Dedet, Bernard : Une nécropole du second âge du Fer à Ambrussum, Hérault, 282 p., 136 fig., format 22x28, ISBN 978-2-87772-489-0, 39 €
(Errance, Paris 2012)
 
Compte rendu par Ariane Bourgeois, Université Paris 1 (Sorbonne-Panthéon)
(ariane-bourgeois@laposte.net)

 
Nombre de mots : 2234 mots
Publié en ligne le 2013-05-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1844
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          Le site gallo-romain d’Ambrussum (Hérault, à la limite du Gard) est situé à l’endroit où une grande route antique, de direction est-ouest, future Via Domitia, coupait un fleuve côtier nord-sud, le Vidourle, dans une zone de collines calcaires, à peu de distance de la Méditerranée. Occupé depuis le Néolithique et la Protohistoire, durant laquelle fut aménagé un oppidum de grande taille, ceint d’un massif rempart de pierre sèche, il est soigneusement fouillé depuis environ cinquante ans. Dans la vallée, une station routière avec des auberges, des bains et un sanctuaire, fut occupée dès le Ier siècle avant J.-C. et jusqu’à la seconde moitié du IVe. Identifié au XVIIIe siècle, l’ensemble fut publié durant les dernières décennies, d’abord par Jean-Luc Fiches, qui signe ici la préface (p. 7-8), puis par Bernard Dedet, qui a rédigé la totalité de ce livre, sauf les quatre derniers chapitres, très techniques. En effet, dans la riche documentation accumulée, il restait une lacune relative à une éventuelle nécropole préromaine. Or il ne s’agissait pas d’une ignorance propre à Ambrussum, car elle était générale dans toute l’aire languedocienne et provençale. La chance a voulu que, en reprenant des sondages dans les couches profondes d’une des auberges, notamment dans sa cour, entre 1999 et 2003, B. Dedet reconnaisse une vingtaine de tombes et une aire de crémation de la première moitié et du milieu du second Âge du Fer, grâce à de nombreux débris préromains, témoins d’une zone funéraire sans doute beaucoup plus vaste. Il comprit alors la signification de trouvailles faites par J.-L. Fiches en 1979-1984, indices ténus d’autres sépultures protohistoriques, évidemment sans aucun lien avec la station routière postérieure (Introduction, p. 9-21).

 

          Les trois premiers chapitres portent sur les récentes découvertes. Après la présentation des conditions de travail, avec la stratigraphie, la répartition des vestiges suggérant ou non une tombe bien conservée, les méthodes scientifiques utilisées par les fouilleurs (Chapitre 1 : Position stratigraphique et méthode d’étude de la nécropole [fouilles 1999-2003], p. 23-31), l’auteur commence par décrire une par une les seize tombes identifiées, T10 à T25, plus deux structures annexes (Chapitre 2 : Tombes, structures annexes et sol de la nécropole (fouilles[1999-2003], p. 33-97). Les tombes comprenaient deux parties bien différenciées, d’abord une mince couche de terre, maintenant peu visible à cause de l’alluvionnement et des inondations du Vidourle, qui ont modifié la surface du sol antique : la structure de recouvrement est de forme arrondie, assez large, et son emprise est signalée par des débris correspondant à ceux de la tombe du dessous (voir par exemple la tombe T21, p. 69, fig. 31C). Celle-ci consiste en un petit creux, rond ou ovale, souvent peu profond, le loculus, contenant l’essentiel du mobilier résultant de l’incinération, soit des débris d’os du défunt, sans contenant spécifique, des tessons de céramique, des fragments d’objets de parure ou d’armes, des os d’animaux, etc. On remarque que si toutes les tombes sont individuelles, deux structures de recouvrement scellent deux loculus juxtaposés, T12 et T14 (p. 51-54), et T22 et T23 (p. 78-79). Dans deux seuls cas (T17 et T23), elles étaient signalées par des pierres dressées dépassant peu du sol de circulation antique, fichées dans une fosse. Pour chaque sépulture, l’abondance et la précision des figures sont remarquables, associant un "tableau de détermination des os humains", un graphique de "répartition du poids des os par grandes régions anatomiques" (tête, tronc et membres), un plan et une coupe de la structure, et la présentation du mobilier, avec parfois une photo en couleur du loculus ou d’un objet.

 

          À la différence d’autres nécropoles, les morts dont on a retrouvé les os brûlés n’étaient pas incinérés sur place mais à faible distance dans une aire incomplètement fouillée (Chapitre 3 : L’aire de crémation B1 [fouilles 1999-2003], p. 99-143). À même le sol, celle-ci est constituée d’un socle ovale (4,15 à 6 m de diamètre), épais de 10 à 12 cm, sans trace de feu, un peu creusé dans son centre. Au-dessus se dégage un niveau cendreux, parfois même rubéfié, épais de 2 à 20 cm, plein de débris comparables à ceux énumérés dans les tombes et dispersés sur toute la surface. Il a servi plusieurs fois, sans qu’on puisse dire si c’était simultanément ou successivement.

 

          Forts de ces acquis, les fouilleurs de ces dernières années ont réexaminé les données accumulées par J.-L. Fiches il y a trente ans (Chapitre 4 : Les structures funéraires découvertes dans les sondages 1979-1984 à la lumière des fouilles récentes, p. 145-161). Ils ont alors identifié neuf autres tombes de la même époque, avec loculus et structure de recouvrement, et un possible bûcher (ST1, p. 141-146), le tout publié selon les mêmes principes. Le mobilier est comparable à celui des dernières fouilles, débris d’os humains et animaux, tessons céramiques, verre, fragments métalliques, témoins de parures et d’armes.

 

           Ce dernier fait précisément l’objet d’une synthèse (Chapitre 5 : Le mobilier funéraire et son apport à la datation de la nécropole, p. 163-183). Il sert d’outil chronologique, mais également de moyen d’étudier les pratiques funéraires au milieu du deuxième Âge du Fer, sur place et dans la zone méditerranéenne, ainsi que l’environnement. Le matériel, sans rien d’ostentatoire, est le plus souvent conservé sous forme de petits fragments, d’ordinaire brûlés, rarement avec des collages entre eux. C’est vrai de la céramique, présente dans toutes les tombes, dans les bûchers et sur le sol antique. Dans 94% des cas, il s’agit de vaisselle locale non tournée, identique à celle de la vie quotidienne dans l’oppidum, surtout des urnes et des jattes, des coupes et des couvercles (p. 163-168). La vaisselle fine est d’importation, proche (céramique à pâte claire et céramique grise peinte, toutes deux massaliètes) ou plus lointaine (un seul exemple de catalane grise ; plus abondante céramique à vernis noir des ateliers de Rosas, coupes et bols, cruches), ou carrément "exotique" (en un ou deux exemplaires : céramique à vernis noir attique, coupes de l’atelier des "petites estampilles", Campanienne A ancienne) (p. 168-170). Une amphore massaliète est attestée par un unique fragment, mais aucune ne provient d’Italie (p. 170-171). Par ailleurs, les morts étaient incinérés avec des objets personnels, d’habillement et de parure (p. 171-178 : ceintures à éléments de bronze, fibules de bronze et de fer parfois ornées de corail, boucles d’oreille, torques, bracelets, perles de verre de couleur, parfois décorées), ou bien armement (p. 178-180 : fragments de lances, d’épées, de boucliers). Plus exceptionnelles sont deux oboles de Marseille et trois fusaïoles (p. 180). La datation de tout cela confirme l’utilisation de la nécropole au IIIe siècle et au début du IIe. Pour affiner la chronologie locale, on perçoit en outre l’ancienneté relative de trois sépultures dans le deuxième quart et le milieu du IIIe siècle, six autres dans la seconde moitié, et trois dans le dernier quart, cinq autres restant indatables. 

 

          Malgré le caractère lacunaire des débris, on entrevoit les pratiques funéraires de l’époque (Chapitre 6 : Les pratiques funéraires à Ambrussum : défunts, traitement des corps et des restes osseux, morphologie des tombes et matériel d’accompagnement, p. 185-217). Pour commencer, les os brûlés proviennent de quatre hommes, cinq femmes, ou de six adultes au sexe indéterminé faute de mobilier significatif ; s’y ajoutent quatre enfants et adolescents (deux filles, un garçon, un indéterminé), deux enfants de moins de cinq ans et un bébé d’environ un an : c’est donc une nécropole généraliste (p. 185-200). Les cendres et les os, en quantités variables selon l’âge et le sexe, sont transférés dans la tombe depuis le bûcher et déposés sans contenant, accompagnés de mobilier incinéré avec le corps (p. 200-211). Celui-là suggère l’identification d’hommes, par les débris d’armes, ou de femmes, par les objets de parure et des outils spécifiques comme les fusaïoles. Quant aux vases, on s’est demandé, comme pour beaucoup d’autres cimetières antiques, si les tessons disparates trouvés dans les restes du bûcher n’étaient pas les témoins des ultimes libations et repas pendant ou après la crémation, alors que dans les tombes, brûlés ou non, ils signaleraient aussi des offrandes, tout comme, dans les loculus et leur couverture, les restes d’animaux domestiques, intacts ou carbonisés, surtout des ovins (p. 210-211). On a noté l’absence totale de vases à parfum et de lampes à huile (p. 208). Enfin les deux monnaies de Marseille (p. 207-210) restent l’exception, tout comme un gros clou en fer, et pas seulement à Ambrussum (p. 210).

 

          En dépassant la rareté des nécropoles indigènes contemporaines, sauf deux cas dans l’Hérault, Ensérune et Mourrel-Ferrat à Olonzac, avec tombes et bûchers, et sans doute Beaucaire (fouille en cours), il était tentant de passer des données locales à des comparaisons au sein d’une zone géographique plus large, dans les domaines indigène et grec, ce dernier à travers les cas de Marseille et Agde (Chapitre 7 : Ambrussum dans le contexte funéraire du Midi méditerranéen au début et au milieu du second Âge du Fer, p. 219-233). Par exemple sur la place des enfants de moins de neuf ans, plus nombreux proportionnellement dans les cimetières des colonies grecques (p. 220-221) ; sur la place exclusive (ici et dans tout le Midi indigène) ou non (dans les Alpes) de l’incinération : à Marseille, on pratique les deux rites, sans qu’on sache exactement ce qui différencie les tenants de l’un ou l’autre (p. 221-223) ; ici sur l’ensevelissement direct du produit de la crémation ou sur l’utilisation de vases-ossuaires ailleurs (p. 223-226) ; sur le matériel d’accompagnement brûlé ici, mais absent de nombreuses tombes massaliotes (p. 228-233). Finalement, sans surprise, on constate qu’Ambrussum s’inscrit bien dans le contexte indigène, sans influence religieuse et funéraire des cités grecques du littoral, avec lesquelles l’oppidum commerçait sans doute un peu. De plus, les modestes tombes groupées d’Ambrussum n’ont rien à voir avec les anciens tumulus des nécropoles du premier Âge du Fer (p. 236-237).

 

          Quatre  "Annexes" étudient les composantes de l’environnement local et ce qu’on peut en tirer pour entrevoir des rites éventuels, à l’aide d’un tamisage très fin et soigneux par des spécialistes. Malgré la faiblesse des données, elles sont très convaincantes, s’appuyant sur des plans de "Répartition des restes..." recueillis dans un espace découpé en carrés de 20 cm sur 20. Les charbons de bois et les cendres (Annexe 1 : Analyse anthracologique de l’aire de crémation B1 de la nécropole d’Ambrussum, p. 239-245, par Carine Cenzon Salvayre et Aline Durand) sont caractéristiques du milieu forestier de l’"étage méso-méditerranéen", avec du chêne à feuilles caduques, le plus fréquemment brûlé, du chêne vert, du buis et de l’érable champêtre. Les restes animaux, souvent sous forme d’esquilles d’os, très éparpillés dans les deux niveaux du bûcher B1 et ceux des tombes (Annexe 2 : Les restes animaux dans les pratiques funéraires à Ambrussum, p. 247-263, par Armelle Gardeisen), amènent à prêter attention à leur couleur, indiquant une carbonisation absente ou plus ou moins poussée. Au total, les caprinés sont présents dans douze tombes sur 16, les suidés dans six, les bovidés, équidés et canidés dans deux. Outre ces espèces domestiques, un oiseau et un lapin, sans parler de la microfaune, sont anecdotiques et sans lien avec les rites. Les os sont très incomplets, même si des portions semblent avoir été brûlées, puis ramassées pour accompagner symboliquement le défunt. Parmi les restes animaux, il y avait également des débris provenant de poissons (Annexe 3 : Les restes de poissons de la nécropole d’Ambrussum, p. 265-267, par Gaël Piquès), rares et aussi ténus que les os, aussi bien sur le bûcher que dans quelques sépultures, parfois ne portant aucune trace de feu. On a pu identifier des poissons de rivière, perche et anguille du Vidourle, et des espèces marines et lagunaires, muge, loup, daurade - Ambrussum est à 20 km de la côte. Il s’agit plutôt de restes de repas. Quant aux restes carpologiques, très peu nombreux et tous carbonisés (Annexe 4 : Les restes carpologiques de la nécropole d’Ambrussum: intrusions ou offrandes, p. 269-273, par Núria Rovira), ils proviennent surtout de plantes cultivées (orge, blé, millet pour les céréales ; lentilles et vesces pour les légumineuses ; raisin, cornouille, noisette, gland et prune pour les fruits) ou sauvages (un chardon). Il semble que leur présence n’ait rien de rituel, mais relève plutôt de l’intrusion accidentelle de déchets de consommation.

 

          Pour finir, ce livre, utilisant un matériel ténu et très fragmentaire, constitue cependant un apport essentiel pour la connaissance de la Protohistoire méridionale. Outre la nouveauté qu’est cette petite portion de nécropole, avec ses 25 tombes, la première du genre fouillée dans cette région méridionale pour le IIIe siècle av. n. è., il permet d’entrevoir les rites funéraires des modestes paysans de l’oppidum d’Ambrussum, adeptes de l’incinération pour tous, enfants, adolescents et adultes des deux sexes, avec les offrandes déposées sur le bûcher puis dans les tombes, et le repas funèbre à base de denrées locales, dont on mettait symboliquement des parcelles avec les os brûlés des défunts. La bibliographie très complète (p. 275-280) et l’illustration soignée ajoutent à l’intérêt de la lecture. Signalons tout de même une bizarrerie : la figure 8 n’existe pas, alors qu’il en est question à plusieurs endroits, p. 19 et 99, soit qu’elle n’ait pas été reliée dans mon exemplaire, soit qu’elle ait disparu à l’occasion de la renumérotation éventuelle des illustrations (on regrette alors qu’il n’y ait pas de table des figures). En fait, on ne comprend les allusions du texte p. 99 qu’en se reportant à la p. 18, fig. 7 !