Maurin, Louis (dir.): Un quartier de Bordeaux du Ier au VIIIe siècle. Les fouilles de la place Camille-Jullian 1989-1990, collection Documents Archéologiques du Grand Sud-Ouest (3) - 436 p., ISBN-13: 978-2356130723, 20 €
(Ausonius éditions, Bordeaux 2012)
 
Compte rendu par Rémi Auvertin, Université Lille 3
(remiauvertin@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 2526 mots
Publié en ligne le 2015-12-08
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1857
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          Le présent ouvrage propose la publication des vestiges antiques et alto-médiévaux de la place Camille-Julian mis au jour par L. Maurin, D. Barraud et M.-A. Gaidon entre octobre 1989 et octobre 1990, au cours d’une opération d’ampleur (2000 m²) ; elle s’est révélée l’un des premiers grands succès de l’archéologie urbaine et de l’archéologie de sauvetage dans le Sud-Ouest de la France.

 

         Faisant suite à quelques grandes opérations au déroulement difficile, la place Camille-Jullian est le premier chantier de Bordeaux à bénéficier d’un financement élevé ; contemporain de la réforme de l’AFAN, il accompagne le processus de professionnalisation de l’archéologie et participe à l’élaboration d’une méthodologie de fouille rendue par nécessité plus rigoureuse (préfiguration du diagnostic, enregistrement informatique et utilisation du SYSLAT, analyse préalable des cadastres, post-fouille prise en compte dans les budgets). L’opération constitue à ce titre une expérience témoin pour l’archéologie bordelaise et inspire les procédures adoptées au cours des grands chantiers postérieurs (Cité Judiciaire, A89).

 

         La publication tardive de la place Camille-Jullian, 20 ans après, est à l’image de l’histoire mouvementée de cette opération et de la post-fouille ; il faut féliciter les auteurs d’avoir mené au bout ce projet. L’ouvrage fait suite à la monographie très complète consacrée par C. Sireix au quartier suburbain de la Cité Judiciaire, parue en supplément de la revue Aquitania. Cette accélération éditoriale, bienvenue, vient étoffer l’état des connaissances d’une ville antique jusqu’alors très peu documentée (on renverra notamment aux bilans établis en 1992 dans Villes et agglomérations urbaines antiques du Sud-Ouest de la Gaule) et accompagne la parution récente de la carte archéologique de Bordeaux (Doulan, Charpentier 2013).

 

         La monographie de la place Camille-Jullian, dirigée par L. Maurin, reprend et discute la documentation de fouille initiale, qu’elle complète par les contributions d’une vingtaine de spécialistes, dédiées au lapidaire, à la céramique, au petit mobilier et, dans une  moindre mesure, aux éléments de construction (enduits peints). Une partie d’entre elles reprend des conclusions tirées en 1991-1994, révisées et complétées d’une bibliographie mise à jour ; l’étude de la céramique commune est quant à elle originale.

 

         Le secteur de la place Camille-Jullian, situé sur la rive droite de la Dévèze, possède un potentiel archéologique élevé. Il appartient à la périphérie de la Bordeaux du Haut-Empire, mais se trouve au cœur de la ville enceinte de l’Antiquité tardive. Le quartier médiéval et moderne, nommé « l’îlot Saint-Siméon », est quant à lui bien documenté par les sources textuelles, dont la monographie propose en introduction un court résumé (p. 15-22). Malgré l’abondant corpus documentaire accumulé sur le quartier médiéval et moderne et l’existence de niveaux continus du Xe au XVe (voir notamment les études de S. Maleret), la publication se limite aux Ier-VIIIe siècles. Le choix est approprié pour maintenir la cohérence des axes de recherches et, semble-t-il, justifié par la rupture observée entre la période mérovingienne et le Moyen Âge central, bien que cette dernière reste toute théorique, les niveaux du haut Moyen Âge étant en effet scellés par d’épais niveaux de terres noires. Peut-on attendre une publication séparée des contextes médiévaux/modernes ?

 

         Le livre se présente en quatre parties : « L’exploration archéologique de la place Camille-Jullian » (p. 15-125), qui rassemble contexte, protocoles et résultats des fouilles ; « Le décor immobilier » (p. 129-161) ; « Les céramiques » (p. 165-325) ; « Les autres objets mobiliers » (p. 329-410).

 

         La première partie se distribue en trois chapitres. Passées l’histoire du secteur et les découvertes anciennes, la publication des données de fouilles débute véritablement par la présentation brute de la documentation (« Zones de fouille et stratigraphie », p. 29-54) : méthodologie ; plans par zones de fouilles et relevés des coupes ; description succincte des faits et des unités stratigraphiques, indépendante de la chronologie ; diagrammes stratigraphiques. Outre une volonté de transparence de la part des auteurs, cet état des lieux fait ressortir la densité et l’imbrication du bâti et, par conséquent, les difficultés que rencontrent l’interprétation et la périodisation du quartier.

               

         Le compte rendu des résultats de la fouille, rédigé par S. Riuné-Lacabe, est scindé en deux parties : le chapitre 2 est dédié aux Ier-IVe siècles et le chapitre 3 aux Ve-VIIIe siècles. La coupure n’exprime pas une réelle rupture culturelle ou architecturale, mais correspond plutôt à un souci de clarté du propos. De fait, la place Camille-Jullian connaît une histoire particulièrement dynamique : l’occupation du secteur est scindée en quatorze phases, qu’on pourra regrouper artificiellement en cinq étapes.

 

         L’étape initiale voit l’aménagement d’un secteur périurbain en zone marécageuse (phases 1 à 4, p. 55-69). L’apport successif de remblais et l’implantation de drains (phase 1) permettent l’assèchement partiel des sols et l’implantation d’un habitat modeste en matériaux légers. À une première maison isolée à parois d’argile sur fondations liées à la terre (phase 2, avant 50) font suite deux phases assez mal comprises, l’une manifestée par de nombreux aménagements de bois (phase 3), l’autre correspondant semble-t-il à une rétraction de l’occupation (phase 4).

 

         La deuxième étape correspond à la première implantation d’un quartier régulier (phases 5 à 7, p. 69-84). Après l’apport renouvelé de remblais sont construits deux nouveaux bâtiments de part et d’autre d’une voie (phases 5B/6A, 80-100) ; cette réorganisation de l’urbanisme définira la morphologie définitive du secteur.

 

         Le quartier « médio-antonin » (phases 8 à 9, p. 84-95) vient s’installer sur des remblais scellant les bâtiments de la phase 6. La zone centrale de la fouille, à l’ouest de la voie, connaît une forte densification du bâti ; les constructions prennent la forme de petites cellules, conduisant les auteurs à proposer une interprétation économique du complexe (« des entrepôts »). Les propositions d’interprétation restent contraintes par la conservation très partielle de ces niveaux, détruits par des caves modernes. Dans l’histoire du quartier, cet ensemble connaît de loin la plus longue durée, puisqu’il est fonctionnel du deuxième quart du IIe siècle à la fin du IVe siècle.

 

         Le secteur change à nouveau de fonction au Ve siècle : à la suite de l’abandon de la voie, une maison sur cour remplace le « bâtiment commercial » (phases 10 à 11, p. 97-109). L’habitation présente un statut hiérarchique nettement supérieur à celui des édifices antérieurs ; trois pièces sont chauffées par un hypocauste à canaux. Sa construction caractérise une reconversion plus générale du secteur : le quartier est alors intégré au nouveau cœur de la ville tardive, dotée d’une enceinte.

 

         La cinquième et dernière étape voit la réaffectation de la maison sur cour au VIe siècle, suivie d’une phase de déclin aux VIIe-VIIIe siècles (phases 12 à 14, p. 109-119). La maison sur cour est subdivisée en petites unités d’habitation (phases 12 et 13, VIe-début VIIe siècles) ; les nouvelles parois sur sablières sont posées sur les mortiers et les radiers de sols antérieurs. La réorganisation des murs indique l’intégration du quartier dans une nouvelle trame urbaine marquée par une nouvelle orientation. La phase 14 marque une lente rétraction du bâti.

 

         Chaque reconstruction s’accompagne d’une modification des techniques constructives, qui font l’objet de descriptions précises : les murs d’argile sur petits soubassements de pierres sèches (phase 2) font place à des murs parementés massifs (phases 6, 8, 11).  La bonne conservation de ces derniers permet d’observer quelques élévations partielles, et documente de manière instructive certaines pratiques de fondation : un mur porteur de la phase 8 repose ainsi sur deux poutres longitudinales placées sur un radier de pierres et reliées par une queue d’aronde ; ce dispositif original connaît un comparatif dans la fouille de la Cité Judiciaire.

 

         Trois thématiques récurrentes traversent cette fouille très riche, qui répondent à des problématiques actuelles :

 

- La viabilisation d’un secteur insalubre ; fondé sur les marais qui bordent la Devèze, le quartier nécessite une véritable politique d’assèchement des sols, qui rencontre ses limites. Malgré l’apport constant de remblai, le quartier reste globalement humide (par exemple p. 56, 63, 66-69, 83-84, etc.).

 

- L’intégration d’un quartier périphérique au cœur de la ville de l’Antiquité tardive. La place Camille-Jullian donne un aperçu rare en Gaule du dynamisme urbain intra muros à la période mérovingienne.

 

- Une continuité directe de l’occupation, du Ier au VIIIe siècle.

 

         La continuité d’occupation exceptionnelle constatée place Camille-Jullian appelle à la comparaison  avec le secteur, également suburbain, de la Cité Judiciaire, une implantation artisanale et « pauvre », très similaire à celle de la place Camille-Jullian et marquée par la succession de structures modestes puis d’une maison sur cour construite en dur au IIIe siècle. Les trajectoires des deux quartiers ne diffèrent complètement qu’à la fin de ce siècle. Le secteur de la Cité judiciaire, démantelé, ne sera qu’occasionnellement réoccupé par des artisans aux IVe-Ve siècles, sans que cela entraîne une véritable reprise urbaine : le quartier, devenu extra muros, est définitivement abandonné et mis en culture ; il porte ainsi le témoignage des fortes restructurations urbaines occasionnées par la construction des enceintes. L’intégration dans l’enceinte tardive de la place Camille-Jullian, au contraire, est gage de stabilité pour l’occupation.

 

         La deuxième partie de l’ouvrage rassemble les contributions consacrées à l’immobilier, traitant successivement le décor architectural (p. 129-134), les enduits peints (p. 135-147) et les fragments d’un relief mithriaque (p. 149-161). Ces derniers, retrouvés hors contexte dans un sol mérovingien, tiennent plus de la curiosité dans l’histoire du quartier ; ils donnent toutefois l’occasion d’une discussion à propos d’un éventuel mithreum construit dans le suburbium de Bordeaux (p. 158-161). Les deux premiers chapitres permettent quant à eux de constater soit la rareté, soit la faible conservation du décor sur la place Camille-Jullian, mais présentent quelques pièces originales. Les éléments architectoniques se limitent, durant le Haut-Empire, à un chapiteau toscan et quelques fragments de colonnes. La période antique tardive livre une belle série de trois fragments de chapiteaux dits « pré-romans », mal datés mais caractéristiques de l’évolution du langage visuel. Excluant quelques fragments dispersés, l’étude des enduits peints se concentre de son côté sur le contenu d’un unique contexte du IVe siècle : un décor original tripartite, daté du deuxième tiers du Ier siècle et très fragmentaire, se rattache à des traditions campaniennes et narbonnaises. On note également la présence d’une base peinte également datée de la deuxième moitié du Ier siècle, employée pour supporter soit une colonne soit un autel.

 

         Les études céramologiques, rassemblées dans la troisième partie, se démarquent par leur exhaustivité. Sont successivement abordées, par neuf auteurs, la céramique fine du Haut-Empire (p. 165-242), de l’Antiquité tardive (p. 243-258), la céramique commune (p. 259-310), puis les amphores (p. 311-325) ; la mise en forme de ces contributions est relativement homogénéisée et répond au pari de rassembler des études disséminées et parfois partiellement publiées. Le propos vise dans l’ensemble à préciser les typologies et les évolutions morphologiques. En optant pour une approche macro-économique de la céramique, les analyses traitent finalement assez peu des pratiques de consommation et du statut des occupants. Les conclusions tirées n’en sont pas moins intéressantes. Ainsi met-on en avant l’accès durant le haut Moyen Âge aux marchés africains et espagnols puis orientaux (amphores, p. 315-318, conforté à moindre mesure par la présence de monnaies byzantines). Les biens accessibles rendent compte du rôle renouvelé de Bordeaux comme grand port de commerce au VIe siècle, ainsi que de la réorganisation des réseaux suite à la prise des provinces orientales par les Perses et les Arabes, à l’origine d’un repli sur la Gaule.

 

         La quatrième partie traite successivement du verre (p. 329-372), des objets divers (p. 373-394) et des monnaies (p. 395-410). L’étude de la vaisselle de verre signale la présence place Camille-Julian d’un atelier aux VIe et VIIe siècles, manifesté par les rebus d’artisanat et par des creusets permettant de refondre le verre. Les petits objets sont abordés par trois chercheurs ; assez peu nombreux dans l’ensemble, ils se concentrent particulièrement dans la deuxième moitié du Ier siècle, au Ve siècle et aux VIe-VIIIe siècles et ressortent principalement du domaine domestique. L’étude des monnaies, assez succincte, présente 339 exemplaires, parmi lesquelles se distinguent cinq monnaies byzantines.

 

         Il manque à cette monographie déjà dense quelques chapitres analytiques : un chapitre séparé dédié à l’approvisionnement en matériaux et aux techniques constructives aurait été appréciable ; on peut également regretter l’absence d’une remise en contexte du secteur au sein de l’urbanisme antique et médiéval de Bordeaux (très rapidement dessinée en conclusion, p. 411-417).

 

         Les fouilles de la place Camille-Jullian constituent le troisième volume de la récente collection « Documents archéologiques du Grand-Sud-Ouest », qui propose pour l’instant des publications à caractère « urbain » : la présente monographie fait suite à celle d’une maison sur cour de Périgueux et d’un quartier de l’agglomération secondaire d’Eysses. Le parti pris tout à fait estimable des éditions Ausonius est de proposer ici des monographies à faible prix, de manière à remplir efficacement un rôle de vulgarisation parfois laissé de côté par les éditions scientifiques. Le souci d’économie a des répercussions sur le livre-même. L’ouvrage, principalement en noir et blanc, propose quelques photographies couleurs restreintes à des objets de prestige (relief de Mithra, mosaïque, enduits peints). Il n’en reste pas moins que l’illustration est abondante et complète de manière pertinente le texte ; on notera d’ailleurs la qualité des planches intégrées dans l’étude céramologique et du petit mobilier. De même, la mise en page est claire et agréable. La publication de la fouille de la place Camille-Jullian est dès lors une réussite et se révèlera utile aussi bien à l’étude des milieux urbains que de la transition Antiquité/Haut Moyen Âge.   

 

 

Sommaire

 

BARRAUD (D.), 2012, Introduction : Les fouilles de la place Camille-Jullian et l'exploration archéologique de Bordeaux, pp. 9-11

RIUNÉ-LACABE (S.) et collab., 2012a, L'exploration archéologique de la place Camille-Jullian (1989-1990) : la documentation archéologique, pp. 15-54

RIUNÉ-LACABE (S.) et collab., 2012b, Sous l'empire romain (Ier-IVe siècles) : du marécage aux entrepôts, pp. 55-95

RIUNÉ-LACABE (S.) et collab., 2012c, L'Antiquité tardive et l'époque mérovingienne (Ve-VIIIe siècles) : un quartier d'habitations et son abandon, pp. 97-125

TARDY (D.), 2012, Le décor d'architecture, pp. 129-134

ALLAG (C.), BARBET (A.), 2012, Les enduits peints, pp. 135-147

ZIÉGLÉ (A.), 2012, Un relief mithriaque, pp. 149-161

TILHARD (J.-L.), 2012a, Les céramiques fines du Haut-Empire : la céramique sigillée, pp. 165-205

TILHARD (J.-L.), 2012b, Les céramiques fines du Haut-Empire : la céramique à parois fines, pp. 206-233

MAGISTER-VERNOU (C.), 2012, Les céramiques fines du Haut-Empire : les lampes antiques, pp. 234-241

SIMON-HIERNARD (D.), 2012, Les céramiques fines de l'Antiquité tardive. Les productions régionales : note sur les fragments de céramique "à l'éponge" (1992), pp. 243-246

SOULAS (S.), 2012, Les céramiques fines de l'Antiquité tardive. Les productions régionales : la céramique estampée tardive, pp. 247-250

BONIFAY (M.), 2012, Les céramiques fines de l'Antiquité tardive. Les importations : les céramiques sigillées africaines et phocéennes tardives, pp. 251-258

SIREIX (C.), 2012, La céramique commune du Ier siècle, pp. 259-278

CARPONSIN-MARTIN (C.), 2012, La céramique commune de la fin du Ier siècle à la fin du IVe, pp. 279-292

LABROUCHE (P.), 2012, La céramique commune du Ve au VIIIe siècle, pp. 293-310

BERTHAULT (F.), 2012b, Un site fondamental pour l'étude des amphores, pp. 311-325

PURY-GYSEL (A. de), 2012, Le verre sous l'Empire romain (Ier-IVe siècles P.C.) et un vase en cristal de roche, pp. 329-334

FOY (D.), 2012, Les verres des Ve-VIIIe siècles, pp. 335-371

FEUGÈRE (M.), 2012, Les "petits" objets de l'Antiquité, pp. 373-385

CHARPENTIER (X.), 2012, Les "petits" objets du haut Moyen Âge, pp. 386-392

FEUGÈRE (M.), CHARPENTIER (X.), 2012, Les "petits" objets : Niveaux non datés, pp. 393-394

BOST (J.-P.) et collab. MAURIN (L.), 2012, Les monnaies, pp. 395-410

MAURIN (L.), 2012, Conclusion : Les fouilles de la place Camille-Jullian et le développement de Bordeaux dans l'Antiquité, pp. 411-417

 

 

N.B. : Rémi Auvertin prépare actuellement une thèse en archéologie gallo-romaine sous la direction de J. Arce et X. Deru (université Lille 3). Sujet de la thèse : la maison urbaine en Gaule septentrionale, Ier-IIIe siècle.