AA.VV.: Baratte, François - Bejaoui, Fathi - Duval, Noël - Golvin, Jean-Claude (dir.), Recherches archéologiques à Haïdra - Volume 4, La basilique II dite de Candidus ou des martyrs de la persécution de Dioclétien. 252 p., ill. n/b et coul. ISBN : 978-2-7283-0899-6, 110 €
(Ecole Française de Rome, Rome 2011)
 
Compte rendu par Anne Michel, Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
(anne.michel@u-bordeaux3.fr)

 
Nombre de mots : 2853 mots
Publié en ligne le 2013-07-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1709
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          Publié dans la collection de l’École française de Rome, le volume IV de la série Recherches Archéologiques à Haïdra dédié à la basilique II (dite de Candidus ou des martyrs de la persécution de Dioclétien) vient enrichir une série déjà fournie d’une monographie portant sur un édifice à l’histoire particulièrement riche.

 

          La publication consacre vingt ans de recherches effectuées entre 1969 et 1989 dans l’église, qui avaient fait l’objet de publications intermédiaires, notamment deux articles dans les Comptes-Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1969 et 1989. L’édition de la monographie a été retardée pour diverses raisons, mais le texte en était rédigé pour l’essentiel dès 1994 – ce dont les auteurs s’excusent en demandant à ce qu’il soit lu en tenant compte du contexte dans lequel il a été écrit. L’ouvrage se fixe pour objectif de fournir la documentation sur l’église, enrichie par la mise à disposition récente des archives Poinssot, et de proposer une restitution architecturale d’un monument emblématique dédié au culte des martyrs à travers son histoire.

 

          Le livre s’organise en sept grands chapitres. Une bibliographie sur l’édifice précède l’historique des recherches (N. Duval), auquel succèdent trois chapitres spécifiquement dédiés à l’église (description archéologique du monument par N. Duval, analyse architecturale menant à une proposition de restitution par J.-C. Golvin, et étude du décor de sol en mosaïques par N. Duval, F. Baratte et C. Balmelle). S’y ajoutent deux chapitres présentant les résultats des fouilles de l’area orientale (F. Baratte) et les nouvelles inscriptions chrétiennes découvertes à cette occasion (F. Baratte, N. Duval). L’ouvrage se conclut par un essai de synthèse sur l’histoire du monument (F. Baratte, N. Duval) auquel s’ajoute un appendice dédié à une mosaïque retrouvée au cours de l’été 2010 au musée du Bardo, identifiée à la mosaïque disparue du chœur de l’église de martyrs.

 

          Le premier chapitre (p. 1-27) sur l’historique des recherches rappelle le défi scientifique que représentaient les recherches sur cet édifice situé sur la voie Carthage-Théveste à 150 m au sud-est de l’arc à l’entrée de la ville d’Haïdra. Le dégagement peu soigneux de l’église par le docteur Dolcemascolo entre 1929 et 1933, l’absence presque complète de documentation archéologique – limitée à la correspondance du médecin avec Louis Poinssot, alors directeur des Antiquités de Tunisie, aux photographies prises par ce dernier lors de ses visites, et au plan schématique dressé en 1898 par Gsell et Sadoux ne facilitaient pas la tâche. Les gelées de l’hiver 1933-1934, les aléas politiques ayant marqué l’histoire de la région lors de la Seconde Guerre mondiale, puis dans les années 1950 et 1960 entraînèrent une dégradation rapide du monument, ainsi qu’une dispersion de la documentation et du mobilier archéologique. L’une de premières tâches à laquelle fut confrontée la mission française qui s’attacha à l’étude de l’église consista donc à réunir et rassembler cette documentation, à l’ordonner et à l’interpréter pour parvenir à une restitution de l’architecture et de l’histoire de l’édifice. Les travaux se déroulèrent en deux phases principales : la première, entre 1969 et 1973, fut consacrée au nettoyage de l’église, au classement des blocs, aux relevés et à l’étude architecturale du monument ainsi qu’à quelques sondages, notamment dans les parties occidentales de l’édifice, et la seconde en 1983 à la fouille de l’area orientale et à des sondages dans le martyrium à l’ouest de l’église. Des missions de contrôle menées en 1989, puis de 2006 à 2009 lors de la révision du manuscrit complétèrent une recherche qui eut à souffrir de l’étalement dans le temps des campagnes de fouilles et de l’évolution des problématiques et méthodologies de la recherche archéologique.

 

          Le second chapitre (p. 29-85) s’attache à la description archéologique du monument. Il s’organise autour d’un plan chronologique, envisageant les trois états identifiés de l’église (l’église occidentée du IVe siècle, le premier état de l’église byzantine du VIe siècle, le deuxième état de l’église byzantine), décrits chacun – outre l’organisation d’ensemble du plan – du chœur de l’édifice vers son extrémité opposée. La description, soignée et minutieuse, mêle descriptions architecturales, données issues des sondages pratiqués dans l’édifice et interprétations. La lecture en est parfois ardue et la multiplication des paragraphes et des intertitres peut en faire perdre la vue d’ensemble.

 

          La connaissance du premier état de l’église reste en grande partie hypothétique du fait du caractère ténu des vestiges préservés. La restitution d’un édifice occidenté à trois vaisseaux, précédé à l’est par une area funéraire ouvrant sur une sorte de vestibule repose en partie sur les vestiges dégagés, en partie sur des restitutions supposées par la logique et par des comparaisons avec l’architecture ordinaire des églises africaines du IVe siècle. Ainsi le démontage du dallage du martyrium byzantin à l’ouest de l’église a permis d’identifier le chœur liturgique du premier édifice, situé de façon inhabituelle à la même altitude que celui de la nef ; il incluait une abside occidentale, découverte en 1969. Bien qu’aucun vestige n’en ait été identifié, l’accès au chœur est restitué sous l’entrée du martyrium byzantin. L’autel, dont aucune trace ne subsiste, est supposé se trouver au centre du chœur, à l’emplacement du futur enclos des martyrs, à une position inhabituelle au IVe siècle en Afrique et expliquée par la présence des tombes des martyrs. Il existait dès cet état des installations martyrologiques dans l’édifice dont ne témoignent plus, aujourd’hui, que deux fragments d’inscriptions, l’une trouvée dans un sondage en 1973, l’autre mentionnée sur une fiche redécouverte dans les archives Poinssot. La datation de l’édifice du IVe siècle se fonde essentiellement sur le formulaire et la paléographie des inscriptions funéraires découvertes dans l’area orientale et les aménagements funéraires de la partie orientale de l’église.

 

          Dans un second état, l’église connaît une inversion de son orientation : l’area est coupée des accès au monument, qui sont reportés sur les côtés, et un chœur liturgique constitué d’une abside inscrite entre deux sacristies est aménagé à l’extrémité orientale de l’édifice. L’emplacement de l’autel reste indéterminé. En revanche, une fiche retrouvée dans les archives de L. Poinssot suggère que le reliquaire portant le monogramme de Cyprien sur son couvercle dont un moulage est conservé au musée de la civilisation romaine à Rome – auparavant attribué à l’église de Melléus – provient en fait de la basilique de Candidus comme le signale F. Baratte dans l’appendice en fin d’ouvrage (p. 239-240). A l’ouest, l’ancien chœur liturgique est converti en martyrium, composé d’une pièce carrée flanquée de deux annexes allongées. Au centre est aménagé un enclos délimité par des barrières basses, dont l’une porte une inscription au souvenir des martyrs, reprise sur la mosaïque qui revêtait le sol de l’enclos et qui n’est connue que par une description de Louis Poinssot. L’ancienne abside est fermée et ouvre sur le martyrium par deux portes. Une cuve semi-circulaire conservée sur le sol de l’abside est interprétée comme une cuve-reliquaire placée sous un ciborium sur la foi d’un morceau de chapiteau et de fragments de voûtes de tubes de terre cuite retrouvés lors de la fouille de l’abside.

 

          Dans le troisième état, les colonnades de la nef de l’église sont doublées – les supports en sont minutieusement décrits un par un, ce qui aurait pu être aisément résumé dans un tableau – et les murs de la nef renforcés de façon à recevoir un voûtement d’arêtes sur les bas-côtés. Le sol du martyrium est rehaussé par la pose d’un dallage, tandis que la salle centrale est transformée en structure à trois nefs.

 

          Le chapitre III (p. 87-109), dédié à l’étude du matériel architectural retrouvé sur le site de l’église et à la restitution de son élévation dans le dernier état byzantin vient heureusement compléter le chapitre précédent. Le texte est accompagné de nombreuses photographies de détail, de relevés des blocs et de coupes et axonométries restituées de l’édifice. La méthode mise en œuvre repose sur une étude rigoureuse de chacun de blocs, mise au point par J.-C. Golvin. La hauteur des supports de la nef permet ainsi de connaître celle du départ des arcades et d’en déduire la hauteur minimale des murs des collatéraux. Le nombre de voussoirs et la forme de chacun d’entre eux autorise la restitution des arcs d’après la forme de la courbure. La même étude technique de chacun des blocs et des traces qu’ils portent permet, en s’appuyant sur des comparaisons à l’église Dar el-Kous du Kef, de restituer une couverture de voûtes d’arêtes sur les collatéraux. Il en va de même pour la restitution de l’arc de tête de l’abside orientale et celle d’un cul-de-four côtelé semblable à ceux connus dans l’église de la citadelle, à Haïdra-même, et au Kef. Les fragments de colonnettes retrouvés dans les fouilles permettent également la restitution du mur-bahut surmonté de colonnettes plaquées sur la paroi de l’abside qui trouvent leur prolongement dans les côtes du cul-de-four.

 

          La description de l’église est complétée au chapitre IV (p. 111-145) par une étude du pavement de mosaïque qui ornait le sol de l’édifice dans son état byzantin. Un historique des recherches rappelle combien la dispersion des fragments – déposés en 1935 – entre les musées du Bardo et de Carthage et l’absence d’inventaire rendait ardue la restitution de l’organisation de ce décor. Celle-ci se fonde sur la dédicace de Candidus, découverte en 1963 au musée du Bardo, sur des photographies conservées dans les archives de l’INAA (actuel INP) qui ont permis l’identification de fragments conservés dans les réserves du musée, et sur des clichés du docteur Dolcemascolo montrant les pavements encore en place dans les collatéraux de l’édifice. Le tracé préparatoire des pavements identifié à l’occasion du nettoyage de l’église en 1969 a permis à M. P. Raynaud de proposer en 1989 une restitution du plan d’ensemble des pavements (fig. 136 p. 115). Une étude technique de leur mise en œuvre et des couleurs employées précède la description détaillée de chacun d’entre eux. L’ensemble des pavements, organisé de manière logique en s’adaptant à l’architecture et aux aménagements liturgiques de l’église, présente un aspect composite et fragmenté (on regrettera l’erreur de numérotation sur le plan entre les panneaux N2, N3, et N4 qui complique la lecture). La mosaïque du chœur, disparue et décrite dans le chapitre sur les mosaïques à partir des témoignages de Louis Poinssot, semble avoir été identifiée au cours de l’été 2010 dans les réserves du musée du Bardo. Un appendice spécifique y est consacré par F. Baratte en fin d’ouvrage (p. 231-240). Le tapis s’organise autour de rinceaux de vignes peuplés qui prennent naissance dans un canthare auquel sont affrontés deux paons. Il est minutieusement décrit et confronté aux témoignages de L. Poinssot pour en valider l’identification. Du pavement qui ornait dans un premier état le sol du martyrium ne subsistait qu’un lambeau découvert et photographié lors des travaux de 1969 et les croquis de L. Poinssot, qui ont permis d’en élaborer une restitution (avec une erreur dans le renvoi aux figures dans le texte) : au-dessus d’un panneau central figurant deux paons affrontés à un canthare se développe une inscription aux martyrs de la persécution de Dioclétien, flanquée de part et d’autre des listes des noms des martyrs présentés en colonnes sous deux croix monogrammatiques. L’ensemble était inscrit dans une bordure de rinceaux d’acanthe. La mosaïque de l’abside, quant à elle, a été détruite presque en totalité par l’écroulement du cul-de-four. On soulignera l’intérêt du pavement, le seul connu dans les églises d’Haïdra, que C. Balmelle replace dans le contexte de la production africaine. Malgré l’originalité des motifs de la bordure du pavement de la nef centrale, celui-ci s’inscrit parfaitement dans la production de l’ouest des provinces de Proconsulaire et de Byzacène au VIe siècle, que l’on connaît de mieux en mieux depuis la fin des années 1950.

 

          Le chapitre V présente (p. 147-182), en complément de la description de l’église, l’area orientale qui était associée au premier état de l’édifice. Identifiée lors des nettoyages de l’église en 1973, la fouille, menée pour l’essentiel en 1983, a permis de dégager un enclos ouvrant à son extrémité orientale, en façade de la première église, sur un vestibule dont les maçonneries attestent une construction contemporaine de cette dernière. Diverses maçonneries témoignaient de l’aménagement d’espaces spécifiques au sein de celle-ci, dont trois petites pièces à son extrémité orientale, sans qu’il soit possible de préciser ni leur emprise exacte, ni leur chronologie. Une grande densité de sépultures de chronologie et de typologie variées (tombes sous tuiles en pleine terre ou en sarcophages, tombes sous mosaïques funéraires ou dalles gravées ou anépigraphes) s’accumulaient sur plus d’un mètre d’épaisseur dans l’ensemble de l’area. Aucune évolution typo-chronologique de ces tombes n’a été décelée, mais l’étude de leur implantation a permis de mettre en évidence une utilisation de l’espace à des fins funéraires tout au long de l’époque byzantine, malgré l’inversion de l’orientation de l’église par rapport au parti primitif qui entraîna la disparition de la communication directe entre celle-ci et l’area. On pourra regretter la longue énumération descriptive des 84 tombes identifiées qui aurait gagné à être résumée sous forme de tableau et l’absence de fouille anthropologiques de ces sépultures, mais il convient de replacer leur étude dans le contexte des fouilles du début des années 1980 lorsque l’archéologie et l’anthropologie funéraire étaient encore peu développées.

 

          Dans le chapitre VI enfin (p. 183-210), N. Duval, F. Baratte et I. Gui s’attachent à l’étude des nouvelles inscriptions funéraires découvertes lors de ces fouilles qui viennent enrichir un corpus déjà présenté en partie dans le premier volume dédié aux recherches archéologiques à Haïdra. Outre une inscription martyrologique inédite retrouvée dans les archives de Louis Poinssot, on compte surtout des épitaphes sur dalles ou mosaïques, qui sont étudiées une à une.

 

          La juxtaposition de chapitres indépendants rédigés par des auteurs différents et le choix qui a été fait de conserver le texte tel que rédigé en 1994 (avec une mise à jour des notes et références bibliographiques) entraîne un éclatement qui ne facilite pas la tâche du lecteur. Ainsi, le chapitre descriptif sur l’architecture de l’église présenté séparément de celui de l’area, qui aboutit à des redites ; l’appendice dédié en fin d’ouvrage à l’identification de la mosaïque du chœur, qu’il faut consulter en complément au chapitre IV consacré à l’étude des mosaïques ; ou encore les compléments apportés par N. Duval en 2010 au chapitre de synthèse sur l’histoire du bâtiment. En revanche, s’il peut sembler redondant, ce dernier – qui reprend de façon synthétique les données exposées dans le chapitre descriptif sur l’église – vient utilement éclairer la description dense qui en est donnée au chapitre II ; il mériterait d’être lu en premier, après le chapitre dédié à l’historique des recherches.

 

          Les méthodes d’étude archéologique mises en œuvre dans la phase de terrain – qui ont considérablement évolué depuis le début du chantier en 1969 – peuvent donner une image vieillie de ces recherches (absence d’enregistrement des données par la méthode des US, même si les couches sont distinguées, mélange entre l’analyse des éléments architecturaux et archéologiques, rares références aux cotes altimétriques, souvent mesurées par rapport à un niveau lui-même non « calé »), mais il est vraisemblable que l’emploi des techniques actuelles aboutirait à des conclusions assez voisines de celles que livre la publication.

 

          On saluera donc la mise à disposition de la communauté scientifique des données sur un édifice d’envergure, dont l’histoire mouvementée depuis sa découverte rendait l’étude complexe. L’église présente en effet un intérêt exceptionnel qui la place au même rang que les basiliques cimétériales romaines ou le groupe de Manastirine à Salone. Les deux inscriptions indentifiant les martyrs (locaux) de la persécution de Dioclétien en font assurément un centre martyrial ancien, alors que la fonction liturgique de ces édifices ne se laisse pas toujours aisément définir et qu’il est rare de pouvoir les dater avec autant de certitude. On peut ainsi suivre le processus d’intégration du pôle martyrial au sein de l’édifice eucharistique, en lien avec une reconstruction à l’époque byzantine, qui entraîne une inversion de l’orientation de l’église, désormais dotée de deux pôles cultuels à chacune de ses extrémités. L’histoire de l’édifice illustre le détachement progressif des dévotions martyriales du contexte funéraire et leur intégration à la liturgie eucharistique.

 

 

Table des matières :

Préambule (F. Bejaoui et F. Baratte), p. VII

Avant Propos (N. Duval, J.-C. Golvin et F. Baratte), p. IX

Abréviations et bibliographie, p. XIII

Chap. I. Localisation et historique des recherches (N. Duval), p. 1

Chap. II. L’église. Description (N. Duval, P. Baudemont, J. Guyon, M. Hamrouni), p. 29

Chap. III. Matériel architectural et restitution de l’élévation de l’église byzantine

(J.-C. Golvin), p. 87

Chap. IV. Les mosaïques de l’église byzantine (N. Duval, F. Baratte et C. Bamelle), p. 111

Chap. V. L’area orientale (F. Baratte), p. 147

Chap. VI. Les inscriptions chrétiennes (N. Duval, F. Baratte), p. 183

Chap. VII. Synthèse des résultats et conclusions (F. Baratte, N. Duval), p. 211

Note complémentaire sur l’histoire de l’église (N. Duval), p. 219

Appendice : le chœur byzantin : une mosaïque retrouvée et le reliquaire identifié,  p. 229