Kamecke, Gernot - Le Rider, Jacques ; avec la collaboration d'Anne Szulmajster (éd.): La codification, Perspectives transdisciplinaires (Actes des journées d'études organisées à Paris à l'Institut national d'histoire de l'art les 8-10 juin 2006), Etudes et rencontres du Collège doctoral européen EPHE/TU Dresden, 3, 262 p., fig. dans le texte, 23,5 x 16 cm, ISBN 2-9521563-1-X
(Paris, diffusion Librairie Droz S. A. 2007)

 
Compte rendu par Jan Blanc, Université de Lausanne
(Jan.Blanc@unil.ch)

 
Nombre de mots : 1822 mots
Publié en ligne le 2008-03-13
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=179
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À travers les recherches pionnières du philosophe Jacques Bouveresse (1940) (La Force de la règle : Wittgenstein et l’invention de la nécessité, 1987) et du sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002) (Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, 1992), la question des règles, de leur apparition, de leur structuration et de leur fonctionnement au sein des pratiques sociales et culturelles est devenue un enjeu central, transcendant les frontières disciplinaires et marquant de nombreuses études consacrées à des sujets très différents.

Les actes des journées d’étude organisées à l’Institut national d’histoire de l’art, du 8 au 10 juin 2006, sur le thème de la codification, et qui trouvent ici une forme publiée par l’École pratique des hautes études et la Technische Universität Dresden offrent l’avantage de faire le point de l’avancée de ces recherches transdisciplinaires. Les organisateurs du colloque, Gernot Kamecke (Technische Universität Dresden) et Jacques Le Rider (École pratique des hautes études) ont souhaité mettre l’accent sur les études les plus récentes et faciliter les rencontres entre de jeunes chercheurs et des chercheurs plus avancés, issus des universités et des instituts de recherche français et allemands. On trouve ainsi représentées dans le volume publié en 2007 des disciplines aussi diverses que l’histoire de l’art (Sabine Frommel, Bruno Klein, Henrik Karge, Frauke Michler, Raphaël Bertho), l’histoire du droit (Jan Willem Huntebrinker, Jacques Le Rider, Katja Laubinger), la littérature (Barbara Marx, Thomas Klinkert, Daniel Schulz), l’histoire de l’édition (Frédéric Barbier, Juliette Guilbaud), l’archéologie (François Queyrel, Estelle Galbois), la paléographie (Sébastien Barret), la philosophie (Norbert Waszek) ou l’histoire des sciences (Gernot Kamecke).

S’il est difficile de résumer, en quelques lignes, les résultats d’études aussi différentes, par leurs objets et leurs méthodes, plusieurs points peuvent être toutefois soulignés. On notera tout d’abord les efforts déployés par la plupart des auteurs pour proposer des définitions précises aux systèmes de codification qu’ils ont envisagés dans leur discipline propre. À ce titre, le long article écrit par Frédéric Barbier sur « les codes, le texte et le lecteur » (pp. 43-71) aurait sans doute mérité de figurer en première place du volume, tant il a le mérite de synthétiser une grande partie des préoccupations des auteurs rassemblés. À la suite des travaux « médiologiques » menés par Régis Debray (Cours de médiologie générale, Paris, 2001), il souligne que toute entreprise de codification n’a d’abord de sens qu’en ce qu’elle suscite, entre des acteurs doués de compétences sociales et linguistiques diverses, une médiation ou une traduction qui permet de fabriquer et de présenter un objet « commun à l’émetteur et au récepteur » (p. 44). En cela, le code inventé ou transmis permet et encourage le dialogue ainsi que la circulation et la mobilisation des informations. Avec Bourdieu, il constate également que ce travail de codification est une opération socio-politique, dans la mesure où « la maîtrise des codes et de leurs pratiques fonctionne […] comme un instrument de pouvoir » (p. 44). Sa théorie communicationnelle du « retentissement » (pp. 60-63) est enfin marquante. Barbier montre en effet comment un code peut échapper – échappe le plus souvent, de façon inévitable – au(x) producteur(s) du message, notamment parce que « les ‘bruits’ qui résultent de la communication correspondent au décalage entre le message rédigé et le message reçu par des lecteurs auxquels il n’était pas destiné a priori » (pp. 60-61). De ce fait, il apparaît nécessaire d’étudier, dans toute entreprise de codification et de régulation, les procédures volontaires par lesquelles le code ou la règle sont voulus et mis en place, mais aussi comment ces données sont ensuite reprises et réinterprétées par des acteurs qui n’appartiennent pas nécessairement à l’horizon d’attente prévu par les « codificateurs ». Cette idée permet de relativiser sensiblement la notion de « réception » (souvent employée, encore aujourd’hui, dans le champ des études littéraires et historiques, pour évoquer la façon dont un objet prend place dans un champ donné), en montrant à quel point elle relève tout autant de l’arbitraire et des contingences intersubjectives que de la volonté des acteurs de séculariser un code commun et de faciliter son intériorisation sociale.

Dans une perspective similaire, d’autres articles, comme ceux de Barbara Marx sur l’Académie française (pp. 131-146) ou de Jacques Le Rider sur la controverse Thibaut-Savigny, autour de la codification du droit allemand au XIXe siècle (pp. 161-167), ont mis en avant le rôle des facteurs institutionnels et nationaux dans la codification des règles ou des normes. Dans un cas comme dans l’autre, les débats, parfois violents, concernant les nouvelles règles (poétiques) ou normes (législatives) ont pour fonction de tenter de proposer une vision cohérente et unitaire d’un ensemble jugé trop hétérogène et laissant trop la part à la liberté et à l’interprétation individuelles. Ces recherches d’unification sont toutefois légitimes en droit plus qu’en fait. Barbara Marx montre justement qu’au sein même de l’Académie – ou à sa marge –, la nature et la fonction mêmes des règles sont mises en débat. Ceci confirme bien l’idée que les codes recherchés sont plutôt des moyens de mieux faire fonctionner les mécanismes littéraires et poétiques qu’une façon de juger, de façon verticale et strictement normative, ce qui doit être ou ne pas être du ressort des belles-lettres.

De ce fait, on peut se demander justement, comme le suggère Thomas Klinkert au sujet de Diderot (pp. 147-159), si ce qui plaît au lecteur consiste dans la conformité aux règles (l’horizon d’attente comblé, cher à Hans-Robert Jauss) ou, au contraire, dans leur viol ou leur détournement. C’est aussi le propos des contributions de Sabine Frommel, sur les théories architecturales italiennes (pp. 103-128) ou de Bruno Klein, concernant l’architecture et ses illustrations (121-130), que de constater que, dans la plupart des cas, la codification des règles de conception et de construction architecturales prend en compte les fautes, les erreurs, les déplacements, les déviations ou les traductions des règles antérieures, qui doivent, de ce fait, être considérés, non pas comme les anomalies d’un développement harmonieux mais, au contraire, comme les composantes d’un processus vivant et dialectique qui évite la fossilisation de concepts sans cesse ressassés (pp. 112-113).

Une autre direction de recherches suivie par les contributeurs des actes, a été celle des modalités de codification. Dans ce domaine, l’article le plus achevé est sans doute celui consacré par François Queyrel à l’« art classique » et à son « invention » dans la sculpture du Ier siècle (pp. 5-16). Si l’on peut regretter que cette contribution ne cherche point, pas plus que celle de Barbara Marx, à proposer une analyse critique de la notion de « classicisme », qui n’existe pas vraiment à l’époque où elle est censée être validée par les œuvres elles-mêmes, François Queyrel a le mérite de montrer que la codification est un processus de reproduction et de synthèse de modèles (l’« unification » déjà évoquée), mais aussi d’exclusion, de sélection et de correction, dans la mesure où « ce qui est important n’est plus la référence au modèle, mais l’écart par rapport au modèle » (p. 10). (Cette autre définition de la codification, plus relativiste, et qui s’appuie notamment sur les méthodes d’attribution des statues anciennes développées par les archéologues, à travers la tradition littéraire [Meisterforschung] et les copies attribuées ou non à des sculpteurs connus [Kopienkritik] [p. 8] pourrait constituer un premier élément de réponse au problème de la réception des règles évoqué par Barbara Marx et Thomas Klinkert.) François Queyrel a également raison, nous semble-t-il, de remarquer que les codifications de l’« art classique » relèvent tout autant de la volonté des acteurs romains que des circonstances historiques et politiques dans lesquelles leurs actions sont prises et qui les contraignent, en un sens, à codifier différemment certains exempla de la statuaire grecque (pp. 6-7).

Il eût sans doute été utile de souligner davantage, comme l’ont proposé Sébastien Barret, sur les pratiques rédactionnelles des actes à la chancellerie royale française, à la fin du Moyen Age (pp. 33-41), Jan Willem Huntebrinker, autour de la codification du droit militaire allemand (pp. 87-102) et Juliette Guilbaud, pour la codification typographique du hongrois (pp. 73-85), que l’une des dimensions essentielles de la codification est aussi sa mise par écrit ou, pour mieux le dire, son inscription. La codification d’une donnée de l’expérience ou de la pratique ne peut avoir un sens et une réalité – et ceci est plus vrai encore lorsqu’une civilisation se développe autour des valeurs et du commerce de l’écrit et non plus d’une culture orale – qu’à travers la production et l’éventuelle mise en scène d’une trace.

Sobrement et élégamment présentés, et correctement illustrés, ces actes constituent sans nul doute un pas essentiel dans la compréhension et l’étude des règles dans les sciences humaines. Par la richesse et la diversité des contributions, qui ne cherchent pourtant pas à produire un discours artificiellement interdisciplinaire, mais tentent plutôt de creuser la question des règles et des codes à l’intérieur même de leur discipline, et de la rendre compréhensible au non-spécialiste, ce volume constituera certainement un nouveau point de repère pour les chercheurs qui, de près ou de loin, tentent de réfléchir sur la fixation et la cristallisation théoriques de certaines pratiques sociales ou culturelles.

Table des matières :

Préface / Vorwort (Jacques Le Rider / Gernot Kamecke), p. 3

L'invention d'un art classique dans la sculpture du Ier siècle (François Queyrel), p. 5

Réflexions sur les codes de représentation de l’image royale à la période gréco-romaine par le biais d'une analyse du portrait miniature (Estelle Galbois), p. 17

Pratique, normalisation, codification : la rédaction des actes à la chancellerie royale française de la fin du Moyen Âge (Sébastien Barret), p. 33

Les codes, le texte et le lecteur (Frédéric Barbier), p. 43

Drôles de caractères... De la codification typographique du hongrois (XVIe -XVIIe siècles) (Juliette Guilbaud), p. 73

Der Reichsartikelbrief von 1570. Zur Kodifizierung des Militärrechts in der Frühen Neuzeit (Jan Willem Huntebrinker), p. 87

Die Kodifizierung von architektonischen Formen in Traktaten der Renaissance (Sabine Frommel), p. 103

Die Kodifizierung der Renaissance-Architekturtitel durch ihre Illustrationen (Bruno Klein), p. 121

Au-delà de la doctrine classique (Barbara Marx), p. 131

Codification et déconstruction. Jacques le Fataliste de Diderot (Thomas Klinkert), p. 147

La codification, objet de la controverse Thibaut - Savigny (Jacques Le Rider), p. 161

Le débat sur la codification chez Hegel et au sein de son école (Norbert Waszek), p. 169

Entre le droit et la mathématique. Considérations sur le concept de codification à travers deux césures historiques : 1804 et 1935 (Gernot Kamecke), p. 179

Tod des Autors? Überlegungen zur Schriftlichkeit der Verfassung (Daniel Schulz), p. 191

Genese und Kanonisierung der Neorenaissance in der deutschen Architektur des 19. Jahrhunderts (Henrik Karge), p. 201

Les débuts d'une codification pour le patrimoine culturel - le modèle français et ses répercussions en Allemagne à la fin du XIXe siècle (Frauke Michler), p. 219

La codification des missions photographiques : le cas français dans les années 1980 (Raphaële Bertho), p. 233

De l'immigré au citoyen. Codification légale en Allemagne et en France (Katja Laubinger), p. 243

Notices biographiques / Autoren, p. 255

Table des illustrations / Verzeichnis der Abbildungen, p. 257