Carbillet, Aurélie: La figure hathorique à Chypre (IIe-Ier mill. av. J.-C.), 370 p.-90 p. de pl., ill., (Coll. Alter Orient und Altes Testament ; Band 388) ; 25 cm ; ISBN : 978-3-86835-059-3 (rel.), 92 euros
(Münster, Ugarit-Verlag 2011)
 
Compte rendu par Johanne Garny, Université Catholique de Louvain, Belgique
(johanne.garny@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2416 mots
Publié en ligne le 2014-05-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1772
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          Docteur en Sciences de l’Antiquité, Aurélie Carbillet présente dans cet ouvrage une version révisée de sa thèse doctorale, défendue en avril 2009 à l’Université de Strasbourg. Elle propose une synthèse approfondie sur la figure hathorique à Chypre depuis son origine au Bronze Récent jusqu’à sa disparition totale dans le courant du IVe siècle av. J.-C. L’objectif poursuivi est d’apporter un éclairage nouveau sur la religion chypriote, dont de nombreux éléments sont encore très peu connus. Son étude porte essentiellement sur l’examen du mobilier archéologique et de l’iconographie qu’il révèle, seules sources possibles pour mener une telle recherche. En effet, les vestiges archéologiques des lieux de culte anciens furent pour la plupart arasés durant les époques postérieures, et les sources écrites ne sont pas interprétables.

 

          L’auteur se place dans la continuité des recherches précédemment menées, qui avaient déjà souligné l’importance des divinités étrangères dans l’iconographie de l’île et les phénomènes d’emprunts et de syncrétismes dans la religion chypriote. Ces recherches s’étaient concentrées sur l’étude de certaines divinités composant le panthéon chypriote (1). L’ouvrage d’Aurélie Carbillet s’inscrit donc dans cette lignée car il fournit au lecteur une étude globale d’une figure divine particulière, celle de la déesse Hathor, qui permet de mieux cerner les phénomènes d’influences et d’échanges culturels au sein de la Méditerranée orientale, en particulier entre l’île de Chypre et l’Égypte. Bien que certains chercheurs se soient déjà intéressés à la figure hathorique chypriote dans le passé, leurs études étaient ponctuelles et se cantonnaient aux sites principaux ainsi qu’à l’époque archaïque, sans répondre aux questions fondamentales concernant notamment l’origine de ces représentations hathoriques ou encore l’étude des fonctions spécifiques de la divinité et son lien avec la Grande Déesse de l’île. En ce sens, cet ouvrage vient combler une lacune et offre une synthèse générale nécessaire à une connaissance approfondie de la religion chypriote.

 

          Après avoir brièvement abordé les différentes formes et fonctions de l’Hathor égyptienne, prérequis indispensable à une telle étude, l’auteure divise ensuite son ouvrage en trois parties.

 

          I. La première partie (p. 33-191), intitulée « Iconographie, chronologie, origine et contextes de découverte des images hathoriques à Chypre », fournit au lecteur un examen détaillé de toutes les figurations hathoriques connues qui furent mises au jour sur le territoire chypriote jusqu’à nos jours. Il s’agit d’une « étude iconographique, stylistique et contextuelle de chacune des représentations hathoriques répertoriées » (p. 33), dans le but de déceler leurs similitudes et différences par rapport au modèle égyptien et ainsi percevoir les circuits de diffusion de l’imagerie hathorique à travers la Méditerranée orientale au fil du temps.

 

          Les différents artefacts sont présentés de manière chronologique, ce qui permet de mieux cerner l’évolution stylistique des représentations, et sont regroupés selon le type de supports iconographiques au sein de ces chapitres chronologiques. Une attention particulière est accordée au contexte de découverte des objets car il apporte des indices de la fonction de ces images et de leur portée utilitaire et/ou symbolique. Dans chaque chapitre, après une mise en contexte historique, les artefacts sont très minutieusement décrits et comparés avec d’autres objets égyptiens ou levantins.

 

          Le premier chapitre se concentre sur le Bronze récent comme période d’apparition de l’imagerie hathorique sur l’île (1600-1050 av. J.-C.). Une brève introduction historique permet de comprendre les raisons des premières manifestations de la figure hathorique à Chypre : l’Égypte connaît en effet une période de paix et de stabilité à partir du XVIe siècle av. J.-C. avec les débuts du Nouvel Empire. Les contacts commerciaux avec le Levant et le monde égéen sont de plus en plus fréquents et vont permettre des échanges culturels. Les premiers supports à recevoir l’image de la déesse sont des plaquettes en os incisées, des pendentifs-amulettes ainsi que des sceaux. Ces premières images hathoriques à Chypre sont soit des importations égyptiennes, soit des imitations assez fidèles d’objets égyptiens arrivés sur l’île grâce aux relations commerciales. On remarque également sur ces représentations une influence levantine par le biais de la figure de la « déesse nue au rameau », ce qui tend à faire penser que la Syrie-Palestine, et particulièrement ses ports tel Ougarit, jouait un rôle d’intermédiaire entre le continent et l’île.

 

          Le second chapitre aborde la période d’apogée de ces images ainsi que celle de leur disparition, ce qui correspond à l’Âge du Fer (1050-325 av. J.-C.). Des prolégomènes historiques permettent encore une fois de comprendre les influences et contacts divers que l’île entretient avec ses voisins : c’est l’essor du commerce du cuivre et le début de celui du fer, ce qui a intensifié les relations commerciales avec le bassin égéen et la côte levantine. Il s’agit de la période de formation de petits royaumes chypriotes indépendants, sans unité politique générale. Chaque roi gouverne un de ces petits états, entouré d’une aristocratie riche et puissante. Cette élite voudra se distinguer du reste de la population, notamment en possédant des objets de prestige. C’est également une époque de cosmopolitisme ; l’île de Chypre accueille, outre la population indigène, diverses composantes ethniques tels les Grecs et les Phéniciens, ce qui ne sera pas sans conséquences sur la religion et l’iconographie des divinités qui la constituent.

 

          On remarque durant cette période une acculturation progressive reflétée par les premières attestations d’une forme purement chypriote de la déesse Hathor, ce qui transparaît notamment dans l’usage de la perruque à boucles et des oreilles humaines et non plus bovines. Les divers artefacts évoqués (aussi variés que des plaques votives, des statues, des sistres, des vases, des bijoux ou encore des amulettes, des sceaux et des scarabées) montrent un goût de l’élite locale pour l’artisanat de luxe. Les objets étaient non seulement des marqueurs de classe sociale mais avaient également une symbolique très prononcée en lien avec l’au-delà. Souvent découverts en contexte funéraire, ces objets décorés d’une image de la déesse assuraient aux défunts protection et renaissance grâce aux vertus régénératrices de la divinité. Sur certaines représentations, l’iconographie d’Hathor équivaut à celle d’une entité suprême et protectrice, ce qui amène l’auteur à s’interroger sur son lien avec la Grande Déesse chypriote. D’autres images montrent un lien très fort avec le pouvoir royal notamment par le biais de symboles (lions, griffons, sphinx,…), la divinité se posant alors en tant que protectrice de la royauté.

 

          Un cas particulier plus longuement évoqué dans ce chapitre est celui des chapiteaux-stèles hathoriques, découverts pour la plupart en contexte palatial. Une évolution sensible dans l’iconographie est compréhensible en lien avec le contexte historique présenté brièvement au début du chapitre. Les premiers exemples sont proches du modèle égyptien, mais très vite les artistes chypriotes s’en détacheront pour développer un « type fleuri » ou style mixte chypro-égypto-levantin. Par la suite, ces chapiteaux-stèles évolueront encore vers un « type hellénisant » ou style chypro-grec, ce qui démontre une sorte d’incompréhension ou de désintérêt de la part des artistes pour la forme et les attributs originels de la déesse. Cette évolution marque la complète appropriation de l’image de la déesse par les Chypriotes.

 

          Enfin, dans certaines œuvres, Hathor est associée à une divinité masculine, s’apparentant à la figure de Bès ou à celle d’Héraclès-Melqart, avatars du Grand Dieu de l’île.

 

          II. La seconde partie de l’ouvrage (p. 193-252), « La figure hathorique chypriote : identité divine et idiosyncrasie », permet de préciser l’identité chypriote de la déesse Hathor par l’analyse de ses formes, attributs et fonctions propres. Cette analyse est facilitée par l’étude approfondie des différentes représentations menée dans le chapitre précédent. Cette section examine également les liens entre Hathor et la Grande Déesse insulaire, et les phénomènes de syncrétisme opérés dans la religion chypriote.

 

          L’examen des différentes formes revêtues par Hathor dans l’iconographie de l’île montre une pluralité de celles-ci. La forme humanisée domine à Chypre, et elle se retrouve de manière complète, ou abrégée (sous la forme d’un masque hathorique, ailé ou non). Elle possède sous cette forme des caractéristiques propres qui la distingue de son modèle égyptien : perruque à boucles parfois surmontée d’une dépouille de vautour, et oreilles humanisées agrandies à l’extrême. Hathor apparaît également sous sa forme bovine, mais dans une moindre mesure. On assiste à une véritable « transfiguration locale des prototypes égyptiens » (p. 207). Cette analyse permet d’identifier des ateliers de production locaux qui semblent se spécialiser dans l’une ou l’autre forme spécifique.

 

          L’étude iconographique de la déesse permet également de lister ses nombreux attributs, repris de l’Hathor égyptienne ou originalités chypriotes. Ces attributs précisent la nature de la déesse et identifient certaines de ses fonctions. Lui sont régulièrement associés divers végétaux (papyrus, lotus, fleurs de paradis, rosette, palmette grecque et rameaux), symbolisant les vertus de fécondité et la force vitale de la déesse. Les créatures animales qui l’accompagnent sur les représentations ont toutes un lien avec la royauté et la puissance ; il s’agit de sphinx, lions, uraei, griffons et capridés. Enfin, le disque solaire ailé et l’arbre de vie sont des motifs récurrents dans l’iconographie de la déesse.

 

          Par l’analyse des formes et attributs de la divinité selon les différents contextes de découverte (funéraire, palatial ou cultuel), il est possible d’élaborer une synthèse des fonctions principales de l’Hathor chypriote. Elle est avant tout une divinité funéraire, directement inspirée de son modèle égyptien. Les concepts égyptiens de renaissance post-mortem et de régénération et protection des défunts sont directement transposés sur l’île, ce qui témoigne d’une certaine « koinè symbolique internationale » (p. 227). En lien avec ces concepts, elle est également un symbole de vitalité et de fertilité. Sa deuxième fonction importante est en lien avec la royauté, qu’elle protège et dont elle assure la longévité. Dans une moindre mesure, elle reprend également à l’Hathor égyptienne sa fonction de protectrice des activités minières et métallurgiques, principalement le cuivre et le fer, fonction qui n’avait encore jamais été évoquée par les chercheurs précédents car plus difficile à cerner. Par l’examen des indices archéologiques qui associent métallurgie et divinité dans certains sanctuaires, il est possible d’émettre une telle supposition.

 

          Les Chypriotes ont très rapidement discerné des similitudes entre l’Hathor égyptienne et leur Grande Déesse locale. Ils les ont donc associées tout naturellement, opérant un syncrétisme entre les divinités et faisant d’Hathor un des avatars de la Grande Déesse de l’île avec des caractéristiques spécifiques. Comme la religion chypriote est une religion duelle dont le panthéon est dirigé par une dyade divine, le pôle féminin de cette dyade doit être associé à un pôle masculin. Dans l’iconographie, Hathor est parfois mise en lien avec un parèdre, avatar du Grand Dieu chypriote. Il peut prendre la forme du dieu Bès, d’Héraclès-Melqart, d’Adonis ou encore du Maître des Pégases. La déesse Hathor est passée d’une divinité étrangère à une divinité locale par syncrétisme avec la Grande déesse et par association avec un des avatars du Grand Dieu.

 

          III. L’ouvrage se clôture par une synthèse historique générale (p. 253-280). Bien que contenant de nombreuses répétitions avec les éléments déjà évoqués dans la première partie, cette synthèse a le mérite de donner un aperçu général, clair et concis. En effet, la première partie est très descriptive et comprend une multitude d’informations, ce qui ne permet pas au lecteur d’y voir clair par lui-même dès le début. Cette synthèse clarifie les choses en ne reprenant que les points importants de la démonstration, sans les exemples qui faisaient légion dans le corps principal de l’ouvrage. C’est en quelque sorte la fusion des deux premières parties : l’intégration de l’ensemble des données (chronologiques, contextuelles, iconographiques et symboliques). Ce chapitre insiste sur les relais de diffusion de l’imagerie hathorique dans la Méditerranée orientale et explique également la disparition progressive des images hathoriques chypriotes, à la fin du Ve siècle av. J.-C., par l’hellénisation croissante de l’île et de son panthéon, la Grande Déesse s’associant petit à petit avec Aphrodite.

 

          Pour conclure, l’auteur insiste dans son épilogue sur l’existence d’une « koinè méditerranéenne dans le système des représentations symboliques du pouvoir » (p. 284). La fusion entre deux divinités appartenant à deux sphères culturelles différentes donne naissance à une déesse originale avec ses attributs et fonctions propres. Cet ouvrage de synthèse a permis de mettre en évidence l’importance des contacts et des échanges entre les différentes régions de la Méditerranée orientale durant l’Antiquité. Les relations entre l’île de Chypre et les civilisations d’Égypte et du Proche-Orient ont donné lieu à des syncrétismes dans le domaine culturel et surtout religieux, bouleversant le panthéon chypriote primordial. Le rôle de l’Égypte est particulièrement mis en avant et l’auteur démontre pour la première fois que l’imagerie égyptienne ne fut pas adoptée à Chypre seulement pour son côté exotique et décoratif mais aussi pour sa symbolique, parfaitement assimilée par la population locale. En effet, les concepts théologiques égyptiens sont repris et adaptés à la religion insulaire.

 

          L’ouvrage s’achève par un catalogue détaillé des représentations hathoriques déjà évoquées dans la première partie. Classées par types morphologiques, chacune d’elles fait l’objet d’une notice précise qui comprend notamment une description, ses caractéristiques techniques et sa datation approximative. Enfin, après une bibliographie assez fournie, l’auteur inclut une série de planches en noir et blanc des divers artefacts évoqués (représentations hathoriques chypriotes et comparaisons) ainsi que des cartes et des plans divers.

 

          L’ouvrage d’Aurélie Carbillet comble ainsi une lacune dans notre connaissance de la religion chypriote. Son travail, très bien documenté, est exhaustif et fournit au lecteur une synthèse générale indispensable à toute étude sur l’histoire de la Chypre antique. L’ensemble des figures hathoriques trouvées sur l’île sont répertoriées soigneusement et l’analyse détaillée est assortie de nombreuses comparaisons pertinentes avec le monde égyptien et le monde proche-oriental. Le choix fut fait de présenter les artefacts de manière chronologiques dans le corps du texte mais le catalogue les classe selon le type de support, ce qui permet de s’y retrouver aisément si l’on cherche un objet précis. De plus, quelques graphiques complètent l’exposé et le clarifient. Il s’agit donc d’un ouvrage essentiel pour tout chercheur s’intéressant non seulement à l’histoire de Chypre, mais également aux contacts de toutes sortes qui fleurirent dans le bassin méditerranéen oriental durant l’Antiquité.

 

Notes

(1) Citons à titre d’exemples les travaux de J. Karageorghis et M. Yon : Karageorghis J., 1977. La Grande Déesse et son culte, Lyon ; Yon M., 1986. « À propos de l’Héraclès de Chypre », dans Kahil L., Auge C. et Linant de Bellefonds P. (éds.), Iconographie classique et identités régionales, Paris, 26 et 27 mai 1983, Paris, p. 287-297.