Pety, Dominique: Poétique de la collection au XIXe siècle. Du document de l’historien au bibelot de l’esthète (Collections/Orbis litterarum), 370 pages, format: 17x20, isbn: 978-2-84016-058-8. Prix: 23€
(Presses universitaires de Paris Ouest, Nanterre 2010)
 
Compte rendu par Jean-François Luneau, Université Blaise Pascal-Clermont II
(j-francois.luneau@univ-bpclermont.fr)

 
Nombre de mots : 2004 mots
Publié en ligne le 2013-01-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1756
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          Alors que la collection fait l’objet d’une attention soutenue des sciences humaines depuis une vingtaine d’années, attention dont témoigne bien le numéro de la revue Romantisme paru en 2001, coordonné par Dominique Pety et Jean-Louis Cabanes, l’introduction de ce livre (p. 13-22) souligne le « lien étroit qui relie la collection comme démarche intellectuelle, comme dispositif formel, au travail sur les mots » : dans un souci épistémologique, Dominique Pety veut montrer comment la littérature est « le lieu même » où s’inscrivent les « motivations conceptuelles » de la collection (p. 14). La « pensée de la collection », théorisée dans un précédent essai de l’auteur sur les Goncourt (Droz, 2003), se constitue autour de trois notions, l’individu, la matérialité de l’objet, et l’histoire : la collection est une « projection du sujet dans ses objets, et, à travers eux, d’un positionnement individuel dans l’histoire » (p. 20). C’est à la recherche de cette pensée de la collection que se lance Dominique Pety, une recherche qu’elle conduit dans trois domaines de la littérature, l’histoire, le roman et la poésie. Le choix de la littérature plutôt que d’un « registre très large de l’écrit » où se meut désormais la recherche littéraire (p. 16) est justifié par la volonté de mettre l’accent sur la dimension esthétique des « bouleversements culturels et épistémologiques qui adviennent au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, dont la collection […] semble une manifestation » (p. 17). Au cours du XIXe siècle, la représentation du collectionneur évolue selon un cadre chronologique dont l’auteur rappelle les contours. Ainsi, vers 1840, la perception de la collection hésite entre l’ordre des séries et le chaos de l’accumulation, avant de se normaliser vers 1850-1860 ; puis, à partir de 1870, alors que le collectionneur devient un savant mu par une raison intellectuelle, l’esthète développe une pratique où la raison affective domine, donnant ainsi naissance au concept de décoration. L’auteur se lance à la recherche de l’influence de la collection dans trois genres littéraire, l’histoire documentaire, le roman réaliste et le poème en prose.

 

          La première partie de l’ouvrage, « l’histoire et le document », s’attache à cerner les rapports qu’entretient l’histoire avec la pratique de la collection. Convaincue que la pratique de la documentation est comparable à la pratique des collectionneurs, Dominique Pety rappelle d’abord, dans « la "collecte" documentaire au XIXe siècle » (p. 29-36), les efforts de publication du XIXe siècle pour mettre à la disposition de l’historien de nombreuses pièces d’archives, efforts qui poursuivent les travaux érudits engagés dès le XVIIe siècle. Dans l’histoire documentaire, qui veut restituer la vérité du passé, les effets de la collection sont doubles : dans l’ordre matériel, elle influe sur la collecte des documents, et dans l’ordre structurel, elle organise leur présentation. C’est pourquoi l’auteur analyse le rôle de la collection de documents tel qu’il est défini dans les textes théoriques traitant de l’écriture historique. Le « document écrit » (p. 37-68) présente d’abord les publications des sources brutes, oscillant entre simple compilation et édition critique. L’historien est souvent, par nécessité, un bibliophile, et parfois même un collectionneur de papiers anciens ou de pièces autographes. Cependant, si l’historien partage avec le collectionneur le même objet et la même démarche, l’historien n’en reste pas au stade de la collecte des documents : il les soumet à la critique pour en extraire des informations fiables qu’il intègre ensuite dans une synthèse. Sa route diverge alors de celle du collectionneur qui peut s’enfermer dans un fétichisme des documents collectionnés et mis en valeur pour eux-mêmes. Et lorsque le collectionneur se lance dans l’écriture historique, il ne s’agit souvent que d’un passe-temps, dont le produit est une mise en scène de documents. « Ce n’est plus alors le document qui sert à écrire le livre, c’est le livre qui devient faire-valoir du document » (p. 68). Dans « la pièce de collection comme document » (p. 69-95), l’auteur analyse le rôle de la collection dans les livres d’histoire écrits par des collectionneurs : dans la mesure où ils ne recueillent pas seulement des textes, mais des objets très variés, ils promeuvent par conséquent de nouvelles formes d’histoire. Les monuments collectés par l’archéologie deviennent alors des documents pour l’historien. Alors que l’archéologie s’érige en science au début du XIXe siècle, la collection de l’archéologue, à la différence de celle de l’antiquaire de l’époque moderne, devient plus intellectuelle que matérielle. De même que la fonction mémoriale attachée à l’origine au monument, s’efface progressivement au profit de sa valeur artistique, de même le document peut en venir progressivement à qualifier les objets collectés par le collectionneur. Alors que l’archéologie se charge de promouvoir l’objet antique, le collectionneur s’attache parfois à des objets de date plus récente. Dans les études centrées sur l’histoire des mœurs, tous les artefacts, quel que soit leur âge, sont à la fois des documents et des monuments, dont le pouvoir évocateur est capté par Michelet comme par Taine. Et c’est avec le bibelot, « monument intime » élevé au statut de relique, que les Goncourt construisent leur histoire de la société au XVIIIe siècle. À l’opposé, Champfleury s’intéresse à l’objet populaire, « humble monument » qui lui permet de se lancer dans une histoire qui, implicitement, critique l’écriture historique traditionnelle fondée uniquement sur l’écrit. Enfin, dans « l’histoire du présent : le roman et ses documents » (p. 97-123), Dominque Pety analyse l’esthétique des romans réalistes ou naturalistes qui authentifient leurs fictions en empruntant les méthodes de l’histoire fondée sur les documents. De Balzac à Zola et aux Goncourt, les méthodes de collectes documentaires passent de l’histoire au roman. Ces auteurs ont conscience de la proximité de leur méthode avec celle de l’historien, mais ils peuvent aussi revendiquer – ainsi que le font Edmond de Goncourt ou Zola – l’utilisation du « document humain », supérieur à tout autre. Comme le livre d’histoire, le roman est aussi un « montage des documents », une élaboration intellectuelle souvent postérieure à la collecte, qui met en scène les objets collectionnés au point de les faire disparaître dans l’intrigue : le simple collectionneur trouve alors son dépassement dans le romancier.

 

          La deuxième partie du livre est consacrée à la « narratologie de l’objet ». Dominique Pety s’intéresse principalement au roman réaliste et montre comment le genre romanesque transpose les pratiques et les structures de la collection sur le plan narratologique. Dans le « portrait du romancier en collectionneur » (p. 129-142), elle étudie les romans dont la collection est le thème principal ou la métaphore dominante. Ainsi, tous les collectionneurs campés par les romanciers du XIXe siècle sont d’emblée des observateurs, dont les yeux ont la capacité de pénétrer partout. Bien plus, les personnages sont traités et décrits comme des pièces de collection par le romancier, chez Balzac comme chez Champfleury. Enfin, c’est souvent la collection elle-même qui est conçue comme le personnage principal des romans, plus que les êtres humains qui l’ont constituée. Le chapitre intitulé « le roman comme système des objets » (p. 143-193) s’inscrit dans la lignée des travaux de Jean Baudrillart. L’auteur rend compte des systèmes d’objets complexes que contiennent les romans. Elle entend ainsi contribuer à l’histoire de la collection comme phénomène culturel, mais également étudier « une dynamique narrative des objets [...] qui pourrait servir de grille de lecture pour d’autres romans dix-neuviémistes reposant sur des systèmes d’objets » (p. 143). L’objet isolé, que le hasard fait parfois découvrir au collectionneur, peut aussi être l’objet d’un désir lorsqu’il s’avère manquant. Cet objet isolé, qu’il s’agisse de l’éventail du cousin Pons ou de la tortue de Des Esseintes, s’avère emblématique de la psychologie du collectionneur, et son rôle dans le roman – quête, acquisition, perte – est souvent le moteur de l’intrigue. Considérée dans son ensemble, la collection est ordonnée – ou désordonnée – spatialement, à la fois dans un lieu et dans le déroulement du récit. Dominique Pety nous fait alors visiter le cabinet parisien de Pons, le cabinet de province du collectionneur de faïence de Champfleury, le musée privé de Bouvard et Pécuchet et la retraite de Des Esseintes. D’autres systèmes d’objets proches de la collection, relevant du domaine de la botanique ou de la mode, nous font pénétrer dans le jardin du Paradou de l’abbé Mouret ou dans le grand magasin d’Au Bonheur des Dames. Dans « Sériation et description » (p. 195-232), l’auteur analyse en premier lieu la structure sérielle du roman : celui-ci est d’abord étudié comme une suite d’états différents des personnages, soit une collection d’épisodes, puis comme une collection de descriptions de décors. Ensuite, Dominique Pety étudie l’éventail des descriptions possibles et des formes de collections qu’elles revêtent. La liste descriptive, multiforme, depuis la liste hétéroclite dont le côté bric-à-brac classe en-deçà de la collection, la liste répétitive, qui constitue le degré zéro de la collection, la liste encyclopédique, qui est aussi une taxinomie, jusqu’à la liste poétique proposant le modèle le plus élaboré de la collection, où tous les objets se distinguent les uns des autres par de subtiles nuances.

 

          La troisième partie de l’ouvrage, « Une poésie du bibelot », concentre ses analyses sur le poème en prose, qui est une poésie de la réalité, de l’objet. Dans « la quête d’un espace privé » (p. 237-256), Dominique Pety montre comment la dissociation apparue sous la Monarchie de Juillet entre l’habitat, sphère du privé, et le bureau, relevant du domaine public, se poursuit dans la poésie sous la forme d’une dialectique de l’intérieur et de l’extérieur, de l’habitat et de la ville. Ainsi, Baudelaire chante à la fois la ville et la mansarde, Mallarmé oppose les divagations citadines à la réclusion dans un intérieur, alors que le héros d’Huysmans hésite entre l’errance urbaine et la retraite dans sa chambre. L’auteur convoque alors, dans « Décoration vs. Collection » (p. 257-290), de nombreux textes qui décrivent la décoration d’un intérieur comme une démarche d’esthète, différente de celle du collectionneur érudit. À Baudelaire qui expose le dilemme du collectionneur du XIXe siècle, risquant de transformer la chambre en un cimetière, elle oppose Stéphane Mallarmé qui analyse les arts décoratifs comme des arts du quotidien, une logique de la décoration qu’il met en œuvre dans sa revue La Dernière Mode, puis dans l’aménagement de la maison de Méry Laurent. Dans les demeures successives de Robert de Montesquiou, l’écrivain met en œuvre une décoration qu’il prend soin de distinguer de la monomanie du collectionneur, décoration répondant à une esthétique personnelle conférant une unité à un rassemblement éclectique d’objets. À la suite de Walter Benjamin et de Mario Praz, l’auteur montre ensuite, dans « La chambre spirituelle » (p. 291-312), la recherche d’un intérieur spiritualisé, reflet de l’identité profonde de l’occupant et aussi matrice de son activité créatrice. Cette chambre peut être seulement un rêve, mais elle peut aussi être un espace concret, une « chambre des idées » qui abrite l’activité intellectuelle du poète. Enfin, l’originale « vie des chambres » du poète Georges Rodenbach, donne à voir des espaces spiritualisés par les objets, notamment par le miroir qui les reflète en évoquant aussi la démarche intellectuelle. Ainsi spiritualisés, le lieu parle par les objets qui s’y trouvent, ce que Dominique Pety démontre dans « La langue des choses » (p. 313-340). De Baudelaire à Mallarmé, de nombreuses « causeries en prose » donnent la parole aux bibelots et témoignent de leur matérialité : la langue se fait précieuse, privilégie les mots rares qui se réifient en bibelots sonores. La matérialité s’abolit cependant lorsqu’elle est sublimée par « l’envol du vers » : l’éventail est, ici encore, emblématique du bibelot qui s’efface en suscitant la poésie.

 

          La conclusion (p. 343-347) reprend les enseignements recueillis dans les trois parties de l’ouvrage et résume le chemin parcouru par la littérature, de la collection à la décoration, de l’écriture historique à la poésie. Alors que la théorie de la collection s’organisait autour de trois notions, l’individu, la matérialité de l’objet et l’histoire, c’est l’individu, la matérialité et l’art qui définissent désormais la décoration. Mais la promotion esthétique de l’objet a aussi pour corollaire l’effacement du sujet : s’il pouvait encore se projeter dans l’histoire, il disparaît derrière l’art.

 

          Cet ouvrage, caractérisé par la richesse des analyses qu’il propose, s’achève par une abondante bibliographie (p. 349-362) distinguant les textes du XIXe siècle des textes critiques postérieurs, et par un index des noms des auteurs du XIXe siècle cités (p. 363-364).