AA.VV.: Palais et châteaux des archevêques de Narbonne (Xe–XVIIIe siècle/ Inventaire du Patrimoine, 128 pages, collection Focus Patromoine, ISBN-10: 2362190609, ISBN-13: 978-2362190605, 9,50 euros
(2012 Lieux dits)
 
Compte rendu par Raphaël Tassin, EPHE (Paris)
(r.tassin@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1416 mots
Publié en ligne le 2013-02-21
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1832
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          Palais et châteaux des archevêques de Narbonne est le deuxième volume de la collection « Focus Patrimoine » publiée par les éditions Lieux Dits, parallèlement à un premier volume intitulé Nîmes en joie, églises en soie (2012). Créée par le conseil régional de Languedoc-Roussillon, en collaboration avec l’Inventaire, cette série s’est fixée pour objectif de mettre en lumière le patrimoine parfois méconnu de la région et de diffuser à un large public les recherches le concernant, soit sous forme de monographies centrées sur un site, un monument ou un artiste, soit de synthèses plus générales sur un corpus comme dans le cas présent. Figurant parmi les archevêchés les plus riches et les plus grandes seigneuries temporelles du royaume de France, l’archidiocèse de Narbonne constituait – grâce à son patrimoine immobilier unique en France – un sujet tout à fait pertinent pour une publication de ce type.

 

          L’ouvrage se divise en deux parties distinctes : d’abord une histoire succincte de la seigneurie archiépiscopale qui permet de replacer ses résidences dans un contexte plus large et de saisir les dynamiques qui caractérisent son passé millénaire ; ensuite une sorte de catalogue réunissant de petites notices monographiques sur chacun des vingt-trois édifices (dix-neuf châteaux, trois forts ainsi que l’ensemble cathédral de Narbonne). On y apprécie particulièrement l’abondance et la variété des illustrations – photographies modernes ou anciennes, pièces d’archives, portraits des protagonistes principaux, cartes permettant de bien situer les lieux décrits – mais on en regrette quelquefois la taille très réduite (p. 81, 103).

 

          Déjà dépositaire au viiie siècle d’un patrimoine très important, l’archevêque s’est très vite trouvé en conflit avec des féodaux, surtout avec le vicomte de Narbonne, avec lequel il partageait le pouvoir temporel sur la ville. La situation était telle que l’archevêque Guifred (1019-1079) dut asseoir son autorité à la manière d’un véritable seigneur. La seigneurie s’agrandit et acquit des places stratégiques au cours du xiie siècle, grâce à des achats, des négociations, voire des expéditions militaires (Capestang, Villerouge ou encore Montels). Cependant la croisade des Albigeois fut source de grandes difficultés et Arnaud Amaury (1212-1225) eut du mal à s’imposer face à Simon de Montfort et au roi Philippe Auguste.

 

          L’épiscopat de Pierre Amiel (1226-1245), excellent négociateur et par ailleurs fort enclin à guerroyer plutôt qu’à assumer son rôle pastoral, permit de récupérer des terres perdues et préluda à un siècle de prospérité. Entre 1250 et 1350, on notera le rôle important de Gui Foulques (1259-1263) – futur pape Clément IV – et Gilles Aycelin (1290-1311), soutenus par un chapitre cathédral solidaire. Mais cette période florissante s’interrompit bientôt avant une sorte de longue stagnation à partir de 1360 environ jusqu’à la fin du xvie siècle, si l’on en croit l’inventaire des biens de la seigneurie dans le Livre vert de l’archevêché de Narbonne, rédigé sous l’égide de Pierre de La Jugie (1347-1375). Même le « beau xvie siècle », marqué par la présence de cardinaux-archevêques proches de la cour du roi de France – Georges d’Amboise, Jean de Lorraine, Ippolito d’Este ou François de Joyeuse – fut un moment difficile à cause des guerres de religions. En l’absence d’archives, brûlées à la Révolution, on peut seulement s’arrêter pour les xviie et xviiie siècles sur l’application des canons tridentins, avec l’installation des nouveaux ordres religieux créés à la suite du concile. Tandis que l’influence temporelle des archevêques sur les communautés alentour, encore prégnante au xviie, s’est amenuisée au xviiie siècle, sa présence dans la ville même de Narbonne s’est renforcée, comme en témoigne le réaménagement partiel du Palais Neuf. C’est donc une seigneurie, certes déclinante, mais toujours riche qui disparut avec la nationalisation des biens du clergé le 2 novembre 1789.

 

          L’ouvrage insiste de manière pertinente sur le fait que le pouvoir de l’archevêque se trouvait indissociablement lié à celui des vicomtes de Narbonne, avec qui il partageait le pouvoir temporel sur la ville et qui lui devaient l’hommage. Des conflits sur leurs juridictions respectives éclatèrent très fréquemment jusqu’à ce qu’un arbitrage ait lieu en 1352. Les hostilités cessèrent définitivement en 1507 lorsque le vicomté fut intégré au domaine royal par Louis XII. Les relations avec d’autres voisins ne furent pas toujours simples non plus, notamment avec le seigneur de Montpeset ou la puissante abbaye cistercienne de Fontfroide qui tirait avantage de sa dépendance directe vis-à-vis du Saint-Siège.

 

           Quant au patrimoine immobilier, la rareté des sources ne permet pas toujours de connaître les conditions exactes des constructions. On connaît malgré tout assez bien l’usage que l’on en avait : sur les dix-neuf châteaux et trois forts, dix-sept étaient à l’usage exclusif de l’archevêque – les autres étaient à disposition de vassaux ou du roi. On y trouvait donc des chambres qui étaient aménagées pour lui ainsi que pour les officiers qui l’accompagnaient dans ses déplacements. En effet, surtout jusqu’au xive siècle, les prélats tenus de visiter chaque église de leur diocèse de manière régulière menaient une vie itinérante, comme ce fut d’ailleurs le cas très longtemps de la cour du roi de France. Les résidences favorites semblent avoir été, au xiiie siècle, Capestang et Montels et, au xive siècle, le château de Pieusse. Jamais construites ex nihilo, mais toujours sur un édifice préexistant, les bâtisses adoptaient généralement un plan quadrangulaire caractérisé par une grande salle (aula ou tinel) décorée. Il semble que l’on fit régulièrement appel, pour la reconstruction ou l’agrandissement, aux maîtres d’œuvre du roi.

 

          Le vaste territoire sous l’autorité des archevêques de Narbonne était divisé en baylies – circonscription fiscale confiée à un bayle-receveur qui se chargeait de prélever les impôts et les redevances. La seconde partie du livre respecte cette subdivision géographique par baylie et fait, par de claires et concises descriptions, un inventaire exhaustif des bâtisses.

 

          On s’arrêtera ainsi avec grand intérêt sur la notice consacrée au groupe palatial de Narbonne composé, à côté de la cathédrale Saint-Just-et-Saint-Pasteur, d’un Palais Vieux et d’un Palais Neuf, le tout formant un complexe architectural comparable au Palais des Papes d’Avignon. À la résidence fortifiée élevée entre le xe et le troisième quart du xiiie siècle, Gilles Aycelin ajouta, après 1290, un Palais Neuf, avec notamment un nouveau donjon et des logements pour ses officiers, tandis qu’il continua à habiter dans la partie ancienne. On ajouta, au xive siècle, un corps de bâtiment avec deux grandes salles de réception (salles des Synodes et des Consuls) et ce n’est qu’au xviie que l’archevêque déserta le Palais Vieux pour rejoindre les bâtiments réaménagés de l’aile la plus récente.

 

          Pour les autres résidences du corpus, le château de Capestang, dans la baylie éponyme, offre de son côté un grand intérêt avec sa grande salle ornée d’un étonnant plafond ayant gardé son aspect authentique. On y observe environ 150 scènes révélant « la truculence et les angoisses du monde médiéval » (p. 67). Des décorations du même type réalisées aux xiiie et xive siècles existent aussi au château de Pieusse.

 

          Des trois sites fortifiés de la baylie de Sigean, qui fut l’objet de prestigieuses visites au cours de son histoire (l’empereur Sigismond, les rois Charles IX, Louis XIII et Louis XIV), il ne reste que peu de choses mais l’on doit noter une partie du village fortifié de Fontjoncouse dont subsiste la petite église romane Sainte-Léocadie. À Canet, qui figure parmi les plus anciennes propriétés des archevêques, prenait place un moulin fortifié et un château médiéval un temps délaissé puis transformé en résidence de campagne par Mgr Fouquet, frère du célèbre surintendant. Quant à la maison forte de Fontarèche, elle doit sa reconstruction au cardinal Giulio de’ Medici, futur pape Clément VII. Résidence fortifiée du xiiie siècle, transformée en prison au xviiie, le château de Villerouge-Termenès est le mieux conservé du corpus après le palais de Narbonne et, depuis 1993, est ouvert au public. Il prend la forme d’une vaste enceinte quadrangulaire de 900 m2 agrémentée de quatre massives tours d’angles.

 

          En définitive, on doit saluer l’effort didactique et iconographique de l’ouvrage qui présente, pour un large lectorat, le patrimoine bâti des anciens archevêques de Narbonne. Il résume à la fois les grandes lignes d’une histoire millénaire et permet aux non-initiés une première approche de l’architecture castrale de la région. Il est donc à souhaiter que cette série se développe et s’enrichisse de nouveaux ouvrages consacrés à d’autres aspects du patrimoine en Languedoc-Roussillon.