AA.VV.: Nîmes en joie, églises en soie, 15 x 21 cm, 124 pages, 147 images, Collection Focus Patrimoine Languedoc-Roussillon, ISBN 2362190595 - EAN 978-2362190599. Prix 10 euros
(Éditions Lieux dits, 2012)
 
Compte rendu par Raphaëlle Chossenot, Université Paris 1
(chossenot@univ-paris1.fr)

 
Nombre de mots : 1859 mots
Publié en ligne le 2014-08-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1831
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          L’ouvrage recensé résulte d’une enquête menée par l’Inventaire du patrimoine de Languedoc-Roussillon sur les textiles religieux catholiques nîmois connus ou conservés de la 2nde moitié du XVIIe siècle au 1er tiers du XXe siècle. Une attention toute particulière est portée sur ceux en soie car Nîmes fut une ville soyeuse : l’industrie de la soie y connut son heure de gloire dans le 3e quart du XVIIIe siècle, mais elle déclina par la suite et fut délaissée au profit de celle de Lyon, de telle sorte que la plupart des textiles connus ou conservés ne sont pas nîmois. Si les textiles nîmois subsistants des XVIIe-XVIIIe siècles sont peu nombreux (1re partie), ceux du XIXe siècle (2nde partie) abondent, ce qui correspond à un renouveau religieux qu’accompagne un vaste mouvement de reconstruction des édifices et de renouvellement des ornements liturgiques, autrement dit, de la paramentique, c’est-à-dire de l’ensemble des vêtements, coiffes, tentures, parements et ornements utilisés pour la liturgie. Au début du XXe siècle, l’arrivée de l’Art déco ne laisse que de rares témoignages (3e partie).

 

         L’ouvrage, centré sur l’utilisation et les processus de commande, présente les acteurs de celle-ci ainsi que ceux de la production locale et extérieure. Il débute par l’inventaire des ornements liturgiques les plus anciens connus et conservés dans la ville et, ce faisant, introduit aux techniques du textile. Les tissus aujourd’hui conservés sont le résultat de transformations multiples, ce qu’une étude poussée comme celle qu’a menée l’Inventaire sur Nîmes permet de restituer et de comprendre. Dans cet art comme dans d’autres, le remploi, la réutilisation et la modification sont fréquents. Ainsi, la couleur verte d’une chasuble du XVIIIe siècle de l’église Sainte-Perpétue est-elle due à une teinture effectuée au siècle suivant qui transforma cette soierie blanche à rayures et fleurs en couleurs à l’origine en un vêtement destiné au Temps ordinaire, dont le vert était la couleur liturgique. Ce reteint nous amène dans le monde de la couleur, essentielle dans le vêtement liturgique car, plus peut-être que l’ornementation, celle-ci participe de la cérémonie. Les descriptions des nombreuses célébrations religieuses qui prirent place dans la cité nîmoise, centre d’un évêché supprimé suite au Concordat de 1801 au profit d’Avignon mais finalement rétabli en 1821, contribuent d’ailleurs à nous les restituer, de même que la riche iconographie où les vues d’ensemble alternent avec des vues détaillées des motifs. Ces derniers, photographiés parfois à très petite échelle (voir les macrophotographies d’une chasuble de la cathédrale Saint-Castor datée de la fin du XVIIe siècle où sont mis en œuvre des filés or, des canetilles, des lames or lisses et matricées), laissent entrevoir la complexité et la richesse de certaines de ces étoffes.

 

         Le tissu était largement utilisé en contexte liturgique : chasubles, chapes, robes de cloches, bannières de procession, voiles de calice et tableaux généalogiques des évêques constituaient autant d’occasions de les mettre en œuvre et la qualité de leur confection était en étroite  relation avec l’importance de la cérémonie et du statut de l’église. Les vêtements liturgiques, parce qu’ils étaient portés régulièrement, s’usaient assez vite, si bien que leur entretien et leur renouvellement étaient permanents. Ce poste de dépenses devait être assez élevé, comme on le voit à travers l’exemple de l’ensemble en draps d’or de la cathédrale de Nîmes, acheté 8200 francs en 1844 et qui fut considéré comme trop vétuste et donc inutilisable pour la cérémonie de consécration de l’édifice qui eut lieu en 1882, soit une quarantaine d’années plus tard. Comme les ressources habituelles des commanditaires ne suffisaient souvent pas à couvrir les frais, on procédait à des quêtes spécifiques. C’est de cette manière que furent financées les bannières de l’Association des Enfants de Marie Immaculée (église Sainte-Perpétue, début XXe siècle). Cependant, au XIXe siècle, les aides financières (de l’État, des municipalités, des prêtres et évêques ainsi que des particuliers) contribuèrent à soutenir les fabriques qui devaient fournir les ornements liturgiques, charge qui s’ajoutait aux frais déjà engagés pour la restauration de leur lieu de culte, souvent endommagé pendant les évènements révolutionnaires. Certains achats bénéficièrent de ce que l’on pourrait appeler des « financements croisés », qui associaient différentes sources de revenus, comme le dais de procession de l’église Sainte-Perpétue acquis par la fabrique en 1860 grâce à l’aide de paroissiens.

 

         Les commanditaires disposaient de plusieurs moyens pour se procurer des ornements : les fabricants, pour leur part, proposaient une vaste gamme de produits allant de la vente de produits entièrement confectionnés, sur mesure ou non, à celle de tissus et d’éléments de passementerie dont la mise en forme pouvait être effectuée par des professionnels ou des bénévoles. Il était également possible de recourir aux services de marchands locaux ou extérieurs à la ville. À cette époque, le niveau de la production locale était assez faible, mais ces intermédiaires étaient en mesure de proposer une large palette de marchandises. Au titre des marchands nîmois, on pourra citer la maison Mirabaud & G. Peyre, qui vendait des « chales brodés et imprimés ; mérinos… », tandis que la très renommée Veuve Cancel était propriétaire d’une « Fabrique d’ornemen[t]s d’église, […], chasubles et chapes ». Mais, nous l’avons dit, la plupart des ornements utilisés au XIXe siècle à Nîmes provient de maisons lyonnaises. Les soyeux de cette ville avaient adopté le métier Jacquard vers 1820 et, encouragée par le gouvernement, leur production connut un grand succès, surtout grâce à la réalisation de créations dessinées originales de style néo-gothique. Certaines maisons bénéficièrent d’une longévité remarquable, comme la Maison Henry qui exista du milieu du XIXe siècle à 1975. Il est encore parfois possible d’identifier l’origine de certains tissus en étudiant les damas, les points et les techniques utilisés, et de compléter les informations livrées par les sources d’archives des paroisses.

 

         En marge de ce secteur marchand subsistait une production locale, bénévole, religieuse (des Bénédictines, en particulier) mais aussi laïque. Celle des religieuses, bien qu’en net déclin, n’avait en fait pas totalement disparu, mais son rôle est difficile à apprécier. Il ne faudrait pas non plus oublier les offrandes de textiles effectuées par les laïcs ou des membres du Clergé, qui demeuraient très courantes et jouaient un rôle prépondérant, de même que les dons de l’œuvre des tabernacles, attestée dès 1866 à Nîmes, et dont l’une des missions consistait à doter les paroisses les plus pauvres en ornements.

 

         L’iconographie, à l’instar de la couleur, est en adéquation avec la fonction des vêtements : les motifs de fleurs, d’épis de blé et de grappes de raisin décoraient fréquemment les tissus destinés à la célébration de l’Eucharistie. Cela explique certainement le succès d’un motif formé par un bouquet de fleurs avec grappes de raisin et épis de blé dont l’auteur observe le succès depuis de sa création durant le règne de Louis XVI jusqu’à 1850. D’autres sujets semblent en revanche plus originaux : pour le domaine liturgique, on peut citer une représentation de l’Arche d’alliance avec la Table des pains de proposition, tirée de l’Ancien Testament, qui figure sur un dais de procession rouge de l’église Saint-Paul de 1860. Pour les associations pieuses et les confréries, on peut mentionner les instruments et clés de musique figurés sur les bannières des sociétés chorales, comme celle de l’église Sainte-Perpétue (limite XIXe-XXe siècle). L’auteur rappelle qu’en effet, l’iconographie des ornements des associations pieuses et des confréries visait autant à identifier le groupe que le but que celui-ci visait. Les bannières portées lors des processions étaient l’objet d’une attention constante car elles étaient exhibées en maintes occasion, lors des fêtes du calendrier liturgique traditionnel ainsi que dans le cadre des cérémonies plus ponctuelles, mais non moins fastueuses, qui prenaient place dans cette ville.

 

         Au terme de la lecture de cet ouvrage original, passionnant, érudit et abondamment documenté, on se sent devenir encore plus exigeant ; ainsi, on pourra regretter que le lexique technique, bienvenu, ne soit pas plus développé au regard de l’analyse souvent poussée des techniques mises en œuvre. Quelques rapides rappels sur la réglementation religieuse en matière d’ornements liturgiques (couleurs, héraldique…), même s’ils font partie des passages obligés dans ce domaine, auraient également été utiles. L’obligation canonique d’utiliser la soie naturelle pour la confection des chasubles ne justifie-t-elle en effet pas en grande partie le sujet même de l’enquête, Nîmes ayant été une ville « soyeuse » ? Il est vrai que la bibliographie, classée de manière thématique, permet de retrouver facilement les références utiles dans ce domaine. Et que les quelques regrets exprimés ici sont essentiellement à mettre sur le compte des contraintes éditoriales.

 

         On pourra compléter l’approche de la paramentique et, plus largement, de l’usage du tissu en contexte religieux, par les ouvrages cités en bibliographie, mais aussi, de manière générale, en se référant à la « Bibliographie sélective dans le domaine du textile et de l'orfèvrerie religieuse (2000-2012) » produite, mise en ligne et remise à jour régulièrement par le Bureau de la conservation du patrimoine mobilier et instrumental (Ministère de la Culture) ainsi qu’aux travaux de l’Association Française pour l’Étude du Textile (AFET) et à ceux du Centre International d'Étude des Textiles Anciens (CIETA).

 

         Le petit mais fort utile opus de K. Staniland sur Les brodeurs (1992), consacré à la période antérieure, et qui retrace l’histoire de la broderie depuis le Haut Moyen Âge jusqu’au XVIe siècle, montre que la plupart des problématiques valables pour les XVIIIe-XXe siècles le sont déjà auparavant. Dès le début, le goût pour ce medium conçu par le commanditaire comme un moyen de s’afficher et d’illustrer un sujet est déjà à l’œuvre. Il en va de même du souci d’économiser le tissu et les matières premières, du remploi de tissus laïcs ou religieux, et de la copie de motifs. En revanche, la dimension domestique et féminine de la confection d’ornements religieux – dont certains couvents s’étaient d’ailleurs fait une spécialité –, forte jusqu’au XIXe siècle, paraît nettement régresser au moment de l’industrialisation de la production des ornements en soie. Elle ne disparaît toutefois pas totalement et reprend un peu de vigueur durant la 1re moitié du XXe siècle : la part de la production paramentique industrielle de qualité baisse alors car conception et production sont reprises en main par des groupes de clercs (au sein du mouvement bénédictin, notamment) et d’artistes (voir les Artisans de l’autel ou les Amis de l’art liturgique…) soucieux de préserver la dimension sacrée du vêtement liturgique et qui confient par conséquent à de petits ateliers le soin de réaliser leurs créations.

 

         Certains volumes de la collection de l’Inventaire « Regards du patrimoine » (Regards sur la tapisserie (2002), Regards sur le patrimoine textile (2009) et Regards sur les objets de dévotion populaire (2011)) offrent également des exemples régionaux qu’on pourra comparer au cas nîmois et introduisent d’autres problématiques, comme celle, cruciale de nos jours, de la conservation-restauration et donc du devenir des ornements liturgiques lorsqu’ils ne sont plus utilisés.

 

         Cet ouvrage, par la richesse de son contenu et de son iconographie, aborde un domaine assez pointu, souvent peu vulgarisé, et permet de se faire une idée précise du type d’objet décrit dans les inventaires d’ornements d’église, familiers aux historiens. Il trouve parfaitement sa place dans la bibliographie sur la paramentique, qui ne cesse de croître depuis une dizaine d’années, et dont on ne peut que souhaiter la poursuite.