Longepierre, Samuel: Meules, moulins et meulières en Gaule méridionale du IIe s. av. J.-C. au VIIe s. ap. J.-C. (Préf. J.-P. Brun), 569 p., nbr. fig., 400 pl., 16 cartes, ISBN-13: 978-2355180323, 77,00 €
(Editions Monique Mergoil, Montagnac 2012)
 
Compte rendu par André Buisson, Université Lyon III
(andre.buisson@univ-lyon3.fr)

 
Nombre de mots : 1384 mots
Publié en ligne le 2013-04-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1770
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          La meule est, avec le feu, le plus vieil ami de l’homme. La meule et le moulin sont donc devenus, au cours du temps, l’un des symboles forts de la présence de l’homme dans une région (par exemple, Chanessaz, 2006), puis de l’affirmation du pouvoir seigneurial avec l’avènement de la féodalité et enfin celui du centralisme royal et républicain avec l’exploitation des grandes meulières « françaises » de la Ferté-sous-Jouarre (Belmont, 2006). Recenser les meulières en France et dans le monde est devenu le projet d’une équipe (http://meuliere.ish-lyon.cnrs.fr/).

 

          L’ouvrage de S. Longepierre, publication de sa thèse de doctorat, s’inscrit dans cette perspective double : étudier la technologie de la mouture dans l’Antiquité et l’inscrire dans une recherche organisée autour de deux recherches complémentaires, d’une part le catalogue des meules retrouvées dans une région s’étendant du Languedoc-Roussillon à la Provence occidentale et, d’autre part, la fouille de la grande meulière de Saint-Quentin-la-Poterie (Gard).

 

          Le site de Saint-Quentin, près d’Uzès, a été découvert en 2004. L’auteur y a mené une fouille programmée sur plusieurs années qui lui a permis, tout d’abord, de délimiter la zone d’intérêt de ce gisement, ensuite d’identifier tout autour un certain nombre d’établissements ruraux qui jouèrent un rôle dans l’activité meulière et, enfin, de préciser la chronologie de l’activité meulière sur cette zone. Un texte de 1252 indique déjà la présence d’une activité meulière dans ce lieu et la fouille montre que, l’activité d’extraction se renforçant dans ce lieu, elle fit partie des grandes meulières régionales qui se formèrent entre le XIVe siècle et la fin du XVIIe s., mais qu’elle fut reléguée au second plan à partir du milieu du XVIIIe s. face à la concurrence de celles de la Ferté-sous-Jouarre : dans l’enquête « nationale » de 1809, bien connue de tous ceux qui étudient les moulins, « les quentines (de Saint-Quentin) sont plus communes que les françaises (celles de La Ferté) ». La fouille de S. Longepierre est d’un grand intérêt car, après la délimitation du périmètre d’exploitation du matériau et la réalisation de lames-minces par un géologue, l’auteur a pu mettre en évidence une sectorisation de l’exploitation de la carrière en quatre zones bien délimitées qui font penser soit à un système de type « concessions minières » soit à un cadastre. Il a de plus démontré qu’avant les dates fournies par les textes, la meulière avait été largement exploitée du IIe au Ve-VIe s. puis, après une interruption dont les raisons sont inconnues, reprise à partir du XIe- XIIe s. Par ailleurs, la fouille des petits établissements ruraux « périphériques » de la meulière permet de prouver l’existence d’une véritable division du travail entre l’extraction proprement dite, effectuée sur les fronts de taille par le prélèvement de cylindres de pierre divisés en tranches par les carriers et la mise en forme des meules, effectuée « en ateliers » et laissant sur place d’importantes quantités de débris de petites dimensions (cf. déjà à ce sujet Longepierre, 2006). Les recherches de S. Longepierre ont permis également, au long de l’examen chronologique des productions, de démontrer que l’activité d’extraction des meules dans la région étudiée s’est portée tour à tour sur des grandes meulières accaparant la production régionale et une multitude de petites meulières jouant ce rôle au niveau local.

 

          Faire parler une meule, c’est le rôle dévolu à cette enquête « policière »  et développé dans la série des annexes 3 à 6 : l’auteur a été amené à rédiger une fiche-type qui lui a servi à décrire chacune des meules de son catalogue ; le commentaire qu’il fait et l’explication détaillée qu’il donne de sa fiche-type (annexe 3, p.171-198) montrent la méticulosité de S. Longepierre dans la conception et dans la rédaction de son enquête. C’est d’ailleurs l’une des clés de la qualité des résultats obtenus dans la création du catalogue des 666 meules étudiées, exemplaires qui proviennent de fouilles effectuées en Languedoc-Roussillon et en Provence. Le relevé de chaque meule ou fragment a été effectué au conformateur, puis un croquis à l’échelle 1/7e a été réalisé, qui permet à l’auteur, couplé à l’examen manuel, de déceler notamment les zones d’usure de chacune d’entre elles (voir également les prescriptions du groupe « meules » sur le dessin des objets : http://www.archeo.ens.fr/IMG/pdf/NormesDessins_GM.pdf). L’analyse de ces zones d’usure sur chacune des meules permet aussi d’apprécier les qualités et défauts de chacun des matériaux : abrasivité, résistance à l’usure, cohésion...

 

          L’examen de la nature géologique de chacune de ces meules a permis tout d’abord d’identifier les principaux matériaux utilisés, grès, basaltes vacuolaires et rhyolites amarantes, puis les aires de production de ces outils et ainsi les probables carrières d’extraction de ces pierres, et enfin de déterminer un certain nombre d’éléments importés d’Italie, particulièrement des meules de type pompéien fabriquées autour d’Orvieto. De cette identification a découlé également la réalisation de cartes de répartition des meules (p. 517-532) et une interrogation sur de probables aires commerciales, ce qu’avait déjà esquissé J.-L. Reille (par exemple Reille, 2000). On remarque ainsi, notamment, que les meules de rhyolite sont quasi absentes du catalogue présenté, les lieux d’exploitation (l’Estérel principalement) se trouvant à la marge orientale de l’étude de S. Longepierre et leurs aires de consommation semblant se cantonner à la Provence orientale. En revanche, et l’auteur revient à plusieurs reprises sur ces données, notamment dans le « Bilan des connaissances », la carrière de basalte d’Embonne (Agde, Hérault) ou celle de grès du Boulou (Pyrénées orientales), sont très abondamment représentées. Malgré la difficulté à déterminer la provenance des pierres, des basaltes notamment (Embonne, Coirons...), on remarque une majorité de meules de basalte à l’Est, jusqu’à l’établissement d’Olbia (l’Almanare de Giens), avec quelques importations d’Étrurie (région d’Orvieto).

 

         Le catalogue comprend deux grandes subdivisions, la meule étant elle-même formée de deux pièces indépendantes, l’une dormante, la meta, et l’autre tournante, le catillus, auxquelles s’ajoutent les emboîtements pour les pièces de bois ou de métal servant à la rotation et à l’écartement des deux parties. L’étude, qui était déjà très orientée vers les problèmes techniques, change encore de niveau avec les annexes consacrées à la typologie des meules à grain puis à celle des moulins. Les très nombreux schémas permettent de suivre l’auteur dans ses développements consacrés à la fixation des manches en bois, à la place de l’anille et à la possibilité ou non de régler l’écartement des meules, ce qui a conditionné souvent l’usure des faces de rotation ; on étudie alors plus précisément les avantages et inconvénients des moulins de type pompéien, de type Haltern, de type ibérique ou de type à manche coudé, voire de type Pompéi-Haltern ou de type Saint-Bézard-Avenches, de type Saint-Quentin...

 

          On l’aura compris, S. Longepierre fait dans cet ouvrage la preuve de sa maîtrise du sujet. La connaissance de la technologie de la mouture a fait un grand pas en avant depuis les travaux de Forbes (1955) et l’auteur participe largement à la constitution d’un manuel d’archéologie et d’histoire des techniques.

 

 

Bibliographie

 

Alain Belmont, 2006 : La pierre à pain.  Les carrières de meules de moulins en France, du Moyen Âge à la révolution industrielle Grenoble, PUG, 2 vol, tome 1, 332 p., tome 2, 232 p.

 

Samuel Longepierre, 2006 : Aux environs de Saint-Quentin-la-Poterie (Gard) durant l’Antiquité tardive : une microrégion très impliquée dans l’activité meulière, in Alain Belmont et Fritz Mangartz (dir.), Mühlsteinbrüche. Erforschung, Schutz und Inwertsetzung eines kulturerbes europäischer Industrie / Les meulières. Recherche, protection et valorisation d’un patrimoine industriel européen (Antiquité-XXIe s.). Actes du colloque de Grenoble, 22-26 septembre 2005, Mayence, RGZM, 240 p., p. 47-54.

 

Moheb Chanesaz, 2006 : Le Matruf, le Madras et le Bequf. La fabrication de l’huile d’olive au Liban. Essai d’anthropologie des techniques, Lyon, Travaux de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée, n° 44, 238 p., 363 ill. Paru dans Géocarrefourvol. 81/3, 2006.

 

Robert James Forbes, Third ed. (reprint of second ed.), 1993 : Studies in Ancient Technology (9 vols., 1955–1964; reprints and new editions, 1964–1993) part. T. 2: Irrigation and drainage; Power; Land transport and road-building; The coming of the camel, Leiden: E.J. Brill, 1955.

 

David Williams and David Peacock (eds), 2011 : Bread for the people: The Archaeology of Mills and Milling Proceedings of a colloquium held in the British School at Rome 4th - 7th November 2009 edited by BAR S2274 University of Southampton Series in Archaeology 3, 361 p.

 

Jean-Louis Reille, 2000 : L’apparition des meules rotatives en Languedoc oriental (IVe s. avant J.-C.) d’après l’étude du site de Lattes, Gallia, Volume 57, Numéro 57, p. 261-272.