Grandet, Mathieu - Goret , Jean-François (dir.): Échecs et trictrac. Fabrication et usages des jeux de tables au Moyen Âge.Catalogue de l’exposition de juin-nov. 2012 au musée du Château de Mayenne, 159 p., ISBN 978-2-87772-503-3, 29 €
(Errance, Paris 2012)
 
Compte rendu par Michel Feugère, CNRS
(Michel.Feugere@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 678 mots
Publié en ligne le 2012-11-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1840
Lien pour commander ce livre
 
 

          Les jeux de tables sont assez peu étudiés par les archéologues, car les pièces sont rares dans les fouilles et leur interprétation ne peut se faire que dans le cadre d’une réflexion élargie, dans le temps comme dans l’espace. Il fallait donc l’exposition du Château de Mayenne pour que les organisateurs aient l’occasion de confronter, et de décrire dans ce catalogue, les découvertes liées à ce domaine, qu’il s’agisse des pièces de jeu ou des éléments de table, encore plus rares puisqu’il s’agit généralement de mobilier en bois.

 

          L’appellation désigne une certaine catégorie de jeux de société, pratiqués par deux joueurs s’affrontant sur un espace dédié, divisé en cases sur lesquelles on déplace les pions (anciennement dénommés tables, ou palets) en fonction de règles bien définies. La forme du support et celles des pions varient en fonction des jeux, mais on peut les regrouper en plusieurs catégories : les mérelles, d’origine antique (équivalent du « morpion » moderne) ; le trictrac ou backgammon, dérivant lui aussi d’un jeu antique, les duodecim scripta ; et les échecs, nés en Inde au VIIe s., ou un peu avant, et diffusés en Occident par les conquêtes arabes. De tous ces jeux il nous reste diverses traces archéologiques, non seulement des pions, pièces et dés, mais aussi de rares tabliers, dont les éléments isolés commencent à peine à être reconnus dans les fouilles.

 

          C’est en effet à partir des découvertes d’éléments en os ou bois de cerf, regroupés dans des fosses homogènes, qu’on a pu reconstituer des tabliers d’autant plus complets que la fabrication en était plus soignée, avec des pièces parfaitement imbriquées les unes dans les autres, comme à Gloucester (illustré p. 34). En France, des découvertes similaires ont pu être interprétées de la même manière, à Mayenne et à Saint-Denis. Dans tous les cas, il s’agit de tabliers de trictrac. Ces ensembles permettent désormais de reconnaître dans les fouilles les éléments de placage isolés, flèches et éléments intermédiaires, qu’on retrouve assez souvent puisqu’un tablier complet pouvait comporter plusieurs dizaines de pièces.

 

          Le jeu de mérelles se contente souvent d’un tablier gravé sur une tuile ou sur une dalle de sol ; les pions, comme les règles, sont très simples mais peuvent également avoir été utilisés pour le trictrac, dont les pièces ne sont pas toujours historiées. Quant aux pièces d’échecs, elles offrent une grande variété morphologique, ayant été fabriquées dans des matériaux très divers, des plus précieux (ivoire, cristal de roche) au plus triviaux (bois de cerf, bois) ; cette variété illustre la bonne diffusion de ce jeux dans les classes privilégiées (mais sans doute un peu au-delà), dès le Xe s.

 

          Le catalogue, organisé en deux sections, permet d’apprécier cette diffusion dans le détail. Le très riche mobilier de Mayenne (Xe-XIIe s.) est d’abord présenté avant celui des 24 sites médiévaux où des pièces de jeu ont pu être identifiées, et rassemblées dans l’exposition. Chacun de ces sites français (à une exception près) a livré des dés, quelques pièces de jeu et plus rarement des éléments de tabliers. Les matériaux sont très divers mais généralement modestes (os ou bis de cerf), à la différence des collections muséales anciennes où ont été sélectionnées les matières les plus précieuses, à l’instar des pièces d’échecs en ivoire de morse de l’île de Lewis, en Écosse. Un soin particulier a été apporté ici à l’identification des matières premières, systématiquement précisées (voire révisées) dans le catalogue. Plusieurs ensembles de rebuts pouvant avoir servi à la fabrication de pièces de jeu en matière dure d’origine animale sont également signalés sur différents sites.

 

          À n’en pas douter, cette exposition et ce catalogue devraient renforcer l’intérêt pour les jeux de tables, dont les éléments souvent dispersés dans les fouilles ont pu jusqu’ici échapper à la sagacité des fouilleurs. En même temps, grâce à l’observation des contextes, on affine la perception de ces jeux, dont certains ont été pratiqués par les rois mais qui ont tous fini, avec le temps, par concerner un plus large éventail social.