir et blanc (qui figurent essentiellement dans la première partie) et d’un cahier couleurs au milieu de l’ouvrage.

 

          La question du symbolisme alimentaire est déclinée tout au long des différentes études dont se compose l’ouvrage, qui couvre un champ chronologique large, de l’Égypte ancienne à l’époque contemporaine, mais qui est strictement limité à l’espace occidental européen, exception faite de l’article de Cathie Spieser consacré aux nourrices égyptiennes (p. 19 - 39). Dans la première partie est analysée la manière dont le lait humain et plus largement l’alimentation du nourrisson étaient considérés par les Anciens comme des facteurs capitaux pour le développement de l’enfant et de l’adulte qu’il était destiné à devenir. Ces articles montrent ainsi combien le lait humain contribue à créer un attachement profond entre celle qui le dispense et l’enfant qui en est nourri, tout en représentant un risque pour le nourrisson dans le présent et le futur, si le comportement, notamment alimentaire, de la mère ou de la nourrice met en péril la qualité de son lait. D’où un questionnement constant, qui possède encore bien des résonances de nos jours, sur le choix de l’allaitement maternel ou du recours à une nourrice, dont les qualités physiques et morales mais aussi le régime alimentaire ont fait l’objet de recherches savantes tant chez les Égyptiens que chez les Romains (cf. les articles de Véronique Dasen, p. 40 - 59 et de Brigitte Maire, p. 60 - 71) ou que chez les érudits du Moyen Âge (qu’étudient Noëlle-Laetitia Perret, p. 72 - 86, et Marie-Claire Gérard-Zai, p. 87 - 102).

 

          La seconde partie de l’ouvrage est quant à elle centrée sur l’époque moderne et explore les différentes significations que peut prendre le fait alimentaire quand il est mis en scène par la littérature au sens large : le fruit devient selon Simone de Reyff métaphore de la création poétique dans le Melon de Antoine Girard de Saint-Amant (p. 105 - 121) ; les délices gastronomiques imaginaires de La Tierra de Jauja de Lope de Rueda alimentent chez Elvezio Canonica une réflexion sur les fonctions de la farce dans le théâtre espagnol du Siècle d’Or (p. 122 - 135) ; dans la cuisine d’un dignitaire de l’Église catholique que dépeint la Tinelaria de Bartolomé de Torres Naharro, Gabriela Cordone voit un microcosme où sont mises en abyme les crises religieuses qui frappent le XVIe siècle européen (p. 136 - 150) ; quant aux recettes et astuces de cuisine de la Magia Naturalis de Giambattista Della Porta, elles apparaissent comme une des manifestations de cet ordre naturel secret auquel l’époque moderne porte un intérêt de plus en plus marqué (cf. l’article de Rosmarie Zeller, p. 151 - 162). Cette partie se clôt sur une étude du symbole alimentaire par excellence, le nom que porte l’aliment, à partir de l’exemple de la pêche et de l’abricot auxquels Fabien Python consacre une réflexion érudite (p. 163 - 178).

 

          La troisième partie de l’ouvrage analyse différentes manifestations et mises en scènes de la commensalité, en se fondant comme la partie précédente sur l’étude de sources textuelles, à l’exception du dernier article consacré à l’art contemporain. Philippe Lefebvre s’intéresse aux assimilations du mangeur et du mangé qui parcourent les textes bibliques, à partir notamment de l’étude du banquet de noces de Samson (p. 181 - 199).  L’adoption du végétarisme est pour certaines sectes cathares persécutées une véritable profession de foi, comme le montre l’étude que fait Kathrin Utz Tremp du Registre d’inquisition tenu par l’évêque Jacques Fournier de Pamiers entre 1318 et 1325 (p. 200 - 213). Alessandro Martini s’intéresse à la place et aux fonctions de la convivialité dans le texte Chasse aux sorcières (Delle streghe et d’altro, paru en 1979 et traduit en français en 1989) de l’auteur tessinois Plinio Martini, où le repas pris en commun devient symbole d’un ordre ancien dorénavant révolu (p. 214 - 223). Enfin, Caroline Schuster Cordone lance quelques pistes de recherche autour de l’œuvre de l’artiste contemporain Daniel Spoerri, créateur du Eat Art et des tableaux-pièges qui expose les restes de moments de convivialité pour construire une réflexion sur la communauté à l’épreuve du temps qui passe.

 

           Cet ouvrage collectif n’échappe pas à l’écueil, fréquent dans ce genre de livres, d’une très grande hétérogénéité, voire d’un excessif éclatement. Le choix d’un titre extrêmement général reflète peut-être les difficultés qu’ont eu les éditrices à conférer à  cette publication une véritable cohérence, sans préjuger bien entendu de la réelle qualité des différentes contributions qui la composent. Le choix d’un large éventail chronologique n’est pas à remettre en cause ici ; il avait déjà été adopté avec succès, dans une perspective plus systématique et plus encyclopédique il est vrai, par les concepteurs de l’Histoire de l’alimentation qui a fait date dans l’étude du fait alimentaire (J.-L. Flandrin et M. Montanari éd, Histoire de l’alimentation, Fayard, Paris, 1996 pour l’édition française). Ce qui nous semble donner prise à la critique, c’est plutôt la volonté des auteurs de publier au sein d’un même ouvrage des contributions issues de deux journées d’études dédiées à des domaines résolument distincts à l’intérieur du champ alimentaire : valeur sociale et culturelle d’une pratique alimentaire, l’allaitement, pour la première ; mise en scène littéraire, artistique et philosophique de l’alimentation pour la seconde. La première partie se trouve isolée, en dépit de quelques résonances avec les articles suivants ; le thème traité, l’allaitement, aurait mérité une publication à part, qui aurait ouvert la perspective sur les époques modernes et contemporaines au lieu de se clore ainsi sur le Moyen Âge. Les deuxième et troisième parties isolent, d’une manière que nous estimons artificielle, des articles qui ont en vérité tous trait à la question du symbolisme alimentaire à travers l’étude de documents illustrant de manière variée « ce que manger veut dire ». Cette perspective de recherche, déclinée dans des articles extrêmement pertinents, dont le format choisi limite d’ailleurs trop souvent l’ampleur, aurait pu elle aussi faire l’objet d’un ouvrage distinct qui aurait été le bienvenu dans un domaine, celui des « Foods Studies », trop souvent cantonné à une approche strictement historique ou sociologique du fait alimentaire. Il est dommage que seul un nombre réduit d’articles ait été doté de dossiers documentaires annexes ; de même, pourquoi avoir limité la constitution de bibliographies sélectives aux thèmes de l’allaitement dans l’Antiquité et au Moyen Âge et à l’alimentation médiévale ? Bien d’autres perspectives abordées auraient mérité un traitement similaire. Il manque enfin à cet ouvrage une introduction plus approfondie, qui délimiterait davantage la place que le livre entend occuper au sein d’un domaine de recherche qui n’a eu de cesse de se développer depuis les années 1960. Le champ alimentaire, dont Véronique Dasen souligne à juste titre qu’il est resté longtemps le parent pauvre de l’histoire et de la sociologie, mérite à notre sens qu’on lui consacre des études prenant en compte la diversité des domaines au sein desquels il se développe. Si la qualité des articles pris isolément n’est une nouvelle fois pas à remettre en cause, cet ouvrage, où l’on picore plus qu’on ne mange, laisse par conséquent le lecteur légèrement sur sa faim.

 

 

Sommaire

 

Introduction,Véronique Dasen p. 9 - 15

1.      Parentalité et liens du lait p. 17 - 102

« Les nourrices égyptiennes », Cathie Spieser, p. 19 - 39

« Construire sa parenté par la nourriture à Rome », Véronique Dasen, p. 40 - 59

« Mamma et nutrix. Les deux facettes de la nourrice romaine idéale selon Mustio », Brigitte Maire, p. 60 - 71

« La congnoissance du bon lait. La nourriture de l’enfant d’après les hommes d’Église de la fin du Moyen Âge », Noëlle - Laetitia Perret, p. 72 - 86

« Nourrir les seins mercenaires au Moyen Âge », Marie-Claire Gérard-Zai, p. 87 - 102

 

2.      Nourritures en lettres p. 103 - 178

« ’’Un fruit en Parnasse eslevé’’. Le Melon de Saint-Amant », Simone de Reyff, p. 105 - 121

« Une version hispanique du pays de Cocagne. La Tierra de Jauja de Lope de Rueda », Elvezio Canonica, p. 122 - 135

« La cuisine du Cardinal. Tranche de vie ou espace allégorique ? Réflexions à propos de la comédie Tinelaria de Bartolomé de Torres Naharro », Gabriela Cordone, p. 136 - 150

« Les secrets de cuisine comme secrets de la nature », Rosmarie Zeller, p. 151 - 162

« Pomme de Perse et pomme d’Arménie. Quelques exemples de duplicité étymologique en français », Fabien Python, p. 163-178

 

3.      Convivialités p. 179 - 235

« Le mangeur mangé. Parentés bibliques entre le convive et l’aliment. Samson, Saül et les autres », Philippe Lefebvre,  p. 181-199

« ’’On prend une noix et on la fait cuire dans de l’eau bouillante...’’. Recette pour un végétarien du Moyen Âge », Kathrin Utz Tremp, p. 200 - 213

« ’’Nous qui sommes fils d’un peuple frugal’’, Plinio Martini et la table », Alessandro Martini, p. 214 - 223

« Le comestible détourné. Tableau-piège et Eat Art chez Daniel Spoerri », Caroline Schuster Cordone, p. 224 - 235

 

Choix de textes p. 237 - 299

Dossier de Cathie Spieser, p. 239 - 243

-        Textes des Sarcophages, formule 146 « Réunir la famille »

-        Tombe thébaine de Ken-Amon (Nouvel Empire)

-        Inscriptions de la tombe d’Amenemheb, Gourna (Nouvel Empire, règne d’Amenhotep II)

-        Stèle d’Abydos, Le Caire, Musée égyptien 34117 (Nouvel Empire), consacrée par la nourrice royale Nebet-ka-beni, nourrice de la princesse Satamon.

-        Papyrus Ebers 811, 95, 7 - 14 « La conjuration des seins » (Nouvel Empire) 

Dossier de Véronique Dasen p. 245 - 249

-        Plutarque, De l’éducation des enfants, 5

-        Plutarque, Caton l’Ancien, 1, 20, 4 - 7

-        Plutarque, Vie de Caton le Jeune, 25

-        Favorinus d’Arles, apud Aulu - Gelle, Nuits attiques, 12

-        Soranos, Maladies des femmes, 2, 8, 104 - 117

 

Dossier de Brigitte Maire p. 251 - 255

Mustio, Sorani Gynaeciorum uetus translatio Latina 

 

Dossier de Noëlle - Laetitia Perret p. 257 - 261

-        Raymond Lulle, Livre de l’enseignement des enfants (Doctrina pueril), extraits choisis

-        Barthélemy l’Anglais, Le Livre des propriétés des choses, IX

-        Gilles de Rome, Le livre du gouvernement des rois et des princes, extraits choisis

 

Dossier de Marie-Claire Gérard-Zai p. 263 - 267

Maistre Chiquart, Fait de cuysine 

[Mets pour les malades]

Compote de pommes aux amandes

 

Dossier de Simone de Reyff p. 269 - 279

Le Melon, Antoine Girard de Saint-Amant, texte intégral

 

Dossier d’Elvezio Canonica p. 281 - 285

Lope de Rueda, Le Pays de Cocagne [Paso de la Tierra de Jauja], texte intégral

 

Dossier de Rosmarie Zeller p. 287 - 291

Giovanbattista Della Porta, La Magie naturelle, qvi est les secret & miracles de la nature 

Livre I, chapitre I, Qu’est ce que Magie naturelle

Livre II, chapitre XIII, Des conuiues & viandes delicieusement apprestees (extraits choisis)

 

Dossier de Philippe Lefebvre p. 293 - 295

Bible de Jérusalem

Livre des Juges, chapitre 14, 1 - 18

Premier livre de Samuel, chapitre 9, 10 - 19 et 22 - 24

 

Dossier de Kathrin Utz Tremp p. 297 - 299

Jean Duvernoy, Le registre d’inquisition de Jacques Fournier (évêque de Pamiers) 1318-1325, I-III, extraits choisis

 

Bibliographies sélectives p. 301-334

I La nourrice et le lait : Antiquité - Moyen Âge, Véronique Dasen p. 301 - 313

II Nourriture au Moyen Âge, Marie-Claire Gérard-Zai p. 314 - 334

 

Liste des auteurs p. 335 - 336