Moitrieux, Gérard (avec la collaboration de Castorio, Jean-Noël): Nouvel Espérandieu : III - Toul et la cité des Leuques. XXIV-424 pages, 214 planches photos hors-texte comprenant 1119 repro, ISBN : 978-2-87754-224-1, 120 €
(Académie des inscriptions et belles-lettres, Paris 2010)
 
Compte rendu par Nicolas Mathieu, Université Grenoble II
(nicolas.mathieu@upmf-grenoble.fr)

 
Nombre de mots : 1250 mots
Publié en ligne le 2012-12-13
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1708
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         Ce volume de la collection du Nouvel Espérandieu est le premier qui ne traite pas  seulement d’une ville. Il reprend dans ses grandes lignes les principes de publication mis en œuvre pour les volumes I, Vienne (2003) et II, Lyon (2006) : sont retenus les personnages mythologiques, les scènes mythologiques, les portraits, en ronde bosse ou en relief, et sont exclues les sculptures qui ressortissent au seul domaine architectural (chapiteaux à ornementation purement végétale par exemple, corniches avec métopes non ornées etc.) ou les bornes de monuments funéraires sans figuration. On y retrouve toutes leurs qualités éditoriales : format, soin de la mise en page, présentation des notices et planches en noir et blanc de taille assez grande pour être exploitables et de qualité suffisante lorsque les monuments existent encore et que les auteurs les ont vus. Lorsqu’ils sont perdus, des dessins ou des photographies anciennes ont été reproduits. La médiocrité de certaines images tient aussi à la détérioration des monuments eux-mêmes, parfois conservés dans de mauvaises conditions depuis leur découverte. Ce nouveau volume rassemble une documentation considérable : 1119 numéros au total, soit près de cinq fois plus que le volume d’Espérandieu en 1915, dont 1036 numéros, certains de provenance connue, suivis de sculptures d’origine locale mais de provenance exacte inconnue (1037-1068), de sculptures d’origine étrangère (1069-1074), d’incerta (1075-1088) et de sculptures douteuses, non antiques (1089-1110).

 

          L’ouvrage comporte un index général (p. 389-392), un index épigraphique (p. 393-394), un index géographique (p. 395-396), un index des localités et musées cités à titre de comparaison (p. 397-399), un index des lieux de conservation (p. 401). Suivent une table de concordance (NEsp. III — Espérandieu-Lantier — CIL XIII — AE), et une bibliographie (p. 409-417) qui, pour n’être pas exhaustive et ne contenir que les ouvrages les plus récents, n’en est pas moins abondante.  Parmi les nouveautés éditoriales, mentionnons un index épigraphique bien conçu (gentilices, noms uniques et cognomina ; noms incomplets ; dieux, déesses et héros ; empereurs, impératrices ; pouvoirs publics, fonctions et dignités ; divers) et très utile, d’autant qu’il est précédé de la liste des notices comportant des inscriptions. Il faut en remercier les auteurs et l’éditeur car, loin d’être superflus, de tels index encouragent la lecture et augmentent le public des lecteurs, parmi lesquels les épigraphistes qui pourront y trouver des informations utiles dans leurs quêtes chronologiques et typologiques.

 

          Premier volume de la collection à traiter une cité au sens romain du terme, ce tome est organisé géographiquement en commençant par le chef-lieu, Toul, qui n’a fourni que 28 monuments (notices 1 à 28), et en poursuivant par les 142 communes du territoire classées selon l’ordre alphabétique pour des raisons de commodité de lecture selon une répartition en deux zones historiquement et économiquement significatives, de part et d’autre de la voie Pompierre-Scarponna. La répartition en question est attestée par plusieurs bornes milliaires : le territoire qui s’étend à l’est (notices 29-525) et celui qui s’étend à l’ouest (notices 526-1036). L’introduction sur « La cité des Leuques et ses limites » (p. XIII-XVII) rappelle la situation géographique et historique de ce peuple celtique qui n’appartenait pas au groupe belge de ses voisins septentrionaux, les Médiomatriques et les Trévires, ne s’était pas opposé à César. Cette cité est qualifiée de libre par Pline l’Ancien et reçut vraisemblablement le ius Latii dès le Ier s. de notre ère. Une carte de la cité avec localisation des découvertes (p. XVI) montre l’extrême dispersion du matériel et l’inégale densité des provenances dans le territoire. Nombre de sites n’ont livré qu’un ou deux monuments. D’autres, importants dans l’Antiquité ou révélés par des fouilles ou des découvertes fortuites, y compris récemment, en ont livré davantage. Outre Toul (Tulum : 1-28 et 1114), signalons, parmi les sites les plus connus, Nasium, premier chef-lieu de la cité des Leuques avant son transfert à Toul (Naix-aux-Forges, Meuse : 792-933), Grand (Vosges : 542-773 et trois incerta), Soulosse-sous-Saint-Élophe (Vosges : 952-1034 et 1085), Scarponna (Meurthe-et-Moselle : 409-452 et 1084, incertain), à l’ouest ; Charmois-l’Orgueilleux (79-88 et deux monuments perdus : 1077-1078), Deneuve (99-228), La Bure (Vosges), oppidum sur un éperon barré par un murus gallicus, remplacé par une muraille vers 275 de notre ère, occupé du dernier âge du fer à la fin de l’antiquité (300-336), à l’est. Dans ces cas, G. Moitrieux a pris soin de donner une brève et dense synthèse historique et historiographique.

 

          Les notices sont plus ou moins longues selon la nature du monument, sa conservation, les connaissances sur les conditions de sa découverte et le contexte archéologique. Une fois compris que les indications de gauche et droite s’entendent du point de vue de l’objet lui-même et non de celui du spectateur et lecteur, le parcours des notices est aisé et la description détaillée, rigoureuse dans le choix du vocabulaire et systématique, révèle la richesse des monuments. Dans le cas ou les monuments ont disparu, cette description à partir de dessins anciens ou de photographies antérieures à la perte supplée au manque. Les longues notices sont celles où l’interprétation est la plus délicate. Il faut savoir gré aux auteurs d’avoir présenté la diversité des interprétations passées et à l’éditeur de la collection, H. Lavagne, d’avoir accepté une telle quantité d’informations. Loin d’être la marque d’une trop grande prudence, ces lignes sont le gage de possibilités de relectures nuancées et de révision ou de choix futurs entre les hypothèses au gré des progrès de la science et des découvertes. On en donne quelques exemples : celui d’une stèle provenant de Laneuveville-devant-Nancy (351), conservée au Musée lorrain de Nancy. L’extrême précision dans la description permise par son autopsie permet de voir le serpent enroulé autour de la main gauche de la figure féminine dont les formes et la posture ont été définies avec soin. L’attitude avec la jambe gauche croisée sur la droite est comparée avec d’autres sculptures et d’autres documents, épigraphiques en d’autres matériaux (bronze), et provenant d’autres cités, ce qui permet de nuancer les certitudes quant à l’identité de la déesse : Hygie n’est pas la seule déesse au serpent. Sirona est aussi connue avec cet attribut et à Mâlain (Lingons) : la déesse Thirona, comme l’indique son nom inscrit sur le socle, légèrement déhanchée, le buste également nu jusqu’au nombril, a un serpent enroulé à son poignet et sa main droite. À Fremifontaine (Vosges : 271), un monument presque complet, de forme triangulaire a un champ sculpté en deux registres : l’un, dans le fronton, comporte trois bustes portant des tuniques ; l’autre, au-dessous, sept personnages en buste portant eux aussi une tunique. L’alignement frontal caractérise tous les reliefs. L’incertitude demeure mais la comparaison avec des monuments qui ont adopté le même dispositif en champs séparés conduit à ne pas privilégier la seule interprétation religieuse et votive car certaines sculptures funéraires présentent des traits semblables, à Mayence, à Cologne et un relief découvert dans la région d’Amiens (Espérandieu V, 3946) est d’interprétation aussi incertaine. Enfin, une lecture du volume par sites (par exemple Deneuvre ou Charmois-l’Orgueilleux) facilite bien évidemment le questionnement sur les ateliers et leur fonctionnement, la datation, les influences.

 

          Pas plus qu’un corpus épigraphique, on ne lit un tel ouvrage du début à la fin, d’où l’importance de  la précision dans la description, préalable à toute analyse fondée et de ce qui pourrait sembler répétitif d’une notice à l’autre. C’est la condition indispensable, aussi, pour que le lecteur, selon ses besoins, puisse retrouver un sens, faire des rapprochements. C’est ce qui fait la réussite de ce  volume, car il est loin d’être réservé aux seuls historiens de l’art ou archéologues.