Aleksandrowski, Maryse - Mathieu, Alain - Lobstein, Dominique : Henry Jules Jean Geoffroy dit Géo, 1853-1924. 264 pages, 220 x 300 mm, 300 illustrations, ISBN 978-2-35404-030-7, 39 €
(Illustria, Deauville 2012)
 
Compte rendu par François Fossier, Université Lyon II
(frfossier@sfr.fr)

 
Nombre de mots : 1078 mots
Publié en ligne le 2013-02-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1803
 
 

      

          Cet ouvrage qui comble, certes, une lacune monographique et dissipe la confusion fréquente faite avec son contemporain, le critique Geffroy, a également le mérite de jeter un regard neuf sur la peinture de l’enfance sous la IIIe République ; je dis la IIIe République parce que son rôle institutionnel fut, on le sait, fondamental dans le progrès de la scolarité obligatoire dès l’âge de six ans et que bien des œuvres de Geoffroy se rattachent justement à celle-ci… au point, disent les auteurs du livre, que l’ancien ministre de l’Éducation, René Haby, avait acquis pour son bureau de la rue de l’Université le charmant En classe, le travail des petits peint par l’artiste en 1889. Le troisième intérêt de cet ouvrage est de renouveler (ou de corriger) l’image de ces faux bébés pomponnés et bouclés, de ces garçonnets chlorotiques et distingués, vêtus en petits pages Louis XIII ou de ces fillettes engoncées dans des robes ruineuses ceinturées d’une écharpe rose ou bleue, bref tout le répertoire des Carolus-Duran, des Sargent, des Chartran et même de Renoir qui faisaient souvent d’une pierre deux coups, en peignant la mère puis sa progéniture digne de poser dans Mort à Venise, comme le fait remarquer Dominique Lobstein. Ici, ce sont plutôt des petites billes rondes, aux bonnes pommettes rouges, à qui l’on récure ou tire les oreilles, tente d’aplatir les épis, qui chahutent gentiment, font leur première déclaration d’amour au moment du goûter, vêtus de sarreaux ou de blouses à col blanc, des godillots aux pieds, un panier sous le bras, une sacoche dans le dos. La variété des expressions est un bonheur, de l’effarement à la joie trépignante, de la curiosité d’un petit garçon myope le nez collé sur une affiche par forcément convenable à la bouderie du « bonnet d’âne » ; de manière générale, c’est davantage le minois mobile du garçonnet qui a retenu l’attention du peintre, moins celui de petites filles aux visages un peu stéréotypés et prises toujours dans les mêmes situations.

 

          Évidemment, l’art de Geoffroy n’est ni celui d’un Manet, ni d’un Degas (qui détestait les enfants d’ailleurs) ; sa technique est fortement marquée par sa double activité de peintre et de dessinateur (pour le Figaro illustré essentiellement), très linéaire comme en témoignent ses séries de petites pochades à l’encre de Chine gouachée du musée de Saintes, sans beaucoup de modelé, peu d’aplats (sauf dans La leçon de dessin, ou La prière des humbles, très inspirés de Fantin), des tons rompus avec de beaux passages du noir au brun, des formats presque toujours en largeur et qui ne dépassent guère un mètre vingt (sauf le grand triptyque de La goutte de lait, conservé au musée de l’Assistance publique ; 2,54 × 1,28). Ces caractéristiques, on les retrouve quel que soit le medium utilisé : aquarelle, bois de teinte pour l’illustration et la carte postale, huile sur papier, sur carton ou sur toile. Reste la question de la reproduction en couleurs sur laquelle nos trois auteurs ne se prononcent pas en donnant simplement la mention « reproduit dans … »  et une fois  « gravure ». De mon point de vue, c’est une lacune car ces « reproductions », pour autant qu’on puisse en juger d’après des photographies, sont des lithos en couleurs, mais ni ces bois gravés que Lepère avait ressuscités et Rivière portés à un niveau presque insurpassable, ni ces eaux-fortes en couleurs, d’une technique complexe et ne permettant pas de tons fondus. On ne saurait en faire reproche à Geoffroy ; il était graveur en bois de fil en noir et blanc, à la manière de Doré dans ses scènes tirées de Victor Hugo, à la manière de Vierge dans L’heure du goûter (mais avec infiniment moins d’audace dans le trait). Notre artiste n’était pas un novateur, techniquement du moins ; à l’époque où la gravure originale reprenait un nouveau souffle (zincographie, bois gravé en couleurs, eau-forte en couleurs, plus tard photolithographie), il se cantonna dans les mediums qu’on pourrait qualifier de « rapides », avec ces innombrables illustrations (pour Hetzel) qui lui permettaient sans doute de vivre et aussi, reconnaissons-le, une unité stylistique. Mais, devant une toile de Geoffroy, je ne pense pas qu’on puisse, sans hésitation, la lui attribuer « à l’aveugle » ; trop d’influences s’y mêlent, dont nos auteurs en ont souligné quelques-unes (Dagnan-Bouveret, Pelez, Lobrichon, etc. mais sans doute pas Gœneutte, graveur d’une toute autre envergure), auxquelles on pourrait ajouter sans difficultés Fantin (déjà cité), Raffaelli, Steinlen et pourquoi pas, en remontant plus haut, Gainsborough avec L’Arbre de Noël à la goutte de lait ?

 

          La place de Geoffroy dans la représentation de l’enfance est loin d’être négligeable ; l’abondance de sa production dont les auteurs de l’ouvrage ont la modestie d’indiquer qu’ils n’en ont pas établi la liste exhaustive, mais suffisante pour donner une idée précise à la fois de l’artiste et du courant qui le portait, ne peut que séduire par son côté primesautier, une vraie tendresse envers ces « mômes », pour reprendre l’expression de Lobrichon, une indéniable habileté à saisir des expressions et des situations, ou plus exactement des situations suscitant des expressions. En l’absence de synthèse sur la représentation de l’enfant et des lectures qui lui étaient destinées, prolongement obligatoire de sa personnalité balbutiante (entre 1880 et 1925), il est difficile de se prononcer sur la place que peut y occuper Geoffroy, entre les illustrations de Doré et de Vierge, Rackham, Bilibin, Boutet de Monvel, Benjamin Rabier, Larrson et bien d’autres. Sans chercher à démériter son œuvre, il me semble que Geoffroy est avant tout un observateur, aigu et tendre, beaucoup plus positif que ne l’ont décrit ses contemporains en en faisant le peintre de l’enfance défavorisée : non, tous ces petits visages rayonnent et l’assimilation entre prolétariat et misère, tristesse et déviances est un vieux schéma qu’il s’agirait de réviser ; on peut être modeste et heureux ; les gamins de Geoffroy le sont certainement davantage que les petites Cahen d’Anvers par Renoir, prisonnières de conventions. C’est peut-être là que réside le vrai message de l’artiste, dans une imagerie plutôt réconfortante et que je ne crois pas angélique. Quant à sa valeur artistique, les auteurs de cette biographie-catalogue, dont feu Mme Alexandrowski, âme sensible ayant un peu cédé à un morbus biographicus que M. Lobstein a discrètement atténué, l’ont sans doute exagérée et l’on peut regretter une absence de mise en perspective, ainsi qu’une certaine méconnaissance des procédés de reproduction de l’époque… En somme, toute cette imagerie, si finement notée, suscite avant tout la tendresse et l’amusement.