Semper, Gottfried: Science, Industrie et Art. Traduction d’Emile Reiber, adaptée et présentée par Estelle Thibault. 144 pages, 18 ill., 12 x 17,5 cm, ISBN 9782884746441, 10 €.
(Infolio Editions, Gollion 2012)
 
Compte rendu par Marc Lavastrou
(marc.lavastrou@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1730 mots
Publié en ligne le 2013-06-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1830
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          Les éditions Infolio publient dans la collection Archigraphy la traduction française d’Émile Reiber – adaptée par Estelle Thibault – du texte de l’architecte allemand Gottfried Semper (1803-1879) Wissenschaft, Industrie und Kunst. La version originale a été publiée au lendemain de la fermeture de la première exposition universelle qui s’est déroulée à Londres au sein du Crystal Palace entre le 1er mai et le 15 octobre 1851. Paru en français dans la revue L’art pour tous sous forme de feuilletons entre février 1886 et décembre 1887, Société, Industrie et Art avait jusqu’à présent échappé aux investigations des chercheurs. La redécouverte de ce texte est l’occasion de réévaluer la place et la réception de l’œuvre écrite de cet architecte allemand en France.

 

          Une introduction d’Estelle Thibault – professeure à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville – précède ce texte. Elle retrace les principaux éléments de la biographie de Gottfried Semper et les conditions de rédaction de Science, Industrie et Art. La présentation d’Estelle Thibault est donc précieuse et utile pour appréhender dans les meilleures conditions ce texte de l’architecte allemand.

 

          Ces quelques dizaines de pages introductives sont certes denses, mais nous dressent un portrait intellectuel de Gottfried Semper complet et précis. Originaire de Hambourg, le parcours européen de cet architecte débute par un séjour parisien à la fin des années 1820. Le riche contexte culturel, politique et artistique de la ville Lumière est propice à l’émulation intellectuelle. Il assiste aux débats entre Georges Cuvier et Étienne Geoffroy Saint-Hilaire au Museum d’histoire naturelle. Il est  témoin des événements de juillet 1830. Et enfin, Semper découvre les théories de Jacques Ignace Hittorff sur la polychromie des temples antiques. En publiant en 1834 Vorläufige Bemerkungen über bemalte Architektur und Plastik bei den Alter (Remarques préliminaires sur la polychromie de l’architecture et de la sculpture dans l’Antiquité), Gottfried Semper se positionne clairement dans cette discussion. Il y critique également l’éclectisme de son temps. Grâce à cette première publication, il s’installe à Dresde et obtient rapidement ses premières commandes et un poste à l’Académie des beaux-arts de la ville. Suite à son engagement aux côtés des insurgés en mai 1849, Gottfried Semper est contraint à l’exil politique. Cette nouvelle situation l’oblige à se concentrer sur des réflexions théoriques. Il quitte donc la Saxe pour Paris où il espère pouvoir gagner rapidement les États-Unis. Semper se rend finalement à Londres où il espère pouvoir obtenir quelques commandes dans le cadre de l’organisation de la première Exposition universelle. Dans ce domaine, ses espoirs seront vite déçus – Henry Cole parvient seulement à lui obtenir la réalisation des sections turque, canadienne, suédoise et danoise. Néanmoins, ces théories rencontrent un écho favorable au sein de l’intelligentsia  anglaise. En janvier 1851, parallèlement à la rédaction de son manuscrit Die vier Elemente der Baukunst (Les quatre éléments de la construction), le Royal Institute of British Architecture convie Gottfried Semper à intervenir dans les débats autour de la polychromie grecque auxquels participent aussi Thomas Leverton Donaldson, Charles Cockrell, Jacques Ignace Hittorff et Owen Jones.

 

          Durant les dernières semaines précédant la fermeture de l’exposition, Semper rédige son propre bilan. Les trois premiers chapitres sont envoyés à son éditeur allemand Eduard Vieweg à la mi-octobre 1851. Puis, au regard des annonces de réformes qui se profilent dans l’organisation pédagogique britannique, il ajoute les dernières parties dans lesquelles il expose ses propres conceptions de l’enseignement des arts appliqués qui rejoignent certaines proposées par Henry Cole. Sciences, Art et Industrie est ainsi publié au début de l’année 1852.

 

          Parmi tous ses écrits, cet ouvrage est celui dans lequel Gottfried Semper se confronte le plus aux conséquences du capitalisme et de la mécanisation sur l’évolution des productions manufacturées. Et pour cause, The Great Exhibition of the Works of Industry of all Nations cristallise à elle seule l’avènement de l’âge de la machine. Karl Marx – également exilé à Londres – perçoit l’exposition comme la manifestation de l’économie capitaliste industrialisée.

 

          Dès les premières lignes de Sciences, Industrie et Art, Semper affiche son désarroi face à la grande variété de produits présentés dans l’enceinte du Crystal Palace : la « Babylone moderne ». Cette impression s’explique par l’organisation même de l’exposition qui s’agence autour de sections nationales ou de jury sans tenir compte de l’hétérogénéité stylistique et technique des produits présentés. Si dans un premier temps, il est tenté de remettre en cause la classification de la Commission Royale – matières-premières, machineries, manufactures, beaux-arts – pour mieux  mettre en avant ses propres catégories développées précédemment dans Les quatre éléments de la construction ; il se ravise finalement afin de mieux se concentrer sur cette absence de « style » qui caractérise selon lui cette période charnière dans les arts décoratifs.

 

          C’est dans le deuxième chapitre de Science, Industrie et Art, que Gottfried Semper en appelle à la nécessité d’une science du style qui s’articulerait autour de trois axes principaux : l’histoire de l’art, l’enseignement de la technique et l’étude des influences. L’hétérogénéité de l’Exposition universelle n’est pas uniquement d’ordre stylistique et qualitatif. La visite du Crystal Palace est un voyage permanent dans le temps et dans l’espace puisque les productions des sociétés traditionnelles sont alors considérées comme le témoignage d’un temps révolu. À ses yeux, ces éléments correspondent à une origine « historique » dont on peut suivre les évolutions ornementales et techniques. Par ailleurs,  la révolution industrielle semble pour Semper bouleverser profondément le rapport à la matière et l’évolution du style. Les progrès de la science et de la technique doivent donc être enseignés pour perpétuer les fondements du style. Enfin, « l’étude des influences » rappelle aux lecteurs que l’industrie désormais capitaliste est soumise à une forme de rationalisation qui se doit d’éviter les particularismes locaux afin de répondre aux exigences d’un marché mondialisé. De la sorte, l’organisation de l’Exposition a vraisemblablement pesé sur la construction de cette science du style.

 

          Néanmoins, cette synthèse de l’Exposition universelle montre indirectement que Gottfried Semper a toujours l’espoir de gagner le nouveau continent. Selon lui, les productions américaines sont moins soumises au poids des traditions séculaires que les nations européennes. Les réalisations d’outre-Atlantique sont donc l’objet d’une attention toute particulière ; leur déconstruction stylistique est analysée par Semper comme la manifestation de l’économie capitaliste. Ce processus tend vers une forme de standardisation, où la structure serait totalement indépendante des traditions ornementales. Cette vision de l’architecture américaine fait explicitement référence d’une part aux appartement new-yorkais, et d’autre part à la structure même du Crystal Palace, construction temporaire utilisée pour être le support à l’installation de l’Exposition universelle.

 

          Par cette analyse, Gottfried Semper s’attache à souligner une interprétation de l’histoire en spirale. Les débuts de l’art industrialisé sont perçus par l’architecte comme le véritable commencement d’un nouveau cycle. Cette « Babylone moderne » que représente l’Exposition est le signe manifeste d’une transition. Aux efforts industriels pour déconstruire les formes historiques traditionnelles doivent s’ajouter de nouvelles méthodes d’enseignement de l’architecture.

 

          Les quatre derniers chapitre de Science, Industrie et Art semblent en premier lieu s’adresser au lecteur allemand, mais les idées exposées par Gottfried Semper s’inscrivent à la fois dans un contexte européen et plus particulièrement britannique où l’essor de l’art industriel modifie profondément l’éducation artistique. Les concepts énoncés dans le livre s’alignent avec ceux développés par Henry Cole dans son projet de réorganisation pédagogique. Et pour cause, en janvier 1852, Semper présente sa candidature pour un emploi à la London School of Design. C’est la raison pour laquelle l’architecte allemand concentre son argumentation sur une comparaison entre les situations anglaise et française.

 

          Gottfried Semper critique principalement la séparation entre beaux-arts et industries d’arts. Selon lui, le style apparaît grâce à un processus évolutif allant des métiers d’arts vers des œuvres plus élevées. L’organisation de la manufacture de Sèvres sert d’exemple puisque les élèves les plus doués peuvent accéder aux professions artistiques. Cette pédagogie qui procède « de bas en haut » donne aux élèves un solide socle de connaissances techniques leur permettant d’envisager la création d’œuvres plus sophistiquées. Par ailleurs, afin d’élever le goût de la population, Semper élabore le projet d’un établissement largement ouvert au public associant musée, atelier et école. Ce projet sera mis en place à la suite de l’Exposition universelle grâce à la restructuration de la London School of Design et à la création et à l’association du South Kensington Museum. Dès lors, le séjour anglais et la rédaction de Science, Art et Industrie semblent poser les jalons du grand livre de Gottfried Semper Der Stil (Le style), publié en 1860, dans lequel il réaffirme l’importance de la maîtrise de la technique dans une perspective évolutionniste de l’art. Il s’agit là d’un ouvrage fondamental pour toute la pensée « techniciste » de la fin du XIXè siècle

 

          La version française établie par Émile Reiber est publiée trente-quatre ans après la parution originale. Elle s’inscrit dans un contexte de découverte de l’œuvre de Gottfried Semper. Ces écrits théoriques ont notamment été évoqués par son fils Hans Semper en 1886 dans la revue La Construction moderne.  Le choix de cette traduction correspond aux yeux de Reiber à promouvoir l’union entre l’art et l’industrie et à stimuler les efforts en matière d’éducation artistique. Lors de l’Exposition universelle de Paris de 1878, Reiber propose à la section consacrée à l’enseignement une méthode d’apprentissage du dessin destinée à tous les enfants du pays. La publication de cette traduction permet à Émile Reiber de placer ses propres propositions sous l’autorité d’un architecte alors considéré comme un éminent théoricien de renommée internationale. En effet, à sa traduction, Émile Reiber ajoute ses propres contributions accentuant ainsi l’urgence d’une réforme pédagogique. Dans le contexte de l’ouverture prochaine de l’Exposition parisienne du centenaire, la peur d’un déclin national est des plus vives. Pour ce militant des industries d’art, l’héritage des manufactures royales reste une référence importante, afin d’imposer une restructuration de l’enseignement des arts et des techniques à la hauteurs des ambitions françaises.

 

          Il s’agit manifestement d’un cas de transfert culturel triangulaire. En effet, c’est la traduction française du bilan d’un architecte allemand sur une exposition anglaise et sur des méthodes d’enseignement britanniques et hexagonales. Malheureusement, la présentation d’Estelle Thibault ne précise pas si ces médiations culturelles ont eut une certaine efficience dans le domaine des arts et des industries. Toutefois, on comprend parfaitement que ces questions complexes de médiations ne pouvaient être traitées dans une si courte introduction, et nous espérons que ces interrogations feront l’objet d’une prochaine publication.