Kazek, Kévin Alexandre: Gladiateurs et chasseurs en Gaule. Au temps de l’arène triomphante, Ier-IIIe siècle apr. J.-C. 16,5 x 24 cm, 390 p., Couleurs et N & B, ISBN : 978-2-7535-2044-8, 22 €
(Presses universitaires de Rennes, Rennes 2012)
 
Compte rendu par Hélène Ménard, Université Montpellier 3
(helene.menard@univ-montp3.fr)

 
Nombre de mots : 1725 mots
Publié en ligne le 2013-08-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1869
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          Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat, soutenue en 2006 sous la direction de Jeanne-Marie Demarolle, qui en souligne, dès la préface (p. 9-10), les nouveautés : d’une part l’analyse d’une source jusque-là négligée, la céramique sigillée, d’autre part une approche qui s’inscrit dans le renouvellement des études sur la gladiature, en l’occurrence la pratique et le « code gladiatorien ». Il se présente en deux parties fort déséquilibrées. La première partie (p. 19-240) est intitulée « De la confrontation des sources à l’élaboration d’une typologie circonstanciée des protagonistes de l’arène ». La seconde partie (p. 241-299) porte sur la représentation des jeux de l’amphithéâtre et sur son interprétation comme « discours symbolique par l’image ».

 

          Un certain nombre d’imprécisions, dues à une relecture sans doute trop rapide, parsèment ces pages. On notera, entre autres, que la Gaule est qualifiée de « province » à plusieurs reprises (p. 11, 15, …) ; Antonin le Pieux se trouve affublé de tirets (« Antonin-le-Pieux, p. 24, 51, etc.), tout comme « lui-aussi » (p. 164 etc.) ; p. 27, on lit « une relative facilitée ». On notera aussi le « Colysée » (p. 140). Quant à « contus », il est d’abord, à tort, mis au féminin (p. 70, 73) puis à partir de la p. 82, il passe au masculin. Surtout certaines références bibliographiques sont inexactes (cf. n. 27, p. 15) ou de peu d’intérêt :  ainsi, p. 46, la référence à la p. 234 de l’ouvrage de C. Landes et J.-Cl. Golvin sur Amphithéâtres et gladiateurs (1990) renvoie au glossaire et non à l’argumentation de ces auteurs concernant le bestiaire. La bibliographie elle-même est organisée selon des rubriques (« Études particulières sur matériaux », « Études particulières sur thèmes ») qui ne permettent pas toujours de retrouver facilement un ouvrage mentionné en note. Il faut chercher les éléments relatifs à la mosaïque d’Augst dans la rubrique « Rome et les provinces d’Occident ». Certaines références de sources sont inexactes ou n’ont pas un rapport direct avec le sujet (ainsi un passage d’Apulée, mentionné n. 64, p. 48). Plus gênant, la présentation de l’iconographie ne permet pas au lecteur de l’utiliser indépendamment du texte : aucune liste des illustrations n’est fournie. Le lecteur peut donc seulement aller du texte à l’illustration ; il aurait été plus pertinent d’intégrer l’image directement au texte. Les seules références sont par ailleurs une lettre et un chiffre (P pour les poinçons sigillés, S pour les scènes sigillées, L pour les lampes). La qualité et la petitesse des reproductions ne permettent pas d’adhérer pleinement aux démonstrations de l’auteur : ainsi il faut le croire quand il décrit la gladiatrice de Lezoux (p. 218) et que l’on se reporte au dessin S90, p. 342 (la vignette faisant moins de 2,5 sur 3 cm).

 

           L’intérêt de l’ouvrage reste néanmoins réel et l’un des mérites de l’auteur est d’affronter des questions en partie irrésolues. L’objet et la méthode sont ainsi définis : « Comprendre l’amphithéâtre et son univers, c’est avant tout saisir les particularités de chaque individu qui constitue ce microcosme compliqué, en essayant de dégager ses spécificités propres » (p. 79).

 

          L’auteur s’appuie pour cela sur des matériaux dont il cherche à montrer la valeur en tant que sources de connaissance de la gladiature : les objets en céramique, les lampes et leurs poinçons, les céramiques sigillées ; les mosaïques. Le corpus étudié se répartit en 76 lampes, essentiellement du Ier s. de n. è., 18 pavements de mosaïques et une quantité importante mais non définie de sigillée. Il montre également les limites de cette documentation, déséquilibrée chronologiquement ou selon les thèmes représentés (peu ou pas de uenatio ou de ludus meridianus sur les lampes) et qui pose des problèmes de lecture. Ainsi les mosaïques ont parfois été mal lues ou interprétées, voire modifiées à tort lors de leur rénovation ; des dessins se révèlent inexacts, ce qui rend encore plus difficile l’identification de personnages ou d’animaux. Il faut alors, selon l’auteur, recourir à l’archéologie expérimentale pour mieux vérifier la validité de ces représentations.

 

          Les trois types de spectacles sont ensuite présentés, avec leurs acteurs : la uenatio ou chasse, le ludus meridianus, enfin le plus connu, le munus ou combat de gladiateurs.

 

          Concernant la uenatio, une première difficulté consiste à déterminer si la scène représente une chasse d’amphithéâtre ou une chasse réelle. Une deuxième difficulté touche à la terminologie utilisée pour qualifier les acteurs des chasses d’amphithéâtre : noxii, damnati ad bestias, bestiarii ou encore uenatores. Le terme de ‘bestiaire’ peut ainsi désigner des condamnés, comme des spécialistes de la chasse, avec un armement spécifique. Il ressort que le chasseur (uenator) se définit par un armement léger, constitué essentiellement du uenabulum ou épieu, se différenciant ainsi du bestiaire qui dispose d’un armement lourd, composé du gladius, d’un bouclier (scutum à umbo). Cette spécificité de l’armement s’ajoute, comme critère d’identification et de définition de la catégorie, au vêtement (ou à son absence), ainsi qu’à la technique et au type d’animal auquel le chasseur ou le bestiaire est opposé. Une analyse est proposée concernant les taurocentae, qui appartiendraient à la catégorie des bestiaires ou chasseurs lourds, et les taurarii, qui seraient des uenatores ou chasseurs légers. Sont présentés les chasseurs à cheval (equites), les sagittarii qui sont des archers, enfin les gladiateurs opposés à des animaux.

 

          Les apports de la sigillée sont, d’après l’auteur, de trois ordres pour la connaissance de ces acteurs des chasses d’amphithéâtre : catégoriels, dans la mesure où la diversité et la précision des représentations permettent de préciser les différentes catégories d’acteurs ; techniques, avec des éléments relatifs aux différents animaux affrontés et aux méthodes de combat ; panoplitiques, à travers la variété des attributs et leur évolution (notamment dans l’habillement, du subligaculum ou pagne, au justaucorps) (p. 81).

 

          Suit une présentation des animaux mis en scène, comme partenaires des hommes (chevaux, chiens et lions – ainsi quelques éléments intéressants concernent le dressage par le magister, p. 89-90), contre des hommes ou encore confrontés à d’autres animaux. Des distinctions sont ainsi faites entre espèces régionales et exotiques, entre catégories (herbivores, carnivores) qui peuvent être mélangées afin d’exacerber le côté spectaculaire de la chasse. Enfin, concernant toujours la chasse, l’auteur propose une analyse de l’armement représenté sur la sigillée, notamment pour mieux en comprendre la morphologie, en particulier pour le uenabulum, arme du uenator. Le positionnement du chasseur que cela implique est également étudié.

 

          Un deuxième type de spectacle est analysé dans la 1ère partie : les ludi meridiani ou « jeux de midi », qui s’intercalent entre les chasses du matin et les combats de gladiateurs de l’après-midi. Il s’agit pour K. A. Kazek de souligner l’intérêt de ce spectacle, animé par des professionnels composant une véritable armatura, à commencer par les paegniarii. Ces derniers sont identifiables grâce au fouet (le flagellum), au bâton (droit, le fustis, ou recourbé, le pedum) et la protection du bras gauche par un bouclier notamment. Les paegniarii peuvent s’opposer aussi bien à des hommes qu’à des animaux.

 

          La conclusion de cette partie (p. 139-141) développe deux points : la présence de femmes et le problème de la classification du laquearius (dont le nom dérive de laqueus, évoquant le lacet ou le filet) dans la catégorie des paegniarii ou des rétiaires.

 

           Le troisième spectacle abordé est plus classique : il s’agit des combats de gladiateurs. L’auteur insiste sur les différentes armaturae et leurs panoplies, en articulant sa démonstration autour du rétiaire et de ses adversaires (murmillo, secutor, scissor). D’autres catégories, comme le thraex ou l’hoplomachus, sont également évoquées. Là encore, il s’agit de les définir à travers leur armement et leurs techniques de combat. Sont également envisagés les tunicati, les prouocatores et les equites ce qui repose le problème du vêtement comme élément de distinction des armaturae et de leur hiérarchisation. Ainsi l’auteur pose l’hypothèse d’une armatura composée de prouocatores, vêtus de la tunique, les distinguant des gladiateurs chevronnés vêtus du pagne et combattant avec le gladius, dans des oppositions moins élaborées : ils constitueraient dès lors le premier échelon de la gladiature, qu’ils soient débutants ou de basse catégorie.

 

          Pour finir d’autres personnages qui prennent part au spectacle sont évoqués : l’arbitre, les serviteurs (ministri) et enfin les musiciens, dans l’ensemble assez peu présents sur les supports étudiés.

 

          Il est dommage que ce soit seulement dans la conclusion de cette longue première partie que soit présenté un tableau mettant en parallèle les uenabula figurées sur la sigillée et les pointes qui ont été retrouvées par les archéologues, ce qui permet à l’auteur de souligner la fiabilité de sa documentation.

 

          La seconde partie, beaucoup plus courte, commence par rappeler l’apport de Roland Barthes concernant la lecture de l’image, ainsi que l’exposition de 2004, tenue au musée de Saint-Romain-en-Gal – Vienne : « Images d’argile, images de papier », qui mettait en parallèle les céramiques sigillées et les œuvres d’Andy Warhol, produites en série. L’auteur s’intéresse donc aux récepteurs, que ce soit la « plèbe moyenne » (dont il discute la définition par Paul Veyne, p. 246) ou les soldats stationnés sur le limes rhéno-danubien. Il consacre un chapitre à la représentation de la nature sur la sigillée, en séparant la flore et les animaux, perçus de façon ambivalente. Certains éléments semblent mal maîtrisés. Ainsi le lecteur peut s’étonner de lire qu’en Italie les bois inspirent la crainte (note 22, p. 262) sans qu’il y ait aucune référence aux bois sacrés, mais bien plutôt à l’effacement de la rationalité et à la magie. Le dernier chapitre est consacré en grande partie au rapport entre la représentation des gladiateurs sur la sigillée et l’un des publics auquel cette céramique est destinée : les soldats. Ainsi l’image de la familia gladiatoria, véhiculée par quelques rares scènes de solidarité entre combattants, serait le support d’un message à destination des soldats. De même l’expression d’un « code gladiatorien » pourrait avoir pour but de renforcer leurs valeurs militaires (p. 281). Quelques développements sur d’autres formes de combat, associés aux spectacles de l’arène, la chasse, le pugilat ou encore l’érotisme, trouvent également leur place à la fin de ce chapitre. Ces différents thèmes sont abordés à travers des problématiques complexes, celle de l’acculturation ou (selon l’expression que l’auteur lui préfère) de l’interpénétration culturelle en ce qui concerne les récepteurs gallo-romains et celle du discours politique pour les militaires.

 

          L’ouvrage, malgré les défauts relevés, propose donc, à partir de sources iconographiques originales, de multiples pistes de réflexion, que des travaux ultérieurs pourront approfondir.