Saripanidi, Vassiliki: Corpus Vasorum Antiquorum. Greece 13. Thessaloniki: Aristotle University, Cast Museum, Pp. 89, b&w pls. 51, figs. 27, ISBN 978-860-404-244-9, 60 €
(Research Centre for Antiquity of the Academy of Athens, Athens 2012)
 
Compte rendu par Nassi Malagardis, Musée du Louvre
(nmalagar@neuf.fr)

 
Nombre de mots : 2453 mots
Publié en ligne le 2014-07-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1863
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          Le treizième fascicule du CVA Grèce est consacré à la collection des vases conservés au musée des moulages de l’Université "Aristote" de Thessalonique. Cette collection fut constituée dans les années entre 1928 et 1930 pour des raisons purement éducatives par Constantin Rhomaios, Professeur d’Archéologie classique. Le mérite et l’intérêt de cette collection tiennent à la variété des époques et des formes de vases représentés. De nombreux spécialistes ont contribué aux attributions, en particulier G. Bakalakis, professeur d’Archéologie classique à cette Université et Dr. Chaïdo Koukouli- Chryssanthaki, alors éphore des Antiquités et la première à avoir étudié systématiquement la collection et dont les notes ont été la source des plusieurs attributions. Tous sont mentionnés consciencieusement, ainsi que leurs œuvres. Les photos sont de S. Stournaras et les dessins des dipinti et graffiti sont préparés par A.Thanos. Le matériel est présenté par ordre chronologique et couvre la période entre l’Âge du Bronze et l’époque classique. L’organisation de chaque notice est faite selon les règles établies par le CVA International.

 

          Les périodes Minoenne et Mycénienne sont représentées par une tasse à parois droites qui se resserrent au bas de la vasque, une amphore à étrier, une jarre pointue dont la moitié supérieure de la panse est couverte du motif d’écailles, une coupe élégante à pied haut, décorée de coquillages (argonautes), et un askos (pl. 1-3).

 

          Le matériel attique comporte une variété satisfaisante de formes en commençant avec des vases Protogéométriques qui incluent une très belle hydrie du Protogéométrique récent, donnée par le musée Archéologique National d’Athènes, et un lécythe du Protogéométrique ancien (Submycénien) (pls. 4-5,1-2). Suivent une série de vases du Géométrique récent I et II (pl. 5, 3-7, 6-10), plutôt petits: des tankards (« chopes ») dont un orné de swastikas et d’un motif à quatre feuilles sur le col (pl. 6), le skyphos n° 11 (pl. 8, 1- 2) de forme hybride (rebord étroit, anses peu profondes [shallow type] et vasque plutôt de type standard), une coupe à haut rebord droit et anses rubanées reflex (pl. 8), une pyxide avec couvercle, un plat Géométrique récent IIb (dernier quart du VIIIe siècle) et une amphore à col avec une frise de feuilles debout sur le col et dans la zone sous les anses (pl. 10, 1- 2).

 

          Une coupe à une anse, n° 14, du Géométrique récent et l’œnochoé miniature à base plate n° 16 de la fin du Géométrique moyen II (pl. 10, 3- 4, 5-6), sont de fabrique incertaine. On signalera les observations de l’A., précises et argumentées concernant les caractères eubéens du décor de la coupe, ainsi que les similitudes et les différences entre les ateliers eubéens et attiques ; de même pour le juglet n° 16.

 

          Les vases du Protocorinthien et du Corinthien offrent un échantillon typique des formes de la céramique corinthienne (pl. 11-14) : aryballes globulaires et alabastres piriformes, une pyxide avec couvercle. L’aryballe du Corinthien moyen n° 47 (pl. 13, 1-3) à base plate, décoré d’un large motif lotus-palmette flanqué des sphinx assis est une pièce très belle, impressionnante. Les aryballes du Corinthien moyen et récent (pl. 14) montrent la variété des motifs ornementaux sur ces vases. Sur la planche suivante (pl. 15, 4-8) on voit des cotyles (= skyphoi de type corinthien), l’un, n° 33, du Corinthien ancien I avancé et l’autre, n° 34, du Corinthien récent II ayant un graffito sous le pied. Le skyphos du Corinthien récent n° 35 (pl. 15, 6- 8) est une curiosité car il a été plongé deux fois dans la peinture, une fois par chaque anse, ce qui lui a donné une apparence particulière.  La coupe, n° 72 (pl. 16, 1-3), décorée des deux griffons affrontés entourant un cygne, attribuée par C.W. Neeft au Peintre de Strasbourg 1533, est datée du Corinthien récent I (2e quart VIe s.). Deux œnochoés à base large du Corinthien Ancien-Moyen (pl. 17- 19), une bouteille décorée d’un lion (pl. 20, 1- 3), une pyxide à parois convexes, ornée d’une frise d’animaux (pl. 20, 4- 7), une pyxide tripode avec couvercle, deux exaleiptra à anses rubanées (reflex handle) et une amphore du milieu du Ve siècle (pl. 22, 5) décorée de bandes noires, complètent la présentation du matériel corinthien.

 

          Un petit nombre des vases Béotiens, une coupe à oiseaux, des coupes et coupes sans pied, ainsi qu’un bol sans anses (potérion), décorés en grande partie de motifs ornementaux végétaux (pl. 23-26), ainsi que trois canthares et un canthare sans pied de type Kabirion (pl. 26), en vernis noir, prennent la suite.

 

          La céramique attique à figures noires est représentée par deux coupes des cômastes sans décor figuré et une série de vases, la plupart modestes, attribués à des peintres mineurs (pl. 27-33), tels ceux du groupe de Haimon et du Leafless Group, du groupe CHC et du groupe de Lancut. Peignant des vases en série, en grande quantité, ces peintres ont, toutefois, le mérite d’être très représentatifs de leur époque, à savoir les années autour des guerres Médiques.

 

          La coupe n° 80, de la Top-band Stemless class (pl. 28, 1-3), figurant deux banqueteurs allongés par terre et un satyre, est à juste titre attribuée au Leafless Group par l’A., qui, par ailleurs, doit être félicitée pour sa rigueur scientifique, car elle  évite toute référence aux habituels auteurs  vedettes qui répètent ce que d’autres ont déjà publié.

 

          Les sujets sont, eux aussi, typiques de ce genre de céramique : danses, banquet par terre, chariots au galop, ménade dansant devant un spectateur, en silhouette. Parfois, ils ne sont pas dépourvus d’un certain charme et même d’un intérêt certain, comme c’est le cas du skyphos n° 77 (pl. 29, 1- 3), figurant trois femmes dansant vers la droite et se tenant par les mains face à une aulète, flanquées de deux sphinx tournés vers les anses. Je ferai, toutefois, une rectification typologique importante : si la présence des sphinx près des anses justifie pleinement son appartenance stylistique au groupe CHC, rien ne permet d’attribuer ce skyphos à la classe du Héron blanc pour trois raisons: 1- aucun héron ne fait partie de son décor, 2- il ne sort pas de l’atelier du Peintre de Thésée et de ses suiveurs (followers) ou, encore, du Sub-Krokotos Group, et, surtout et avant tout, 3- sa forme est exactement celle de la classe B du type attique. Cette erreur, due à une imprécision et une inconséquence de Beazley qui a dévié de son propre principe (« class refers to shape »), est très fréquente (voir N. Malagardis, Typologie des Skyphoi archaïques attiques - Origines, évolution et fixation des principaux types, version abrégée sous presse). Quant à la scène de danse - qui est très ancienne (exemples depuis l’époque géométrique) et qui persiste jusqu’à aujourd’hui - elle est représentée à la fois avec aisance et précision, malgré le dessin rapide, et nous permet d’identifier les pas, ainsi que d’autres détails rapportés par les sources littéraires anciennes.

 

          La même chose vaut pour la forme du skyphos n° 76 (pl. 30, 1- 2, 5), qui appartient également à la classe B du type attique, second type des skyphoi à figures noires attiques.

 

          En revanche, le skyphos n° 75 est bien un skyphos-coupe de la classe K2 de Ure. Quant aux skyphoi au décor en silhouette, semblable à celui du Lancut Group, nos 81-82 (pl. 31, 1- 2, 3- 4), il s’agit de skyphoi Pinchbase - classe R de Ure, une variante des coupes-skyphoi de l’ex-classe de Cracovie( cf. Beazley, ABV, 565- 567 ; Para, 285).

 

          La présentation du matériel attique se termine avec des lécythes parmi lesquels le lécythe n° 83 (pl. 32) attribué au Peintre d’Athéna et décoré d’une colonne basse ou d’un autel, surmonté d’un coq et flanqué de deux hommes est le meilleur exemple de la forme. Les autres lécythes sont de la classe d’Athènes 581 ii, du Peintre de Beldam et de l’atelier du Peintre de Haimon. On signalera parmi eux le n° 84, représentant Athéna attaquant Enkélados avec son égide sur son bras gauche en guise de bouclier. Les trois derniers, nos 89, 87, 86 (pl. 33, 10-12), ont un décor non figuré.

 

          Les vases à figures rouges et à fond blanc sont pour la plupart datés du Ve siècle. On commence avec trois pélikés (pl. 34, 1- 5, pl. 35, 1-2 et 3-4) attribuées par Beazley : - n° 130, du Peintre d’Agrigente figurant Dionysos et un satyre faisant une libation (A), un satyre poursuivant une ménade (B), - n° 149, du Peintre de Calliope et – n° 133, du Peintre de l’Amazone, décoré d’une large tête d’Amazone et des protomés d’un cheval et d’un griffon, décor habituel pour ce peintre médiocre.

 

          Le vase le plus intéressant est le cratère en cloche n° 233 (pl. 36-8) attribué à un peintre du groupe de Polygnotos, figurant le moment très rarement représenté, juste avant le combat où Héraclès tente d’attirer le lion rugissant de Némée hors de sa grotte, en présence, à gauche, d’Iolaos, d’Athéna debout (?) au centre, et d’une femme assise sur un rocher (Néméa?) à droite. L’A. rapproche pertinemment ce type iconographique de celui d’Héraclès tentant d’attirer le Cerbère. Ensuite, un fragment de cratère en cloche n° 131 (pl. 39, 1- 3) du Peintre de Munich 2335, montre Dionysos (tête) tenant un thyrse et une ménade tenant une torche (partie d’une scène Eleusinienne ?). Sur l’œnochoè type III (chous) n° 126 bis (pl. 39, 4- 5) est représenté un satyre hyperactif. Encore une fois on soulignera les observations pertinentes de l’A. concernant le pas de danse exécutée par le satyre, qui n’est pas, en effet, la sikinnis (voir en dernier lieu N. Malagardis, « Une représentation unique de la danse satyrique sikinnis » in EPAINOS Luigi Beschi, Athènes 2011, 233-249),  mais plutôt la pyrrhique; le satyre serait un pyrrhichiste exécutant un mouvement défensif ou bien un acteur imitant un tel mouvement.

 

          Sur un skyphos n° 129 (pl. 40, 1- 4), de type II (attique, type A), daté de 450 environ, Apollon poursuit une femme (inscriptions καλός καλή autour de leurs têtes). Je doute que le bras gauche de la femme était tendu dans la même position que le bras droit, le bout de la main qui subsiste étant beaucoup plus près de son corps que la main droite.

 

          Le skyphos n° 135 (pl. 41-42), de type II (attique, type A) et de sa variante tardive b (voir dans Typologie des skyphoi cité ci-dessus, chap. Typologie des Skyphoi à figures rouges, Tableau 5) , est décoré d’une image étonnante : Marsyas enchaîné, attendant sa punition devant un Apollon plutôt dubitatif. Or, si Apollon apparaît les mains vides, comme s’il était privé de sa cithare et de son plectre, la figure de Marsyas est admirable, le corps dans une position originale alambiquée, les mains liées derrière son dos, position rendue par un dessin digne d’un maître de la Renaissance. Le visage auréolé des cheveux du satyre anobli par la musique, arbore une expression pleine de tension intérieure qui sied à ce moment particulier. Daté de 330-320, il a été rapproché du peintre de l’Erotostasia par Bakalakis, qui avait judicieusement mis en relation l’image avec la peinture de Zeuxis d’Héraclée et avait suggéré qu’elle figurait un seul personnage, Marsyas, en expliquant ainsi la différence de traitement entre les deux personnages. Suivent deux petits skyphoi, nos 150 et 151, de type II (attique, type A) du groupe de Fat-boy (pl. 43), un lécythe n° 126 (pl. 44,1-3), peint à la manière du Peintre de Sabouroff , et trois lécythes cylindriques n° 125 (pl. 45, 1-2), n° 123 (pl. 45, 3-4) figurant Nikè déroulant un rouleau devant un autel (Klügman Painter) et n° 124 (pl. 45, 5-7) (Icaros Painter). Un lécythe squat du groupe de Carlsruhe 280 termine cette section.

 

          Les lécythes à fond blanc, forme ATL, nos 139 et 140 du peintre de Tymbos et de son atelier (pl. 46, 1-3, 4-6), ceux n° 136 (pl. 47, 1-4), n° 137 (pl. 48, 1-3) et n° 138 (pl. 48, 5-8) attribué au Triglyph Painter par Saripanidi, ainsi qu’un alabastre (pl. 48, 9) complètent le matériel attique figuré.

 

          Le fascicule s’achève avec des vases attiques à vernis noir : une hydrie n° 102, des coupes (incluant le type Vicup), une lekanis, un bol avec couvercle et une pyxide avec couvercle (pl. 49-51), ainsi qu’un vase n° 109 de fabrique non identifiée (pl. 51).

 

          Trois indices : « Numéros d’inventaires des Musées », « Artistes, groupes stylistiques et classes » et « Principaux sujets » complètent l’ouvrage.

Les figures 1-27 offrent des profils et des dessins figuratifs dans une échelle 1:2 , ceux des lécythes à fond blanc 1:1. Les photos sont d’excellente qualité.

 

          Cependant, le grand mérite de ce fascicule du CVA grec est de présenter, sans discrimination artistique, un ensemble de vases très varié, incluant, outre quelques pièces de valeur artistique, des vases modestes dus à des artistes mineurs, souvent inédits. Un tel échantillon est très utile pour la formation du futur archéologue-spécialiste de l’art grec qui doit tout apprendre lors de sa formation de base, surtout s’il souhaite faire de la recherche laquelle est absolument impossible sans l’apprentissage des fondamentaux. Ce que prouve la compétence de Saripanidi, acquise grâce aux études archéologiques qu’elle a suivi et à un enseignement systématique qu’elle a reçu délivré par des spécialistes chevronnés en la matière, enseignement validé à la fin par des concours analogues de nos agrégations. C’est en cela qu’est due la qualité de ce volume. Tout le mérite en incombe à l’auteur, dont j’ai admiré la précision dans l’analyse et dans l’observation des détails, la concision dans la rédaction des notices et la rigueur dans la définition des formes et des termes de la céramique. Elle n’appelle jamais les skyphoi « coupes », ni la vasque d’un vase ouvert « panse », petits détails qui trahissent l’autodidacte, auquel normalement doit être interdit de rédiger des CVA. En effet, selon les règles internationales les CVA sont des ouvrages rédigés par des spécialistes pour des spécialistes.

 

          J’avoue aussi que j’ai été impressionnée par le sérieux du choix de la bibliographie à laquelle Saripanidi se réfère. Chaque fois elle renvoie aux publications essentielles, en évitant les publications de seconde main (d’auteurs à la mode, ou pour un large public ou catalogues d’expositions ou encore albums, qui n’offrent aucune garantie scientifique). Une seule fois elle a oublié cette règle scientifique de base, à propos de la Nikè qui déroule un rouleau près d’un autel (n° de cat. 123), mais cela reste une exception qui confirme son respect de la déontologie et de l’éthique scientifique.