Alvar, Jaime: Los cultos egipcios en Hispania, 194 pages, 22 x 28 cm, ISBN 978-2-84867-418-6, 26.00 €
(Presses universitaires de Franche-Comté 2012)
 
Compte rendu par Nicolas Amoroso
(nicolas.amoroso@uclouvain.be)

 
Nombre de mots : 2267 mots
Publié en ligne le 2013-08-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1739
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          Professeur à l’Université Carlos III de Madrid et spécialiste reconnu des religions antiques (1), Jaime Alvar propose une nouvelle synthèse centrée sur l’étude des cultes égyptiens dans les provinces romaines d’Hispanie. Son ouvrage poursuit, entre autres, l’objectif d’actualiser le corpus documentaire, un demi-siècle après la publication majeure d’Antonio García y Bellido (2). Fortement inspirée par la « pensée cumontienne », cette étude regroupait dans un seul catalogue l’ensemble des documents associés aux « divinités orientales » : si l’ouvrage comptabilisait 81 témoignages relatifs à Isis et Sérapis, le nouveau corpus élaboré par Jaime Alvar recense plus de deux cents documents « isiaques ». À partir des connaissances les plus récentes sur le sujet, l’ouvrage fournit un catalogue illustré d’une centaine de pages, complété par une carte de la distribution du matériel archéologique et précédé d’une brève synthèse dans laquelle l’auteur expose les principaux problèmes théoriques et conceptuels inhérents à l’étude des cultes égyptiens dans la péninsule ibérique.

 

          I. Sobrement intitulée « Les cultes égyptiens en Hispanie » (p. 19-36), la première partie résume brièvement plusieurs questions qui sont fondamentales pour la reconstruction historique d’un processus culturel et religieux, depuis l’introduction des témoignages relatifs aux divinités égyptiennes en territoire ibérique et la construction d’espaces réservés aux cultes, jusqu’à leur disparition progressive. L’état actuel de nos connaissances présente plusieurs zones d’ombre : les questionnements et les hypothèses prennent le pas sur les affirmations effectives. Cette situation est en partie conditionnée par l’absence de sources littéraires. Néanmoins, l’étude des témoignages épigraphiques et les recherches archéologiques viennent combler cette « lacune ». Conscient de la conjoncture, l’auteur attire l’attention sur une indispensable pondération de la valeur significative propre à chaque objet « égyptien » ou « égyptisant ». Les témoignages matériels qu’il a rassemblés de façon exhaustive doivent ainsi être examinés avec la plus grande circonspection, surtout lorsqu’il s’agit d’établir une synthèse pertinente sur les contextes et vecteurs de diffusion des cultes de plusieurs divinités originaires d’Égypte (dites « isiaques ») en Hispanie.

 

          L’auteur soutient la thèse d’une « discontinuité » entre les premières attestations de documents égyptiens et égyptisants d’époque orientalisante et la diffusion des cultes isiaques dans les provinces romaines d’Hispanie. Cette dernière serait la conséquence d’une « innovation » déterminée par l’intégration de la péninsule ibérique dans l’espace politique, social, économique et culturel de Rome. Si cette hypothèse est communément acceptée, la question des circonstances de la diffusion reste débattue. S’opposant à l’idée d’une influence africaine, l’auteur mentionne à juste titre les rapports étroits avec Alexandrie et Délos, à partir des données épigraphiques provenant des deux cités qui ont initialement « accueilli » les cultes isiaques au IIe siècle avant notre ère, à savoir Emporion et Carthago Nova. Datés aux environs de 100 av. J.-C., deux inscriptions permettent d’appréhender les circonstances de l’introduction de ces cultes. La première (cat. 133) précise que les cultes d’Isis et Sérapis sont arrivés à Emporion grâce à l’activité « démiurgique » d’un alexandrin ; la deuxième (cat. 162) nous informe que le sanctuaire isiaque de Carthago Nova a été « fondé » par un affranchi probablement impliqué dans des activités commerciales avec Délos. Si ces considérations s’appuient sur des bases solides, on ne saurait nier l’existence de contacts avec l’Afrique du nord, surtout lorsque l’on s’intéresse aux deux séries monétaires en bronze de Carthagène frappées en l’honneur du duumvirat de Juba II : datées de l’an 2 de notre ère, elles présentent au droit le basileion, un motif significatif de l’iconographie d’Isis. Cette série semble avoir été influencée par le monnayage maurétanien de Juba II lorsqu’il était duumvir de Carthago Nova. En outre, cette « influence » se manifeste de nouveau à l’époque impériale par la présence de plusieurs lucernaires isiaques sortis des ateliers africains et retrouvés en province lusitanienne.

  

          La définition d’un cadre général pour présenter l’introduction et la diffusion des cultes isiaques dans la péninsule ibérique conduit Jaime Alvar à poser une question fondamentale, celle de la valeur « religieuse » d’une série d’objets fonctionnels qui ont pu servir de supports pour des images égyptiennes ou « égyptisantes ». Jaime Alvar aborde cette problématique en se concentrant davantage sur les lucernaires à type isiaque. Si le contenu des images que ces objets véhiculent reste fondamentalement « religieux », l’auteur insiste sur les difficultés de mesurer adéquatement leur signification. Selon lui, « accorder une dimension religieuse aux lucernaires ne reflète pas l’adoption d’un regard critique par rapport à la réalité documentaire et cela ne contribue pas à la connaissance de l’histoire des religions ». Par soucis d’exhaustivité, l’auteur a délibérément choisi d’associer ces objets au catalogue, bien que son véritable intérêt soit porté sur le matériel lié aux cultes et aux divinités « isiaques ». Il a ainsi rassemblé plusieurs témoignages dont la valeur religieuse est parfois contestée. Signalons également que la carte de la distribution du matériel archéologique localise les sanctuaires et les inscriptions religieuses au même titre que les fragments de statue, les mosaïques nilotiques et les lucernaires. En ce sens, elle ne prétend donc pas être un outil qui serve à illustrer la diffusion des cultes isiaques en Hispanie car elle n’identifie pas précisément les témoignages pertinents à ce propos. 

 

          II. La majeure partie de l’ouvrage est consacrée au catalogue documentaire (p. 37-166). Subdivisé en quatre parties, il suit un agencement géographique et administratif avec trois sections principales qui correspondent aux provinces d’Hispanie (Lusitanie, Bétique et Tarraconaise). La dernière partie s’intitule « Fuera de catálogo » et recense à la fois les objets issus du marché de l’art et ceux qui ont été découverts en dehors du territoire ibérique mais conservés dans des musées de la péninsule. Chaque entrée est identifiée par un numéro spécifique qui précède une description sommaire suivie d’une bibliographie sélective. Certaines notices sont illustrées par une photographie en noir et blanc ou en couleur dont la liste est recensée en fin de volume (p. 189-192). Enfin, les commentaires de l’auteur sont réservés aux témoignages les plus significatifs.  

 

          II.1. Treize sites sont répertoriés pour la Lusitanie (p. 39-56). Ceux-ci sont majoritairement documentés par la découverte d’une lampe en terre cuite à type isiaque : tel est le cas à Peroguarda (Beja), Troia (Setubal), Padrâo (Portalegre), Vilo do Bispo (Algarve) et Badajoz. Dans la mesure où l’on comptabilise 56 lucernaires isiaques pour toute la péninsule ibérique (3), ces exemples contrastent avec la riche documentation d’Emerita Augusta (Mérida) qui a livré une trentaine de lampes à huile dont le type principal figure la déesse Isis en buste, représentée de face dans un médaillon. De façon analogue, plusieurs sites sont répertoriés pour avoir livré un seul document « isiaque »: à titre d’exemple, on peut citer un pied colossal en marbre découvert à Conimbriga (Coimbra) ou une tête d’Isis en terre cuite provenant de Milreu (Algarve). Dans ce cadre documentaire, Emerita Augusta constitue de nouveau un cas exceptionnel. Si l’existence d’un sanctuaire doit encore être confirmée, le site a livré plusieurs témoignages statuaires retrouvés sur la colline de San Albin, notamment une tête de Sérapis et un fragment d’une statue d’Isis en marbre blanc auxquels s’ajoutent d’autres exemplaires dont l’identification est impossible en raison de lacunes trop importantes. Selon l’auteur, ces sculptures appartenaient à un dépôt secondaire et elles ne proviendraient pas du même sanctuaire. Au total, la province lusitanienne a livré 8 sculptures, 3 mosaïques et 8 inscriptions.

 

          II.2. Parmi l’important répertoire de Bétique (p. 57-93), deux sites majeurs se distinguent par la portée de leurs témoignages qui documentent « l’implantation » des cultes isiaques en Hispanie. Les fouilles archéologiques ont porté à notre connaissance un sanctuaire d’Isis d’époque flavienne construit sur le forum de Baelo Claudia et qui a fait l’objet d’une publication récente (4). L’édifice a été fouillé lors d’une mission française de la Casa de Velázquez entre 1982 et 1990. Abandonné de façon définitive suite à un tremblement de terre au IIIe siècle de notre ère, le temple était construit en matériaux de faible qualité : il ne reste plus rien de la décoration, hormis un sphinx acéphale en marbre et un bras fragmentaire d’une statue, vraisemblablement une Isis. À Italica, c’est un sacellum d’Isis qui a été découvert. Outre la présence de quatre plaques à vestigia connues depuis la fin des années 1980, les fouilles menées en 2009 ont confirmé l’existence d’un édifice cultuel. Construit à l’époque d’Hadrien, il est installé au centre de la galerie septentrionale du théâtre d’Italica. Cette configuration n’est pas anodine dans la mesure où de nombreux sanctuaires isiaques ont été construits à proximité d’un théâtre, l’exemple le plus célèbre étant celui de Pompéi. En outre, il convient de signaler que le site a livré l’une des rares « œuvres » qui soit de manufacture égyptienne : une statue fragmentaire en serpentine d’époque saïte représentant Amon, Ptah ou Anubis, découverte lors des fouilles de l’amphithéâtre. De manière analogue aux exemples lusitaniens, plusieurs sites sont répertoriés sur la base de l’existence d’objets fragmentaires. Parmi ceux-ci, nous pouvons épingler une statue acéphale d’Isis en marbre, retrouvée à proximité du théâtre de Regina (Reina, Badajoz).  

 

          II.3. Avec une trentaine de sites inventoriés, la Tarraconaise (p. 95-146) constitue la province qui a fourni le plus de documents. Comme évoqué plus haut, les témoignages de Carthago Nova et d’Emporion présentent une étonnante concomitance chronologique et contextuelle. Les deux sites fournissent ainsi les premières attestations relatives à la diffusion des cultes isiaques en territoire ibérique. Une nouvelle lecture des données archéologiques du secteur cultuel emporitain a permis d’identifier l’existence d’un temple dédié à Isis dans la Neapolis. Outre la statue d’un dieu barbu probablement associée à Sérapis, plusieurs fragments de sculptures présentant un lien avec la sphère cultuelle isiaque viennent corroborer cette hypothèse (5). Un troisième temple dédié aux divinités égyptiennes a été identifié à Panóias. Celui-ci fait partie d’un important sanctuaire rupestre indigène situé au pied de Villa-Real, au nord du Portugal actuel. Connu par l’étude d’Argote réalisée au XVIIIe siècle et illustré par une série de gravures, il est daté entre la fin du IIe et le début IIIe siècles après J.-C. En réalité, il n’y a qu’une inscription sur les quatre connues qui mentionne le dieu Sérapis. Ces épigraphes sont néanmoins liées car elles appartiennent au même monument et furent consacrées par la même personne : un sénateur originaire de Pamphylie à qui l’on doit la transformation du sanctuaire en un lieu de culte dédié « à toutes les divinités et à tous les numina », aux dieux infernaux et à Sérapis.  

 

          II.4. Outre les objets « égyptiens » de provenance inconnue, la dernière section du catalogue (p. 147-166) intègre plusieurs témoignages rattachés de façon erronée au corpus des documents isiaques par Antonio García y Bellido (voir infra, note 2). D’autres documents sont placés dans cette section car ils n’appartiennent pas à la sphère religieuse.

 

        Au final, si le catalogue recense une documentation assez riche, il illustre également l’état lacunaire de nos connaissances. L’auteur rappelle notamment que nous ignorons si les parois des temples dédiés aux divinités égyptiennes en Hispanie étaient décorées de scènes rituelles ou de paysages nilotiques. En outre, l’information que l’on peut tirer de la plupart des objets inventoriés n’est pas suffisante pour reconstruire le fonctionnement et les particularités des cultes isiaques en Hispanie. La majeure partie des sculptures inventoriées possèdent une physionomie « gréco-romaine » et de rares pièces d’époque pharaonique sont attestées. L’auteur signale qu’il est tentant d’y voir des sortes de « reliques » ancestrales qui apportaient un prestige évident au sanctuaire auquel elles étaient associées. Malgré l’absence de sources littéraires, plusieurs inscriptions laissent supposer l’existence d’une communauté isiaque importante, notamment à Igabrum (Cabra, Córdoba), Valentia (Valencia) et Acci (Guadix, Granada). Avant de conclure, signalons que la liste des abréviations et les sources bibliographiques précèdent la table des illustrations qui clôture l’ouvrage.

 

          En conclusion, l’ouvrage de Jaime Alvar constitue une base documentaire illustrée de grande qualité. L’auteur a recensé le matériel archéologique de la péninsule ibérique relatif aux cultes isiaques tout en intégrant les débats les plus récents qui méritent d’être discutés, sans oublier les aspects méthodologiques liés au contenu des documents et à leur interprétation. Bien que la construction du catalogue s’appuie sur des bases solides, l’identification des éléments qui relèvent « directement » de la sphère religieuse n’est pas toujours clairement exprimée. Le classement privilégié par l’auteur génère ainsi quelques confusions, notamment lorsqu’il décide d’inclure dans le catalogue certains documents qu’il qualifie de « douteux ». La terminologie utilisée n’est pas toujours adéquate : le texte fait ainsi alterner plusieurs expressions largement discutées par Michel Malaise (6). Enfin, certains documents isiaques auraient mérité une plus grande « attention » au niveau bibliographique, notamment l’enseigne en bronze de Pollentia, près de Majorque, dont le type n’est connu que par cinq exemplaires dans le monde romain (7). Les éléments qui viennent d’être signalés ne réduisent en rien la qualité de l’ouvrage qui constitue une publication de référence sur le sujet et un outil fondamental pour l’étude des cultes isiaques dans les provinces romaines d’Hispanie.

 

 

Notes

(1)   Alvar J., 2008. Romanising Oriental Gods. Myth, Salvation and Ethics in the Cults of Cybele, Isis and Mithras, trad. par R. Gordon, Leyde-Boston (RGRW, 165).

(2)   García y Bellido A., 1967. Les religions orientales dans l’Espagne romaine, Leyde (EPRO, 5).

(3)   Podvin J.-L., 2011. Luminaire et cultes isiaques, Montagnac (Monographies Instrumentum, 38).

(4)   Dardaine S. Fincker M. Lancha J. et Sillières P., 2008. Belo VIII, le sanctuaire d’Isis, Madrid  (Collection de la Casa de Velázquez, 107).  

(5)   Puccio L., 2010. « Les cultes isiaques à Emporion », Pallas : Revue d’Études Antiques, 84, p. 207-227.  

(6)   À ce sujet, voir Malaise M., 2005. Pour une terminologie et une analyse des cultes isiaques, Bruxelles (Académie royale de Belgique. Classe des lettres. Mémoires, 35).

(7)   L’auteur ne cite pas l’étude de Cristóbal Veny : Veny C., 2003. « El estandarte romano de Pollentia, testimonio de la existencia de un collegium iuvenum », Mayurqa, 29, p. 51-70.