Chevallier, Fabienne: Le Paris moderne. Histoire des politiques d’hygiène (1855-1898), 410 pages, 115 ill., collection Art & Société, ISBN-10: 2753510237, ISBN-13: 978-2753510234, 22 euros
(Presses universitaires de Rennes, Rennes 2010)
 
Compte rendu par Alexandre Klein, Université d’Ottawa
(kleinalqc@gmail.com)

 
Nombre de mots : 3473 mots
Publié en ligne le 2013-12-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1837
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Le compte rendu porte également sur l’ouvrage suivant :

 

Chevallier, Fabienne: La naissance du Paris moderne. L’essor des politiques d’hygiène 1788-1855, 301 p., 54 illustrations, ISSN 1164-8627 (ouvrage en ligne : http://www.bium.univ-paris5.fr/histmed/asclepiades/chevallier_2009.htm),

 (Paris, Université Paris Descartes (B.I.U.M.) 2012)

 

          L’historienne de l’art Fabienne Chevallier, actuellement en poste au service de la conservation du musée d’Orsay et membre associée de l’équipe d’accueil « Histoire et critique des arts » à l’université de Rennes 2, a soutenu en 2009 une Habilitation à Diriger des Recherches consacrée à l’histoire du rôle des politiques d’hygiène dans la formation du Paris moderne. Cette monographie, au carrefour de l’histoire de la médecine, de l’histoire de l’architecture et de l’histoire politique, a donné naissance à deux ouvrages distincts, mais complémentaires. Le premier, publié en ligne l’année même sur le site de la Bibliothèque interuniversitaire de la santé, explicite le rôle de l’hygiène dans les politiques publiques et les démarches de rénovation urbaine de la ville de Paris au cours de la première moitié du XIXe siècle. Le second, édité en 2010 aux Presses Universitaires de Rennes en collaboration avec le Comité d’histoire de la ville de Paris, poursuit l’analyse en étudiant l’évolution du recours à l’hygiène dans les politiques publiques au cours de la seconde moitié du siècle et son importance dans l’émergence tant du Paris moderne que de l’urbanisme naissant. L’ensemble présente une étude cohérente, particulièrement détaillée et largement illustrée, de l’importance des enjeux de santé publique dans la (trans)formation de la ville de Paris au long du XIXe siècle.

 

          Dans le premier volume, l’auteure se consacre aux politiques d’hygiène forgées sous l’Ancien Régime et étudie la manière dont elles ont déterminé l’éclosion du Paris moderne depuis le rapport de Tenon sur les hôpitaux de 1788 jusqu’au grand emprunt du préfet G. E. Hausmann (1809-1891) de 1855.

 

          Pour ce faire, elle expose tout d’abord les conditions scientifiques dans lesquelles ces politiques ont émergé, en retraçant les bouleversements institutionnels et théoriques consécutifs à la Révolution française. La suppression complète des institutions médicales qui s’y est opérée s’accompagne d’une refonte des enseignements et des découpages disciplinaires telle qu’elle permet à l’hygiène, qui avait déjà progressivement quitté son acceptation antique de mode de vie personnel, d’acquérir le statut de savoir scientifique à part entière. En suivant le parcours « personnalités hors du commun » (p. 14), Chevallier peut aborder la transmission de l’intérêt sociopolitique pour l’hygiène d’une période à l’autre, tout en repérant les ruptures épistémologiques qui permettent, notamment à l’anatomie pathologique, de voir le jour et de bouleverser la science médicale dans son ensemble. L’étude de l’épidémie de choléra de 1853-1854 clôt ce chapitre en exemplifiant les relations nouvelles entre le pouvoir politique et le savoir scientifique (médical, mais aussi chimique) qui se sont forgés au cours de ces premières décennies et que le second chapitre explicite davantage.

 

          Centré sur le conseil de salubrité du département de la Seine qui vit le jour en 1802, le second chapitre détaille en effet la manière dont l’administration parisienne s’est également réorganisée suite à la Révolution, en prenant appui sur les experts scientifiques nouvellement établis. Défenseur d’une politique publique de proximité, ce conseil qui rassembla des pharmaciens avant de s’ouvrir plus largement aux médecins et aux ingénieurs, avait pour fonction d’assurer la gestion sanitaire, industrielle et sociale de Paris. Il jouait ainsi un rôle de conseil et d’évaluation tant techniques que juridiques auprès de la population et des professionnels. Statuant d’abord essentiellement sur la toxicité de certaines substances, il étendit rapidement son champ d’action en développant, parfois par la création de commissions dédiées, un rôle d’arbitrage social à l’égard des effets de la révolution industrielle, une réflexion sur la notion de maladie professionnelle, ainsi qu’une expertise relative à la qualité de l’eau, à la salubrité des constructions et à l’éclairage des habitats. 

 

           Il fut donc au cœur de l’apparition des réseaux d’hygiène auxquels est consacré le troisième chapitre. En s’intéressant d’une part au problème de l’approvisionnement et de la distribution de l’eau et d’autre part à celui, corrélatif, de la gestion des déchets, il explicite leur rôle dans la réorganisation spatiale de la ville de Paris et dans la démocratisation progressive de l’hygiène. La canalisation de l’Ourcq, le développement des trottoirs, la répartition des bornes-fontaines ou l’agrandissement des égouts sont autant de problèmes qui valorisent les ingénieurs comme des acteurs à part entière de l’hygiène urbaine qui se dessine alors. L’accès facilité à l’eau transforme les comportements et les représentations et, à mesure que se multiplient les bains ainsi que les lavoirs, l’hygiène domestique entre dans le champ des politiques sociales.

 

          Les réseaux d’hygiène ne sont que l’un des éléments qui participent au changement du visage de Paris. La première moitié du XIXe siècle voit également les rues parisiennes se métamorphoser, tout en conservant une symbolique politique forte que lui avait conférée la Révolution française. La réglementation de la rue, par la prise en charge gouvernementale de sa nomenclature, de la normalisation de sa signalétique, ou encore de la numérotation des maisons, participe d’une hygiénisation, mais également d’une politisation de cet espace devenu officiellement public. L’accès à l’eau, le pavage et l’entretien de la chaussée et enfin l’éclairage finissent de dessiner la rue nouvelle. Si elle reste présente dans cette modernité urbaine naissante, l’hygiène commence néanmoins à céder le pas à d’autres moteurs des politiques d’urbanisation, telles que la circulation ou la valorisation visuelle des lieux de pouvoirs. Mais la ville n’est pas uniquement l’objet des régimes politiques qui se succèdent. Les Trois Glorieuses et l’insurrection de 1848 rappellent aux gouvernants et aux experts que, même si le Paris moderne prend forme dans les ouvertures d’avenue et l’hygiénisation de rues devenues objets du pouvoir politique, la rue, et les pavés qui l’habillent, restent des objets politiques toujours aux mains du peuple.

 

          C’est donc tout naturellement vers les Parisiens que se tourne finalement l’auteure en consacrant le cinquième et dernier chapitre de ce premier volume à leur approvisionnement en nourriture. La crainte de la disette et de la pénurie, dont la Révolution a rappelé qu’elles étaient des causes majeures de soulèvement du peuple, conduisent les nouvelles autorités à se pencher rapidement sur la construction ou le réaménagement des lieux d’alimentation. Le regroupement des abattoirs en périphérie de la ville, auquel s’adjoint une réforme de leurs pratiques visant à en maximiser la salubrité, s’accompagne de l’édification d’un grenier à grain, d’une halle aux vins et de l’aménagement d’un réseau de marchés de détail qui laissent eux-aussi une trace dans le paysage parisien moderne. La création des célèbres Halles centrales, qui mit près d’un demi-siècle à se concrétiser, témoigne finalement de la vivacité des débats tant politiques qu’hygiénistes et urbanistiques qui émaillent et spécifient la naissance du Paris moderne.

 

          Cette première partie de l’étude a mis en lumière les étapes de fondation d’une hygiène urbaine soutenue par des experts de diverses origines disciplinaires, intégrée dans les cadres de l’action municipale parisienne, et progressivement adoptée par une population de plus en plus sensible à ses apports. À mesure que s’écoulent les chapitres et les décennies, on a pu constater l’importance majeure de l’hygiène dans la formation de la ville de Paris : elle est, pendant cette première moitié de XIXe siècle, le moteur essentiel des aménagements urbains et des décisions politiques qui lui furent relatives. Et tandis qu’elle se structure comme discipline médicale à part entière, elle ne cesse de s’enrichir des apports des ingénieurs et des architectes, au point de devenir une discipline tentaculaire symbolisant avant tout l’association de plus en plus ténue qui s’élabore entre les préoccupations politiques à l’égard de la ville et les savoirs scientifiques qui peuvent soutenir cette démarche. Finalement, alors qu’elle avait permis le renouveau de l’intérêt politique et scientifique pour la ville, on découvre qu’elle avait engagé par là même son propre dépassement. Ce sont désormais des considérations politiques, policières et socio-économiques qui vont diriger les rénovations de la ville de Paris au cours de la seconde moitié du second XIXe siècle, opérant un déplacement sensible du rôle et de la portée de l’hygiène dans les politiques publiques du Paris moderne.  

 

          C’est ce que détaille le second volume qui poursuit, après une longue introduction résumant les analyses et conclusions du premier volume et précisant les enjeux méthodologiques de l’ensemble, l’étude du rôle de pivot que tint l’hygiène dans les transformations urbaines propres au XIXe siècle. Prenant pour point de départ la rupture des années 1854-1855, qui marque la transformation du mode de distribution d’eau, des méthodes de l’action publique et du financement de la ville, il décrit la mutation de l’hygiène accompagnant la transformation de son rapport avec les politiques publiques et avec les enjeux de modifications de la ville de Paris, et ce jusqu’en 1898, date de publication du Traité de salubrité urbaine de Georges Bechmann.

 

          Son premier chapitre repose la problématique centrale de l’étude en interrogeant le rôle ambigu de l’hygiène dans les réformes urbanistiques qu’a connues la capitale dans le second XIXe siècle. Si elle était avant tout le « fer de lance des bonnes intentions impériales » (p. 68), sous le Second Empire, cohabitant alors avec d’autres moteurs (sécuritaires, circulatoires et économiques) de transformations urbaines, l’hygiène reprit un rôle central sous la troisième République grâce au renouveau du Comité d’hygiène publique et de salubrité de la Seine. Ce regain d’intérêt s’accompagna d’un élargissement de la notion même d’hygiène qui, devenue symbole du progrès social et urbain, était investie par tous, et notamment par les architectes qui y trouvèrent une source de renouvellement de l’esthétique architecturale et urbaine. Pour rendre compte de cette évolution, les quatre chapitres suivants analysent chacun un domaine particulier de l’hygiène urbaine. 

 

          Le chapitre deux étudie tout d’abord le cas particulier de la reconstruction de l’Hôtel-Dieu afin de rendre compte de la mutation qui s’opère au sein de l’hygiène hospitalière. Autour de ce projet architectural se joua en effet une série de débats tant médicaux que politiques concernant la pertinence de maintenir l’édifice sur l’île de la Cité et d’adopter le modèle pavillonnaire anglais qui avait été choisi pour la construction de l’hôpital Lariboisière en 1854, mais qui montrait déjà ses limites. Le choix final, opéré pour des raisons essentiellement politiques, conduisit à la construction d’un hôpital aux normes d’hygiène déjà dépassées, notamment par les maternités mises en place par le médecin Stéphane Tarnier qui s’était pour l’occasion emparé des questions de conception architecturale.

 

          Le chapitre trois analyse ensuite le problème du logement insalubre. Explicitant les améliorations permises par le travail important de la commission des logements insalubres, il constate également les limites de sa politique de proximité et la nécessité d’une unification des politiques de lutte contre l’insalubrité au sein d’une même instance. La création de la Revue d’hygiène et de police sanitaire en 1879, l’épidémie de fièvre thyroïde de 1882, puis celle de choléra en 1884 sont autant d’évènements qui accélèrent la création d’un casier sanitaire unique et d’une politique d’hygiène unifiée et rassemblée au sein d’une Direction nouvelle. Ces démarches, qui portent rapidement leurs fruits, participent finalement à la valorisation de la notion repensée d’hygiénisme comme outil de modernisation sociale de la ville.

 

          L’histoire de la naissance de l’habitat à bon marché, rapportée dans le chapitre quatre, explicite la diversification des problématiques à l’œuvre dans le développement urbain de Paris. Elle détaille en outre les difficultés de relations entre le pouvoir central et l’administration municipale et leur impact négatif sur le développement des logements ouvriers à Paris avant les législations de la fin du siècle. 

 

          Mais, à l’inverse de cet exemple des habitats à bon marché, le cas de l’hygiène scolaire, traité dans le chapitre cinq, fut un succès retentissant qui marqua la particularité de l’espace urbain parisien. C’est en effet au sein des établissements d’instruction que la doctrine architecturale hygiéniste va particulièrement briller et s’accroitre. Au cœur de la troisième République, l’école devient naturellement le point nodal où les doctrines en vogue que sont l’hygiénisme et le républicanisme se retrouvent. Les traités architecturaux d’origine médicale qui se développent alors pour les bâtiments scolaires marquent l’avènement d’une pensée architecturale nouvelle. L’hygiène scolaire synthétise en effet les apports des questions originalement médicales de santé urbaine avec le renouvellement de l’architecture et de l’esthétique, et ce en participant activement à la démocratisation de problématiques hygiénistes et à l’élévation de la nation française dont Paris était devenu la vitrine. L’hygiène scolaire devient ainsi le porte-drapeau, effectif et théorique, d’un urbanisme hygiéniste en plein essor.

 

          Le chapitre six explicite finalement le parachèvement de l’assainissement de la ville qui prit forme dans la seconde moitié du siècle. À travers l’histoire du développement des égouts et de l’accession des Parisiens au tout-à-l’égout, il offre une vue d’ensemble des mutations profondes que connut Paris entre 1855 et 1898. Les débats qui eurent lieu à cette occasion témoignent d’un important glissement dans les processus de décision : l’affirmation d’un conseil municipal fort et décisionnaire, mais également celle des experts, ingénieurs, médecins ou chimistes qui, en son sein ou au sein de la Revue d’hygiène et de police sanitaire, sont désormais entendus comme des partenaires décisionnels incontournables. C’est donc le double mouvement de spécialisation et de démocratisation de l’hygiène, au cours du XIXe siècle et particulièrement de sa seconde moitié, qu’exemplifie le cas de l’assainissement urbain.  

 

          Le dernier chapitre se consacre finalement à l’hygiène elle-même et décrit l’ouverture progressive de son champ d’application, au moyen d’une analyse des traités qui lui furent consacrés dans les différentes disciplines ou professions qui s’y intéressèrent. Il démontre ainsi que si l’hygiène fut un catalyseur pour la modernité urbaine, c’est d’abord parce qu’elle fut un espace d’émulation et de renouvellement sans précédent des savoirs et des techniques. Le déploiement encyclopédique de l’hygiène urbaine manifeste un positionnement épistémologique favorisant l’interdisciplinarité au profit de l’innovation et de l’inventivité. C’est grâce à cette situation centrale, qui permettait aux médecins, aux chimistes, aux ingénieurs, aux constructeurs et aux architectes de dialoguer ensemble, que l’hygiène urbaine put connaître des progrès majeurs et ainsi participer tant à l’évolution des savoirs et des pouvoirs politiques qu’à l’amélioration des conditions de vie des Parisiens. C’est également pour cette raison qu’elle fut au cœur de la formation de la modernité architecturale et urbaine et à l’origine du champ disciplinaire et professionnel qui prendra progressivement sa place au cours du XXe siècle : l’urbanisme moderne. 

 

          L’histoire des politiques d’hygiène parisienne que nous présente Fabienne Chevallier ne peut laisser indifférent son lecteur, tant le travail qu’elle effectue est à la fois imposant et particulièrement original. C’est en effet une recherche d’ampleur qu’elle a réalisée pour donner naissance à ces deux volumes. Le fait d’étudier l’ensemble des modifications relatives à l’hygiène urbaine sur un siècle complet est déjà une entreprise particulièrement ambitieuse, mais elle l’est d’autant plus que chaque affirmation qui s’y trouve est le fruit d’une analyse précise et réfléchie que soutient un corpus bibliographique massif et surtout un travail d’archives important. Loin de se contenter d’une simple synthèse de la bibliographie existante, Chevallier s’attache à passer à la question du matériau archivistique chaque élément traité. Et ce sont ainsi des dizaines de cartons ouverts et des centaines de feuillets parcourus que l’on devine aisément au fil des pages lues et qui donnent à ce travail tant une saveur particulière, qui est propre à l’archive, qu’une assise historiographique forte. Le travail d’exhumation et d’analyses d’archives, pour beaucoup inédites, qu’a réalisé l’auteure offre à cette recherche son originalité et son importance. Mais original, inédit même, ce travail l’est également par son contenu historique. En parcourant un siècle de politiques d’hygiène parisienne, ces deux ouvrages éclairent l’évolution rarement abordée des relations entre hygiène, urbanisme naissant et santé publique. Ils mettent notamment en lumière la transition qui s’opère entre la perspective philanthropique des Lumières et la politique hygiéniste de la troisième République, ce glissement qui se produit entre l’hygiène et la préoccupation du bien commun. Certes, de son entrée sur la scène sociopolitique par le biais des idéaux des Lumières à son dépassement progressif par des considérations économiques, sécuritaires et politiques jusqu’à son retour en grâce dans le dernier tiers du siècle sous le coup de son ouverture interdisciplinaire, on ne fait apparemment que redécouvrir l’hygiène que l’histoire sociale de la médecine a depuis longtemps mise en lumière. Mais là où le parcours que nous rapporte Fabienne Chevallier est sans précédent, c’est qu’il retrace cette histoire apparemment bien connue à partir d’un angle si différent et d’éléments habituellement si peu traités qu’elle en prend une tournure neuve. Car en abordant l’histoire de l’hygiène par le biais des pratiques architecturales et urbanistiques, son étude permet de relier les éléments sociopolitiques, scientifiques et économiques qui composaient habituellement sa description de manière à ce que son unité se fasse jour. L’hygiène est ce dispositif, tantôt revendiqué, tantôt minoré, qui a organisé l’avènement de notre modernité tant scientifique que sociopolitique, parce qu’elle décrivait et prescrivait les conditions de vie de l’homme moderne, l’homme urbain. Comme dispositif anthropologique d’une modernité qualifiée par son urbanité, l’hygiène ne pouvait être abordée pour elle-même qu’en partant de la ville. C’est ce qu’a parfaitement compris et réalisé Fabienne Chevallier dans cette étude. Et c’est pour cette raison, même si, en historienne de l’art, elle insiste sur le rôle de l’hygiène dans le renouvellement de l’architecture urbaine, que son ouvrage pourra satisfaire tant l’historien de l’architecture ou de la ville, que l’historien de la santé ou même de la politique. Son étude peut en effet être lue à la fois comme une histoire « hygiénique » de la création du Paris moderne, comme une histoire scientifique, sociale et politique de l’hygiène urbaine ou comme une histoire « médicale » de l’architecture et de l’urbanisme naissant. C’est là la qualité essentielle du travail de Chevallier que de parvenir à satisfaire les exigences de ces trois champs d’intérêt qu’elle aborde, tout en proposant, dans le même mouvement, à chacun de renouveler ses vues à l’aune des apports des autres. C’est pourquoi, par exemple, le spécialiste d’histoire de la médecine acceptera la rapidité de certaines analyses ou le choix historiographique d’une perspective fortement hagiographique dans les chapitres consacrés à sa discipline, puisqu’il ne pourra que constater que l’ensemble, par sa perspective originale et interdisciplinaire, lui offre un regard renouvelé sur une histoire de l’hygiène qu’il pensait connaître. D’autant plus que l’auteure, par la clarté de ses analyses, la fluidité de son écriture, et l’ajout très didactique de notices biographiques en fin d’ouvrages rend son travail particulièrement accessible, et ce malgré un propos spécialisé faisant appel à des connaissances avancées en histoire de l’architecture ou impliquant comme préalable des notions sur l’histoire de Paris.

 

          Le seul questionnement qui pourrait peut-être être soulevé est l’usage, notamment dans le second volume, de l’expression « politiques d’hygiène » pour définir l’objet général du travail. Car si le premier ouvrage traite bien de l’essor de politiques consacrées à l’hygiène au début du XIXe siècle, le second est loin de se limiter à une étude des politiques d’hygiène. Bien au contraire, ce sont presque les objets qu’il aborde le moins et on pourrait alors comprendre qu’un lecteur se fiant au sous-titre puisse se trouver fort dépourvu au fil de sa lecture. Au lieu de tenter de justifier ce choix terminologique en adoptant une conception particulièrement large de la notion de politiques d’hygiène[1], peut-être aurait-il fallu afficher sur la couverture ce qui est le sujet du travail, cet objet même qui lui assure son originalité : l’hygiène urbaine. Car c’est bien plus du développement d’une hygiène de la ville en général – incluant ses politiques, ses théories, ses pratiques, ses représentations, ses discours, ses modes de gestion ou de décision – dont traite finalement cette étude. L’auteure l’admet d’ailleurs sans problème lorsqu’elle définit le projet global dans lequel s’inscrit cette étude comme un travail d’histoire sociale de la modernité urbaine et architecturale visant à mettre en évidence l’hygiène comme un élément constitutif essentiel de cette histoire et fondateur des développements de l’urbanisme du XXe siècle (2010, p. 13). Peut-être est-ce simplement la modestie qui l’a conduite à ne pas assumer cette ambition qu’elle réalise pourtant avec brio et qui contribue à faire de ces deux ouvrages des volumes essentiels à la bibliothèque des historiens s’intéressant à Paris, à la politique, à l’architecture, à l’urbanisme ou même à la santé.



[1] Elle est définie comme « l’ensemble des savoirs, des doctrines et des pratiques qui ont eu pour objectif […] d’éliminer la saleté dans la ville et de supprimer, ou de diminuer les nuisances apportées à la santé des citadins, et provenant des caractéristiques propres à la vie urbaine » (2010, p. 13).