Bonafoux, Pascal: Dictionnaire de la peinture par les peintres, 391 p., ISBN-13: 978-2262032784, 23 €
(Perrin, Paris 2012)
 
Compte rendu par François Fossier, Université Lyon 2
(frfossier@sfr.fr)

 
Nombre de mots : 1021 mots
Publié en ligne le 2012-11-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1841
 
 

 

          Ce ne sont pas les dictionnaires sur la peinture qui manquent, les ouvrages traitant de la littérature artistique non plus. En revanche, donner la parole au peintre, surtout en embrassant pratiquement la totalité de la production dans ce domaine est rarissime, exception faite du genre à la mode et de mon point de vue, assez artificiel consistant à multiplier les interviews de plasticiens à qui on fait dire tout et le reste. On comprend d’ailleurs à quel point un projet de ce genre peut passer pour irréaliste en des temps où la spécialisation à outrance est la condition sine qua non d’être pris au sérieux, surtout dans un pays comme le nôtre, si rétif à la synthèse, en histoire de l’art tout du moins. Eh bien, Pascal Bonafoux nous administre la preuve que cela n’a rien d’impossible, à condition bien sûr, d’être équipé, comme il l’est, d’une culture vertigineuse, nourrie d’autant de voyages que de lectures, de rencontres uniques dont il dit un mot en postface, que de périodes de réflexion qui commencèrent lors de son séjour à la villa Médicis, alors placée sous l’exaltante autorité de Balthus et se poursuivirent au fil de sa carrière.

 

          À dire vrai, l’auteur est coutumier du fait et je me souviens qu’il fut l’un des premiers à s’intéresser jadis à l’histoire de l’autoportrait jusqu’alors négligée en dehors de l’Allemagne et que si aujourd’hui, tant d’expositions, de catalogues, d’essais sur la question sont régulièrement livrés au public, il n’en était pas de même lors de la parution de son premier travail remontant à 1984 (repris sous une autre forme en 2004 sous le titre Moi, je par soi-même). S’intéresser à la pensée, aux jugements, aux aveux souvent contradictoires du créateur constitue manifestement le fil conducteur de sa recherche tout au long d’une abondante bibliographie qui ne s’arrête pas à ses études, restées fameuses, sur les impressionnistes ; autrement dit, c’est l’écrit d’artiste pris en et pour lui-même, indépendamment de sa place dans l’historiographie de la critique étudiée par des universitaires comme Jean-Paul Bouillon ou Jean-Marc Poinsot, qui retient son attention, non point tant pour son contenu que comme l’expression corollaire de la pensée créatrice, un peu dans l’esprit de ce que Dario Gamboni avait tenté naguère avec La plume et le pinceau sur le cas Redon, mais avec une ampleur de vue infiniment plus considérable et je le répète, une connaissance intime, quasi tactile des œuvres dont l’écrit est l’écho.

 

          Bien entendu, on peut regretter que Pascal Bonafoux n’ait pas élargi son enquête aux autres « arts du dessin » (sculpture, architecture, estampe), voire tenté un parallèle avec la littérature des compositeurs, si riche d’enseignement, mais sans doute avait-il raison et bien qu’il ne le dise pas vraiment, il est intimement persuadé qu’il y a une littérature de peintre sui generis, comme il y en a une autre de sculpteur ou d’architecte répondant à d’autres exigences, d’autres paramètres… oui, mais alors Michel-Ange, Raphaël, Le Brun, Léger, Buren et tant d’autres qui ont pratiqué simultanément plusieurs techniques, se sentaient-ils l’un ou l’autre ou encore appartenant à une catégorie qu’on pourrait qualifier d’universelle ? La question demeure en suspens.

 

          En tout état de cause, l’auteur n’a nullement recherché quelque exhaustivité que ce soit et son dictionnaire qui ressemble plutôt à une anthologie répertoire transcende le cas particulier pour l’inscrire dans une série de problématiques qui est le lot de tout créateur : la forme et le temps, la théorie, la formation et le style, la couleur et l’émotion, la modernité, la signature et le faux, etc. Chaque occurrence donne lieu à quelques lignes de présentation, suivies de la citation d’un artiste qui a semblé à l’auteur la plus probante. Pour ma part, j’aurais aimé que certaines d’entre elles soient plus développées (le faux mais aussi la question de la copie et du kitsch ; nuages, mais avec la tache de Cozens et les études de Constable ; comprendre et expliquer, surtout quand l’auteur recourt à Matisse dans les deux cas, auraient pu être mis en parallèle ; silence pouvait trouver son prolongement dans réserve…). Peut-être aussi une étude lexicographique, sémantique et syntaxique de ces textes aurait-elle été la bienvenue. Mais c’est précisément ce qui rend cet ouvrage passionnant ; tout y est (ou presque), parfois en filigrane, parfois merveilleusement développé comme l’entrée Masaccio ; mille idées surgissent à la lecture de ces réflexions, entièrement dépourvues de dogmatisme, qui ne recherchent en rien une quelconque démonstration, mais qui titillent incessamment l’esprit, ouvrent quantité de champs encore inexplorés ou bornés par des approches uniquement monographiques. Ce ne sont pas deux cents, mais deux mille pages pour le moins que l’auteur aurait sans aucun doute écrites avec la même richesse d’informations, la même largeur de vue, la même curiosité d’esprit. Hélas, nous ne vivons plus au temps de Schlosser et le monde de l’édition a ses contraintes.  Il est déjà miraculeux qu’un travail de ce genre, qui n’a pas pour lui le charme factice des illustrations (la version numérique en propose, il est vrai), qui ne conclut pas de façon péremptoire, qui ne représente aucune étape dans l’historiographie actuelle si ce n’est celle du rappel de la curiosité nécessaire, de la non moins nécessaire vision directe de l’œuvre, de la supériorité de la vision transversale sur l’analyse ponctuelle, qui fait toucher du doigt la multiplicité entrelacée des facteurs de la création dont on isole souvent l’étude, qui surtout s’inscrit en faux contre la doxa actuelle de l’artiste inconscient, « automatique » et sans référents, déjà miraculeux, donc, qu’on ait bien voulu publier une approche si éloignée de nos canons bibliographiques habituels et dont la lecture serait pourtant à recommander aussi bien au jeune doctorant qu’à son directeur de travaux . Tous les pièges, toutes les erreurs d’optique, toutes les insuffisances conceptuelles qu’on déplore si souvent ne trouveraient pas à proprement parler leur solution, mais leur énonciation.

 

           Peu de gens auraient eu la force et le courage de se placer à pareille altitude sans rien perdre de la connaissance du détail. Sans doute est-ce inné chez l’auteur, mais ce n’est pas une raison pour s’abstenir de lui en rendre hommage.