Cartron, Gaël: L’architecture et les pratiques funéraires dans l’Égypte romaine. Volume I Synthèse. Volume II Catalogue, viii+630 pages, ISBN 9781407309934. £80.00
(Archaeopress 2012)
 
Compte rendu par Jean-Louis Podvin, Université du Littoral Côte d’Opale
(jean-louis.podvin@univ-littoral.fr)

 
Nombre de mots : 2331 mots
Publié en ligne le 2013-05-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1766
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          L’ouvrage est issu de la thèse de doctorat de l’auteur, soutenue en 2007 à l’université de Paris X-Nanterre, sous la direction d’A.-M. Guimier-Sorbets. Il est constitué de deux volumes : le premier (VIII + 314 pages) est la synthèse, le second (315 pages) reprend le catalogue. Le premier volume se termine par la bibliographie (p. 265-308), la table des illustrations (p. 309-310) et l’index des lieux (p. 311-314). Le second volume reprend les sites étudiés par ordre alphabétique (p. 7-302), suivis de cartes (p. 303-308), de la table des illustrations (p. 309-312) et de l’index des lieux (p. 313-315).

 

         L’introduction de la synthèse insiste sur l’originalité de l’Égypte dans le monde romain sur les plans institutionnel, social et économique. Dans le domaine funéraire, les tombes d’époque romaine, bien que nombreuses, ont été peu étudiées : tel est l’objet de l’ouvrage.

 

         Les premières sépultures ont pourtant suscité quelque intérêt dès le XVIIe siècle. Certaines fouilles récentes (Douch, Gabbari, Marina el-Alamein, Kellis) permettent de disposer de nouvelles informations. L’objectif de l’étude est de proposer des critères de datation et de montrer la part des influences extérieures et locales sur la forme et la structure de la tombe.

 

          Le chapitre 1, « Typologie », distingue neuf types de tombes.

 

1. Les tombes à fosse creusée ou maçonnée, avec élément de surface, sont généralement rectangulaires et individuelles (p. 5-14). Pour éviter la dégradation de la momie qui était fréquemment placée directement dans le caveau, une botte de paille, des tessons ou des paquets de tissus signalaient la présence du défunt au fossoyeur. Des bâtons ou des tiges de roseaux, des statues, des stèles, des cippes, des cairns ou des plates-formes indiquaient le nom des défunts. Les tombes surmontées d’un caisson (p. 14 -18), généralement un massif plein orné d’une niche ; celles surmontées d’une pyramide à parois lisses (p. 18-21), beaucoup plus rares, en briques crues ; celles surmontées d’un pilier ou d’une colonne (p. 21-23), pouvant atteindre 4 à 5 m de hauteur ; celles surmontées d’une chapelle (p. 23-24) complètent ce groupe.

 

2. Les hypogées à puits (p. 24-30) généralement maçonné, quadrangulaire, menant à une (on a du mal à comprendre s’il y en a une ou plusieurs) chambre collective ainsi que certaines tombes, à chambre voûtée ou couverte de coupole, étaient construites et non creusées au fond des fosses (Antinoë).

 

3. Les hypogées à escalier ou descenderie (p. 30-55) sont souvent excavés dans la roche et couverts d’un plafond plat, d’une voûte ou d’une coupole. À Alexandrie où 54 hypogées ont été trouvés, des chambres sont creusées de loculi multiples perpendiculairement à la paroi, alors qu’ils sont habituellement plutôt parallèles à celle-ci. On compte peu d’urnes cinéraires, mais parfois des cercueils ou des sarcophages.

 

4. Les tombes rupestres sont attestées dans 15% des sites (p. 55-58). Il s’agissait le plus souvent de sépultures collectives, d’autant plus qu’elles disposaient parfois de plusieurs pièces.

 

5. Les sarcophages situés au niveau du sol  (p. 58-60) concernent les catégories supérieures de la société romaine, notamment à Alexandrie, mais ils ont souvent fait l’objet d’inhumations secondaires.

 

6. Les tombes construites au niveau du sol dépourvues d’aménagement pour le(s) corps (p. 60-63) étaient très simples, généralement en briques et pouvaient abriter de nombreux corps à même le sol, malgré leur pièce unique.  

 

7. Les tombes à loculi construites au niveau du sol se présentent sous la forme de caisses à loculi ou de chambres à loculi et ne se rencontrent que rarement (p. 63-65).

 

8. Les tombeaux-maisons  (p. 65-71) sont surtout connus à Touna el-Gebel. Précédés d’une avant-cour, ces tombeaux avaient souvent un étage et, à chaque niveau, un vestibule et une chambre funéraire – parfois avec une kliné qui constitue un mode de sépulture caractéristique – avec une ou deux chambres annexes voûtées ajoutées par la suite. Ils étaient décorés de motifs typiquement gréco-romains et non égyptisants.

 

9. Les tombeaux-temples (p. 71-80) se caractérisent par leurs dimensions et leur plan. La plupart étaient construits en briques comme à Kellis et Coptos, tandis que d’ autres l’étaient en pierre (El-Zeitoun),  pouvant frôler les 15 m, avec un décor sobre, aussi bien égyptien que gréco-romain.

 

Des graphiques et tableaux sont utilement placés pour montrer la répartition géographique des différents types de sépultures.

 

          Le chapitre 2 s’intitule « Emprunts et diffusion » et reprend un à un les types vus dans la chapitre précédent afin de montrer les « influences locales et extérieures qui se manifestent dans l’architecture de l’Égypte romaine ».

 

1. Les tombes à fosse avec élément de surface sont comparées aux exemplaires d’époque lagide, essentiellement alexandrins. Celles surmontées d’un caisson, notamment celles de Terenouthis (Kôm Abou Billou) sont comparées à celles d’Afrique du Nord, que ce soit en Algérie (Tipasa) ou en Tunisie (Thine) : en Égypte, elles sont de plus petite taille et aucune ne contient d’urne cinéraire. Les caissons, dotés d’une table d’offrandes, servaient au culte funéraire, même si les libations étaient généralement réalisées à même le sol. Ce modèle paraît être emprunté à l’Afrique du Nord (p. 81-90). Celles qui étaient surmontées d’une pyramide lisse sont comparées à celles de Nubie (Kerma, Méroé) et à celles relevées en Italie (pyramide de Cestius) (p. 90-93) ; celles surmontées d’une colonne, d’un pilier (Marina el-Alamein) ou d’une pyramide à degrés aux multiples exemples grecs et italiens où elles marquent les sépultures de grands personnages (p. 93-103) : l’auteur y voit des influences d’Asie Mineure, comme à Sardes ou à Halicarnasse, par le truchement des Grecs présents à Alexandrie et à Naucratis.

 

2. Les tombes à puits construites dans une fosse (p. 103-105) puisent leur origine dans les espaces funéraires pharaoniques.

 

3. Les hypogées à escalier ou descenderie (p. 105-115) portent sur les édifices circulaires, cruciformes ou en forme de galerie. Des tels monuments avaient été relevés pour l’époque ptolémaïque. On retrouve aussi des bâtiments cruciformes en Cyrénaïque et surtout à Chypre, en Palestine, en Syrie du Nord, Cilicie… mais c’est probablement à Alexandrie qu’est né le modèle. Les galeries de sarcophages trouvent leur modèle dans les hypogées collectifs saïtes et dans le Serapeum de Memphis.

 

4. Pour ce qui est des sarcophages situés au niveau du sol (p. 115-116), leur modèle doit être cherché en Asie Mineure.

 

5. Les caisses à loculi construites au niveau du sol (p. 116-117) sont d’un genre très original, même si l’on en rencontre ensuite à Tyr, où ce modèle paraît avoir été exporté.

 

6. Les tombeaux-temples (p. 117-121) sont comparés aux exemples de Basse Époque et à des exemples de Tripolitaine. Le mode d’accès à la chambre funéraire (puits) fait penser aux tombeaux saïtes.

 

L’auteur en conclut une faible influence de l’art romain sur l’architecture funéraire égyptienne d’époque romaine, à l’exception notable de la coupole sur pendentifs. En revanche, l’influence locale est forte, sous la forme d’imitation de constructions pharaoniques. L’Égypte n’est toutefois pas entièrement fermée aux influences externes, notamment d’Asie Mineure.

 

          Compte tenu de leur structure, les deux premiers chapitres sont un peu répétitifs.

 

          Le chapitre 3 (p. 125-163) se focalise sur « Les hypogées de type alexandrin ».  Ils sont spécifiques à la métropole et à quelques sites, surtout côtiers, comme Marina el-Alamein. Au cœur du dispositif, une cour accessible par un escalier dessert une ou plusieurs chambres funéraires et apporte un éclairage (présence parfois de puits de lumière). Les niches à sarcophages ainsi éclairées sont à plafond plat, en berceau ou à arcosolium. Ces hypogées étaient accessibles aux visiteurs (p. 132-146), d’où la présence d’une porte ; des aménagements (autels, tables d’offrandes), étaient destinés au culte funéraire dans la cour, mais le plus souvent hors de la tombe, devant l’entrée. D’autres aménagements, hydrauliques cette fois, ont parfois été mis au jour dans les salles souterraines ou en surface : ils servaient aussi bien aux libations qu’à l’entretien des monuments funéraires et des installations. Le décor (p. 146-151), sculpté ou peint, est plus riche à l’époque romaine : divinités, scènes figurées, portes ou façades de temple, décorent ainsi les plaques de fermeture des loculi ou les niches des sarcophages : on pense en particulier à la tombe Kôm el-Chougafa 11, où une scène de momification de style égyptien surplombe une représentation de style grec de Perséphone. Des statues ou des bustes en ronde-bosse, plus ou moins fragmentaires, complétaient parfois le décor. L’origine des hypogées de type alexandrin est ensuite examinée (p. 151-163), depuis Pagenstecher qui y voyait une influence macédonienne pour ceux à oikos, jusqu’aux chercheurs actuels qui insistent sur la forte influence égyptienne, notamment des tombeaux thébains tardifs de l’Assassif. Si des influences macédoniennes existent, elles ne sont en tout cas plus guère présentes à l’époque romaine. En ce qui concerne les tombeaux de l’Assassif, ils bénéficiaient de l’éclat de la Belle Fête de la Vallée, au cours de laquelle Amon venait visiter l’espace proche de Deir el-Bahari. Les cours de l’Assassif étaient destinées au culte, ce qu’il n’est pas possible de généraliser à Alexandrie. L’accent est ensuite porté sur un hypogée d’Alexandrie, que l’auteur pense pouvoir rapprocher de celui d’Horemheb à Sakkarah.

 

          Le Chapitre 4 (p. 165-215) porte sur « Les superstructures des hypogées et les édifices de culte isolés ». Il examine d’abord les bâtiments élevés au-dessus des hypogées (p. 165-202), durement touchés par l’activité humaine. Les différents exemples attestés à Alexandrie sont successivement étudiés, d’abord ceux qui sont datés de l’époque hellénistique (p. 165-170), puis ceux, beaucoup plus nombreux de l’époque romaine à Alexandrie et dans la chôra (p. 170-175). Les hypogées alexandrins restaient ouverts aux familles, alors que ceux de la chôra étaient condamnés. Les sols romains étaient mosaïqués, et les colonnes à chapiteau ionique étaient de style gréco-romain. Ces superstructures servaient avant tout au banquet funéraire, très attesté en Égypte romaine où ce sont des associations (documentation papyrologique) qui l’organisaient. Il pouvait se dérouler en présence du mort, dans un étrange face à face : celui-ci n’était déposé dans la tombe que bien plus tard, plusieurs mois, voire plusieurs années après, gardé en attendant dans des armoires spécifiques. Le rôle des statues est difficile à définir, puisque la famille pouvait accéder directement au défunt. Il est plus difficile de voir des chapelles dans tous les édifices élevés au-dessus des hypogées : ils servaient en tout cas à marquer le statut social du personnage.

 

          L’auteur étudie ensuite les monuments construits au-dessus des hypogées (p. 202-207). Certains sont de forme indéterminée, d’autres sont des tours funéraires : celle de Taposiris magna est particulièrement intéressante puisqu’elle imite le phare d’Alexandrie. Elles sont placées plus précisément au-dessus de la chambre funéraire. Les édifices de culte isolés (p. 207-215) peuvent prendre la forme d’une chapelle (exemple à Coptos et à Akoris) ou d’un temple.

 

           Le chapitre 5 (p. 217-223) s’intitule « Les ateliers et les maisons des embaumeurs ». L’auteur commence par rappeler ce qu’était la momification à l’époque romaine. Il souligne avec raison que la qualité ne s’est pas dégradée, mais que davantage de personnes ont pu se faire embaumer, sans pour autant disposer des moyens financiers pour bénéficier d’une momification de qualité. Si l’extraction du cerveau est généralisée, celle des viscères est plus aléatoire. Sur un même site peuvent coexister des momies et des corps non traités. Le seul endroit où l’on ait retrouvé des ateliers d’embaumeurs se situe à El-Deir (Kharga) et Hawara. Strabon en mentionne à Alexandrie.

 

          Le chapitre 6 (p. 225-245) porte sur « La réutilisation des tombes ». En Égypte, les tombes faisaient régulièrement l’objet de pillages, mais il arrivait aussi qu’elles soient réutilisées. En ce sens, ce n’est pas une spécificité romaine (on peut penser à Sennedjem, à la fin du Nouvel Empire), mais le nombre de plus en plus important de momies rend le problème crucial. Cette réutilisation peut se faire sans agrandissement (p. 226-234). Plusieurs exemples thébains sont traités, comme la tombe Rhind, celles de Sôter et de Pébos. Dans le cas de petits groupes de défunts, qui appartiennent à la même famille, cette réutilisation est soignée. Cela n’excluait pas une réduction des corps, des superpositions, voire des charniers (exemple de la Vallée des Reines, devenue à l’époque romaine un vaste cimetière populaire, comme le montre la tombe du prince Ramsès, contenant 276 corps, sans doute morts à la suite d’une épidémie). La réutilisation peut aussi se faire avec agrandissement (p. 234-237), avec réaménagement des chambres, creusement vers le bas et sur les côtés pour former de nouvelles chambres. Une organisation mixte (p. 237-241) existe aussi, incarnée dans le tombeau-temple de Pétosiris à Touna el-Gebel. Toutes ces modifications s’expliquent par plusieurs raisons : financières (creuser une tombe coûte très cher), démographiques (de nouvelles techniques agricoles et la pax romana favorisent l’accroissement de la population). C’étaient aussi des espaces sacrés, où l’on pouvait inhumer le défunt sous la protection de divinités reconnues pour leur « efficacité ».

 

         Le chapitre 7 (p. 257-259) est consacré aux espaces funéraires.  De taille très variables, ils sont situés à l’extérieur de l’espace habité. Les tombes à fosse sont orientées ouest-est, et des groupes de tombes sont installés près de monuments emblématiques (pyramides par exemple). On signalera à ce propos qu’il est trop schématique d’indiquer qu’à l’époque pharaonique, le défunt était positionné tête au Nord, visage vers l’Est : ce schéma est valable au Moyen Empire, mais il souffre trop d’exceptions par la suite.

 

          Dans la conclusion (p. 261-264), l’auteur insiste avec raison sur la grande diversité des tombes, et sur l’influence de l’architecture pharaonique sur les tombes romaines, sans pour autant exclure les apports externes. Facilement repérables, elles ont très souvent fait l’objet de pillages.

 

         Le volume II (Catalogue), organisé dans l’ordre alphabétique des sites, est d’une grande richesse et très pratique. On regrettera que seul un index des lieux ait été prévu alors que des index multiples auraient été les bienvenus au moins pour la synthèse. L’ensemble est bien écrit. Signalons toutefois que « Maspero » ne prend pas d’accent (passim) ; « succédé » pas de « s » à « se sont succédé » (p. 69) ; 7,21 m (p. 52).