Gran-Aymerich, È. - von Ungern-Sternberg, J : L’Antiquité partagée. Correspondances franco-allemandes (1823-1861). 432 pages, 30 planches, ISBN 978-2-87754-272-2, 80 €
(Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 2012)
 
Compte rendu par Florence Le Bars
(lebars.florence@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 2111 mots
Publié en ligne le 2013-09-17
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1852
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          « Mon digne et excellent ami/Mein verehrter Freund ». Ce livre est le fruit d’une double relation amicale et scientifique, commencée dans la salle de lecture d’une bibliothèque : celle de la Bibliothèque de l’Institut pour les deux co-auteurs du livre et celle de la Bibliothèque Royale pour les correspondants qui y sont publiés.

 

          L’ouvrage, écrit dans les deux langues des auteurs, traite en effet de la correspondance entre cinq antiquisants : quatre Allemands (Karl Benedikt Hase, Karl Otfried Müller, Otto Jahn et Theodor Mommsen) et un Français (Désiré Raoul-Rochette). Comme le souligne Jean Leclant dans sa préface, le quarante-septième tome des Mémoires de l’Académie semble avoir été rédigé dans l’esprit qui animait ces savants du XIXe siècle. Chacun écrit dans sa propre langue « assuré qu’il est d’être parfaitement compris ». Les auteurs, Ève Gran-Aymerich et Jürgen von Ungern-Sternberg font non seulement revivre les échanges entre les plus grands spécialistes de l’Antiquité de part et d’autre du Rhin pendant les années centrales du XIXe siècle, mais illustrent eux-mêmes par leurs travaux la vitalité d’une Europe scientifique et culturelle qui plonge ses racines dans la République des Lettres.

 

          Spécialiste des problématiques et des acteurs liés à la naissance de l’archéologie, Ève Gran-Aymerich poursuit depuis plusieurs années ses recherches sur les correspondances scientifiques allemandes et françaises, en tentant de démontrer que la « fabrique de la science » se joue dans ces échanges. Un intérêt commun pour la figure de Theodor Mommsen la rapproche du professeur Jürgen von Ungern-Sternberg qui depuis une dizaine d’années explore la carrière et la correspondance de l’antiquisant allemand. Cette collaboration a permis aux deux chercheurs de compulser un grand nombre de fonds conservés tant en France, qu’en Italie et en Allemagne. Les lettres retranscrites dans l’ouvrage proviennent ainsi des archives de l’Institut et de celles du Cabinet des Médailles, de la bibliothèque du DAI de Rome, du Goethe-und Schiller-Archiv de Weimar, des bibliothèques de Bonn, de Göttingen (pour Karl Otfried Müller), de Dresde (pour Böttiger) et de Berlin (pour Mommsen). Toutefois, et malgré l’exploration approfondie des fonds d’archives les plus variés, la correspondance reste partielle et ne donne parfois à entendre qu’une seule voix : c’est le cas par exemple des échanges entre Raoul-Rochette et Hase, dont on ne connaît que les vingt-huit lettres et billets du premier au second.

 

          L’ouvrage se divise en deux grands chapitres : la correspondance de Raoul-Rochette d’une part, celle de Karl Benedikt Hase avec ses collègues allemands d’autre part. Un commentaire sous forme d’introduction générale présente les principales problématiques traitées. Après une première partie permettant aux auteurs de replacer les figures de Hase et Raoul-Rochette dans le contexte de la recherche antiquaire européenne, la seconde partie de l’introduction approfondit les enjeux de cette correspondance franco-allemande autour de la question des transferts de connaissances et de la naissance des « sciences de l’Antiquité » : la philologie et l’épigraphie avec la formation du Corpus des inscriptions latines, l’archéologie, la numismatique, l’histoire de l’art et l’histoire des religions. À l’intérieur de chaque chapitre, les lettres sont classées en dossiers épistolaires par correspondant. Le premier chapitre est dédié aux échanges entre Désiré Raoul-Rochette et Karl Benedikt Hase d’une part (28 lettres de 1823 à 1852), entre le savant français et Karl Otfried Müller d’autre part (57 lettres datées de 1824 à 1839). Le deuxième chapitre suit les échanges de K. B. Hase avec Otto Jahn (34 lettres de 1837 à 1861) et Theodor Mommsen (25 lettres de 1844 à 1861). Les chapitres débutent chacun par une introduction comprenant une biographie des interlocuteurs et une présentation du contexte dans lequel se déroulent ces échanges. Les dossiers épistolaires s’ouvrent par une brève histoire du fonds. Enfin, chaque lettre est enrichie d’un apparat critique très complet, parfois un peu redondant.

 

          L’ouvrage contient en annexe les bio-bibliographies de Karl Benedikt Hase et de Désiré Raoul-Rochette qui permettent de replacer les lettres dans la carrière des savants. Les illustrations, comprenant des portraits, des gravures des lieux évoqués et des fac-similés de lettres, sont regroupées sur trente planches qui donnent un visage à ces grands noms de l’archéologie et rendent plus vivants encore les débats et passions exprimés dans les lettres. En fin d’ouvrage, les bibliographies thématiques sur les vases peints et sur le débat autour de la peinture recensent les livres auxquels font allusion les lettres. Cette annexe est suivie d’une table de concordance entre les publications sur la peinture et les lettres qui les mentionnent. Une dernière annexe sur les réactions de Böckh aux Lettres archéologiques de Raoul-Rochette complète le débat sur la question de la peinture. On regrette cependant que les nombreuses références modernes présentes dans les notes de bas de page, ne soient récapitulées que dans une bibliographie critique générale placée au début de l’ouvrage et classée par personnalités (selon leur ordre d’apparition et non par ordre alphabétique), ce qui ralentit le lecteur dans sa recherche. De même, le recours systématique aux sigles pour les institutions et aux initiales pour les noms propres traduisent des habitudes de travail mais peuvent gêner un lecteur moins familier.

 

          Le choix des lettres publiées ici a été opéré par les auteurs pour illustrer les transferts scientifiques et culturels entre la France et l’Allemagne autour de disciplines en formation que sont l’archéologie, la numismatique, l’épigraphie (et même la byzantinologie avec Hase) dans la première moitié du XIXe siècle. À de rares exceptions près, les lettres sont inédites. Deux personnalités, Désiré Raoul-Rochette et Karl Benedikt Hase, membres de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres et collègues à la Bibliothèque royale, servent de fil conducteur pour explorer l’élaboration d’une science européenne de l’Antiquité.

 

          Désiré Raoul-Rochette (1790-1854) succède en 1818 à Aubin-Louis Millin à la direction du Cabinet des Médailles. En tant qu’académicien, il s’intéresse à tous les projets touchant l’archéologie lancés par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Ces entreprises l’amènent à étudier l’ensemble du bassin méditerranéen antique, de l’Afrique du Nord jusqu’à la Perse en vue d’une grande publication sur l’Histoire de l’art chez les Anciens. Il entretient une correspondance nourrie avec de nombreuses personnalités de l’Altertumswissenschaft et constitue un relais d’informations pour l’actualité archéologique de la Méditerranée, de l’Orient et même de l’Extrême-Orient.

 

          Karl Benedikt Hase (1780-1864) est le premier Allemand naturalisé Français à devenir membre de l’Académie. Son aisance dans les deux langues ainsi que ses liens avec le milieu intellectuel allemand en font un vecteur privilégié des échanges de connaissances sur l’Antiquité entre France et Allemagne. Il est par ailleurs le principal spécialiste d’épigraphie latine en France et l’introducteur de la byzantinologie. Jürgen von Ungern-Sternberg nous apprend que son goût pour l’Antiquité va de pair avec un amour de la gastronomie française, qu’il cultive en particulier dans le restaurant du Palais Royal les Trois frères provençaux où il reçoit les savants européens en visite à Paris.

 

          Les réseaux de correspondances des deux savants se croisent et se recoupent parfois autour de personnalités dont cet ouvrage esquisse le portrait au gré de notes synthétiques répondant aux allusions contenues dans une lettre. Raoul-Rochette exprime ainsi à plusieurs reprises dans sa correspondance avec Hase et Müller, sa méfiance à l’égard des théories de la « jeune France » menée par Panofka et représentée par Jean de Witte et Charles Lenormant. En revanche, les correspondants allemands de Raoul-Rochette et de Hase comptent parmi la jeune génération des antiquisants. Si Karl Otfried Müller (1797-1840) est déjà une autorité consacrée à l’université de Göttingen, les échanges épistolaires qu’entretient Hase avec Otto Jahn (1813-1869) et son élève Theodor Mommsen (1817-1903) accompagnent les débuts de leur brillante carrière.

 

          À travers les réseaux de correspondances se dessinent non seulement la formation de sciences nouvelles sur l’Antiquité mais aussi les amitiés ou les conflits qui influent sur la communauté de chercheurs. Ainsi les échanges épistolaires entre Raoul Rochette et Karl Otfried Müller apportent un point de vue inédit sur les conflits au sein de l’Institut de correspondance archéologique de Rome, entre la section française et la direction allemande, conflits qui faillirent faire avorter les réalisations de l’Institut entre 1834 et 1837. Les travaux et la carrière de Raoul Rochette et Karl Benedikt Hase accompagnent également l’histoire politique de l’Allemagne. En 1837, Raoul-Rochette apporte ainsi son soutien à Karl Otfried Müller mêlé à l’affaire des « Sept de Göttingen », sept professeurs de l’Université qui refusent de prêter serment à la nouvelle constitution imposée par le roi de Hanovre. Les lettres de Mommsen à Hase font écho aux événements de la révolution de 1848 en Allemagne. La correspondance croise également l’histoire coloniale de la France à l’occasion des explorations archéologiques de Morée et d’Algérie. Hase, éminent spécialiste d’épigraphie latine, se voit ainsi chargé en 1842 de publier les travaux de la Commission académique d’Algérie. Cette correspondance informe également sur l’histoire des fouilles. Plusieurs allusions aux découvertes en cours sur l’Acropole d’Athènes, notamment les travaux de l’architecte Leo von Klenze et de l’archéologue Ludwig Ross dans la zone des Propylées, donnent une meilleure idée de la façon dont circulent les informations en matière archéologique et leur rapidité à irriguer le réseau européen des savants. Enfin le dossier épistolaire de Hase avec Otto Jahn et surtout Theodor Mommsen présente un intérêt tout particulier pour comprendre le contexte de formation du Corpus Inscriptionum Latinarum. À la suite des premiers travaux du Danois Ollaus Kellermann, interrompus par sa mort prématurée en 1837 et après plusieurs tentatives françaises avortées, l’énergie et les efforts conjugués d’Otto Jahn et de Theodor Mommsen, financés par l’Académie de Berlin, permettent de publier en 1847 le premier cahier du CIL. Leur correspondance avec Karl Benedikt Hase marque les principales étapes de ce grand projet et informe à la fois sur l’histoire de l’épigraphie et sur les politiques culturelles en œuvre dans les deux pays.

 

         Les échanges épistolaires mettent également en lumière les transferts en matière de philologie, d’épigraphie, de numismatique, d’histoire des religions et plus largement d’archéologie, entre savants allemands et français. Ils permettent de remettre en perspective les influences croisées de savants comme Karl Otfried Müller et Désiré Raoul-Rochette. Ces transferts peuvent être fédérateurs et créer une communauté d’intérêts féconde en avancées scientifiques (c’est le cas pour les vases peints et les « médailles de Bactriane ») ; d’autres sujets comme la peinture murale génèrent au contraire une violente polémique entre Raoul-Rochette et Letronne entre 1830 et 1840. Ce dernier – et avec lui J. I. Hittorff – soutient l’hypothèse d’une pratique de la « peinture sur mur » appliquée directement sur les enduits y compris pour la peinture d’histoire. Raoul-Rochette affirme au contraire la pratique d’une peinture sur panneaux de bois transportables. Le débat, dont le Journal des Savants est un temps la tribune, enfle à travers opuscules et articles qui se répondent violemment. Les deux Français usent chacun de leur réseau scientifique allemand pour trouver un soutien à leurs arguments respectifs. Les antiquisants allemands, qui refusent d’abord l’arbitrage et appellent à la paix, finissent par se lasser et reprochent aux Français de créer un climat de dissension qui met à mal les fondements de la République des savants.

 

          Les lettres révèlent également le tempérament de ces hommes. Le caractère très affectif que Raoul-Rochette laisse transparaître dans ses lettres donne presque à sa correspondance avec Hase l’allure d’un roman épistolaire. Au contraire, les lettres d’Otto Jahn à Hase semblent volontairement éluder toute allusion à la vie personnelle de leur auteur (mariage, mort du père, maladie et décès de l’épouse) et se concentrent sur les sujets d’étude communs et la carrière universitaire de Jahn que Karl Benedikt Hase soutient et encourage en se faisant le recenseur de ses travaux dans les revues françaises.

 

          À travers les lettres des correspondants se lisent donc l’ébauche de conflits ou leur résolution mais aussi l’entraide entre chercheurs et le désir d’un débat constructif sur une matière commune. Raoul-Rochette communique à de nombreuses reprises à ses correspondants allemands les découvertes d’inscriptions ou de monnaies en Orient ou en Afrique du Nord. Les « dissertations sur Antioche » de Karl Otfried Müller doivent ainsi beaucoup aux informations fournies par Raoul-Rochette sur les missions françaises dans l’Empire Ottoman et aux contacts directs qu’il favorise avec l’explorateur Edouard de Cadalvène. Le savant français est en cela un élément central dans les échanges d’informations archéologiques, comme l’était du reste son prédécesseur Aubin-Louis Millin à travers sa correspondance et surtout son Magasin Encyclopédique

 

          Ce livre s’adresse tout autant aux historiens (antiquisants et spécialistes du XIXe siècle) qu’aux archéologues, qui trouveront dans les échanges épistolaires publiés ici une part des fondements scientifiques de leur discipline, sans dédaigner les anecdotes et le caractère toujours plus intime et vivant d’une correspondance.