AA.VV.: Drôles de jouets ! André Hellé ou l’art de l’enfance, catalogue de l’exposition rétrospective organisée au musée du Jouet de Poissy (Yvelines) du 18 octobre 2012 au 30 juin 2013, 80 p., ISBN : 9782849341117, 10 €
(Éditions Mare et Martin, Paris 2012)
 
Compte rendu par Olivier Berger
(olivierberger@laposte.net)

 
Nombre de mots : 2480 mots
Publié en ligne le 2013-07-10
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1905
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         Le domaine de l’étude du jouet semble assez délaissé par la recherche, que ce soit en histoire de l’art ou en histoire sociale, seuls quelques travaux abordent la question (1). C’est à la fois une histoire du plaisir, du temps libre et de l’intime, car le jouet entre dans l’éducation des enfants, assurée par la famille. Les loisirs dans la société de masse ont fait leur apparition depuis une centaine d’années, se diffusant des élites vers le peuple, du sommet vers la base, comme l’a montré Alain Corbin, selon les mêmes modalités que la diffusion des principes d’hygiène, analysées par le même auteur (2). Les jouets deviennent des biens de consommation courante depuis le XIXe siècle dans les villes, ils peuvent être de facture industrielle tandis qu’à la campagne, il n’y en a pas sauf si l’on en fabrique soi-même, cas des milieux modestes. Ils sont appréciés s’ils reproduisent la réalité, tels des moulins fonctionnels. Paris assure l’essentiel de la production, constituée d’un tiers de poupées, le reste se divisant en jouets militaires, jouets mécaniques et en fer-blanc (3). Si l’histoire des jouets techniques comme les trains-jouets est l’une des mieux connues (4), une publication nouvelle sur la thématique du jouet en bois était donc la bienvenue.

 

         C’est le cas de l’exposition consacrée à André Laclôtre dit André Hellé, par le Musée du Jouet de Poissy, dont ce catalogue résume l’esprit, présentant des jouets en voie de diffusion en ce début du XXe siècle, au sein des classes aisées, les classes « moyennes-supérieures », dont est issu l’artiste tombé dans l’oubli. Il appartient à ces « couches nouvelles » émergeantes qu’annonçait Gambetta dans son discours de Grenoble (1872). Le propos des auteurs consiste à essayer de retracer le parcours d’André Hellé malgré de nombreuses lacunes biographiques, et de comprendre sa démarche au vu de son passé et de ses activités, dans une société qui connaît des innovations artistiques importantes, comme l’art nouveau, le cubisme, les arts déco, et des bouleversements importants en Europe, ses dates de naissance et décès correspondant au début et à la fin de trois guerres franco-allemandes, à l’impact fort sur les mentalités.

 

          Né après la défaite contre l’Allemagne, André Hellé est fils de pharmacien et d’artiste-peintre sur porcelaine, à Boissy-Saint-Léger, baigné dans l’esprit de la Revanche, il est lui-même entouré de jouets à connotations militaires, ainsi que de jouets en bois de fabrication allemande, alors très populaires de ce côté de l’Europe, bon marché et distribués depuis la ville de Nuremberg. Ce sont tambours, théâtre de marionnettes, trains de parquet, bergerie... Ses souvenirs s’interrompent à l’âge de douze ans, dans un opuscule biographique, il prend alors congé de son enfance. Les auteurs pensent que ses propres jouets eurent une influence sur ses créations et restèrent certainement une source d’inspiration. Il serait demeuré avec une âme d’enfant, du moins, lui permettant d’être en empathie vis-à-vis d’un public spécifique ; sa nostalgie de la période de l’enfance le pousse à exploiter, dans toutes les directions, un parcours artistique. Et c’est bien un artiste complet, touche-à-tout qui, pour vivre, travaille à la fois aux décors de théâtre, aux costumes, aux dessins pour des livres et revues, à des livrets d’opéra, aux papiers peints et décorations, enfin à la création de jouets en bois, à partir de techniques modernes, en s’appuyant sur l’expérience d’artisans. Ceux-ci l’aident à produire ses créations en grands tirages. Grâce aux prêts de collectionneurs privés et d’institutions muséales, le Musée du Jouet a pu rassembler une partie des créations de Hellé, en s’appuyant sur ses fonds propres. Des éléments issus de contributions éparses plus anciennes ont été synthétisés avec brio, qui se concentrent sur les jouets et leurs liens avec l’univers de l’artiste.

 

          À vingt-deux ans, Hellé rejoint un mouvement artistique en voie d’essoufflement, dit des Arts incohérents, lequel constitue un rejet du Salon et du conformisme, avec des amateurs qui donnent libre cours à un humour parfois provocateur, souvent dérangeant. Il prend le pseudonyme que nous connaissons en 1897, comme cela se faisait chez les dessinateurs de presse, et collabore à une centaine de journaux comme Gil Blas, qui publiait les nouvelles de Maupassant, ou le satirique L’Assiette au Beurre. Ses personnages sont d’une allure naïve, et commencent à être transformés en jouets en bois géométriques, comme travaillés au tour, un genre de dessin qu’il s’approprie peu à peu, permettant de faire passer un message clair et compréhensible. La grande diffusion d’une presse de masse, dont une partie destinée aux enfants, l’amène à investir ce créneau, de sorte qu’en 1904, il représente une Arche de Noé avec ses animaux découpés en jouets, un thème qui lui est cher. Son « mode de représentation par le jouet » (p. 18) est né. Son Arche est inspirée par des modèles allemands, qui lui font écrire l’un de ses premiers livres pour enfants, Pauvres joujoux cassés (1908). Son dessin est simple, arrondi, seules des lignes noires délimitent les contours des figurines au visage peu expressif. L’ensemble bouge à l’instar des jeux de l’époque, qui roulent, sautent, se renversent. En 1912, il dessine un album, Drôles de bêtes, intitulé L’Arche de Noé pour l’édition au magasin du Printemps, véritable mise en abyme de son œuvre. Le sujet favori en est le jouet qui s’éveille à la vie ou se venge des maltraitances de son propriétaire. Hellé fait des albums de coloriage, des cartes postales et livres d’activités pour enfants.

 

          Il est aussi prolifique dans le domaine de la musique : il écrit un livret d’opéra que Debussy concrétise, La Boîte à joujoux (1913), où sont mêlés jouets de Nuremberg et animaux à la Hellé. Il décore des scènes de théâtre et travaille de temps en temps aux costumes, activité poursuivie toute sa vie. En 1926, son opéra est transformé en un album, Histoire d’une boîte à joujoux, qui lui vaut la Légion d’Honneur au titre des arts décoratifs ; il illustre aussi des partitions à piano pour enfants ; enfin, on notera un album à la charnière du livre musical et du livre jouet, avec fenêtres découpées, Le petit elfe Ferme-l’Oeil, en 1924.

 

          À partir de 1910-1911, il conçoit des papiers-peints avec ses thèmes, des estampes sous forme de panneaux muraux, dans le but de réaliser une chambre d’enfant complète, présentée au Salon d’Automne, puis commercialisée par Le Printemps, suivant une mode venue d’Angleterre, où l’enfant bénéficie de son propre espace. Sa femme Angèle, l’aide à réaliser des broderies, les frises murales représentant les jouets dessinés par Hellé qui trônent sur le sol, grenadiers en forme de quilles et une ferme du Berry, au milieu d’un mobilier fonctionnel adapté aux enfants. On ignore combien en fut vendu.

 

           Quant à ses jouets artistiques, ils sont d’un style caractéristique, reconnaissable à sa simplicité : les jouets ont des formes épurées, des aplats de couleurs, sans ombre portée, avec des reliefs réduits au minimum, un dessin géométrique simple, par la découpe à la scie à ruban, éventuellement un léger relief par l’ajout d’oreilles (on pense à son éléphant), les pattes ne peuvent être que deux clous plantés dans un socle. Nul besoin, pour Hellé, de compliquer les choses : l’imagination de l’enfant fera le reste, et donnera vie au jouet, même si celui-ci est peu réaliste, à la manière des minces chevaux... Ainsi, c’est une grande modernité qui distingue la production d’André Hellé, inspirée par les arts décoratifs dont il était un participant mis à l’honneur à l’exposition de 1913, au Musée Galliera à Paris. Il promeut un jouet français alors que la concurrence est sévère, notamment celle d’Allemagne, qui constitue au début du XXe siècle une part importante de la production européenne (la Première Guerre ne fait qu’exacerber la concurrence sur fond de nationalisme). Les expositions internationales contribuent à renouveler l’intérêt des artistes français pour la création du jouet, Caran d’Ache, avec ses jouets en profils découpés, est sans doute une source d’inspiration. Les grands magasins commencent à diffuser ces jouets et s’attachent à des artistes qui illustrent leurs propres catalogues. Béatrice Michielsen a reconstitué selon les techniques d’André Hellé, quelques-uns de ces jouets, et ses explications sont passionnantes. On voit surtout comment l’Arche de Noé tranche par sa simplicité, en 1911, par rapport aux autres jouets, avec ses vingt-quatre animaux géométriques. Le détail compte moins que l’allure générale comme l’aurait suggéré lui-même l’artiste : « le jouet [doit être] évocateur : qu’il indique une forme au lieu de l’accentuer, qu’il exprime non seulement la silhouette d’une chose mais aussi son volume, que ses couleurs soient franches, que le mouvement esquissé soit choisi au moment où il se présente de la façon tantôt la plus harmonieuse, tantôt la plus caractéristique » (1920, p. 46). Il n’a créé personnellement que sept modèles, avec des variantes selon les époques ou les fabricants, dont son Arche, les soldats-quilles, un moulin, des soldats, un alphabet de guerre, une ferme avec la basse-cour. Sa femme l’aide encore dans la réalisation de poupées en tissu.

 

           C’est avec Carlègle (1877-1937), graveur et illustrateur, que Hellé créé d’autres jouets dans les années 1913-1920, commercialisés au Printemps, dont les catalogues donnent une idée, vu la disparition de ces pièces fragiles. On notera son Village français complet, avec maire, curé et paysans, ses animaux et ses arbres constitués d’une pomme de pin teinte en vert sur un tronc. Ses maisons sont en bois massif, les personnages en cône, en prisme, en demi-sphère. La géométrisation est encore plus poussée, le mouvement commence à s’exprimer davantage contre le risque de monotonie (p. 59).

 

          La Première Guerre mondiale marque une césure : le jouet s’adapte à la guerre, à sa propagande, Hellé conçoit des dioramas avec des soldats en bois, montrant une guerre propre, avec des postures de figurines assez réalistes. Au retour de la paix, le Printemps vend encore l’Arche de Noé modernisée, le Moulin Joli, ainsi que des nouveautés telles le Port de ravitaillement, la Basse-cour normande, le Marché arabe et les Saltimbanques. Des années 1925 aux années 1937, après plusieurs prix remportés, Hellé semble moins inspiré et la collaboration avec Carlègle cesse à la mort de celui-ci. Un âne surmonté d’un Marocain, et un éléphant au cornac figurent parmi les derniers jouets à traîner qui seront illustrés dans deux albums (1927, 1931). En dehors des jouets proprement dits, il fabrique des meubles de poupées. Il ne cesse jamais la peinture, en exécutant sur commande des fresques dont celle pour une colonie de vacances sur l’île d’Oléron, sur laquelle il loue une maison de vacances, attaché à ces lieux qu’il a peints. De rares photos noir et blanc du dortoir de Boyardville sont publiées dans le catalogue, mais il ne doit pas rester grand-chose des décors de bâtiment publics, ou de commerces, qu’André Hellé a créés, répondant à de multiples commandes pour vivre. Il reconnaît, d’une manière humble, qu’il n’a fait que donner un peu de son cœur (p. 73).

 

          On peut regretter que les auteurs ne parlent pas suffisamment de l’histoire générale du jouet, car le contexte des créations d’André Hellé aurait pu être mieux rendu. Est-il dépassé par la concurrence de l’industrie du jouet en plein essor, avec les productions de jeux en bois de la région jurassienne ? Qui sont ses clients et quel type de réception son public lui réserve-t-il ? Quelle est sa notoriété parmi les fabricants de jouets qui marchent tout seuls, comme les jouets mécaniques ou électriques ? Autant de questions auxquelles on aurait aimé avoir quelques éléments de réponses, malgré les zones d’ombres induites par le manque d’archives. Les curieux pourront approfondir en consultant les travaux sociologiques de Gilles Brougère (5). Au début du XXe siècle, cinq cents fabriques artisanales de jouets existent, qui ne deviennent des industries qu’après 1918, en retard sur l’Allemagne (6).

 

          Toutefois, le mérite de ce travail de rassemblement d’une œuvre réside dans le caractère inédit des productions d’un artiste oublié, éclipsé par d’autres grands noms tels Benjamin Rabier ou Caran d’Ache, grâce à la générosité de collectionneurs. Car il ne reste presque rien d’André Hellé, ses cendres auraient même disparu du Père-Lachaise. André Hellé avait le souci constant du bien-être de l’enfant, il se concentrait sur cette période de la vie qui commençait à susciter un intérêt croissant de la société, où l’enfant émerge alors comme une personne à part entière, avec des besoins spécifiques, dans un temps considéré comme sacré, avant que les violences de l’existence ne lui fassent perdre ses illusions. André Hellé méritait donc une rétrospective, suite à un minutieux travail de collecte d’une documentation, préparée en amont par des chercheurs, en témoigne la longue bibliographie des publications de Hellé. Une très riche iconographie et des explications claires rendent la lecture agréable.

 

Notes

1) Demartini Anne-Emmanuelle, Kalifa Dominique (dir), Imaginaire et sensibilités au XIXe siècle, études pour Alain Corbin, Paris, Créaphis, 2005, 273 p., p. 7-8. Voir Vincent Sandrine, Le jouet et ses usages sociaux, Paris, La Dispute, 2001, 220 p.

2) Corbin Alain, L’avènement des loisirs, 1850-1960, Paris, Aubier, 1995, 471 p., pp. 9-20, 21-80, 119-168 ; Eod., Le miasme et la jonquille : l’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Champs Flammarion, 2008, 429 p.

3) Ariès Philippe, Duby Georges (dir), Histoire de la vie privée, tome 4, De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Seuil, 1999, 624 p., p. 140, 201 ; Baulard Hervé, Gens du Jouet, transmission de pensée dans l’arc jurassien, Besançon, Cêtre, 1993, 111 p., p. 17.

4) Lamming Clive (dir), Trains-jouets de collection, Paris, Chêne, 2012, 285 p. ; Eod., Hornby, Les trains français en O et HO, Auray, LR Presse, 2006, 285 p.

5) Brougère Gilles, Jouets et compagnie, Paris, Stock, 2003, 406 pages ; Eod., Le jouet, valeur et paradoxe d’un petit objet secret, Paris, Autrement, 1998, 1ère éd. 1992, 207 p.

6) Baulard Hervé, op. cit., pp. 17-18. La main-d’oeuvre était féminine à 65 % et enfantine à 5 %. 

 

 

SOMMAIRE

 

EDITO, Geneviève Chignac, Frédérik Bernard(p. 3)

REMERCIEMENTS (p. 4)

PREFACE, Hélène Meyer-Roudet (p. 5)

SOMMAIRE (p. 6)

Introduction, Textes de Béatrice Michielsen (p. 7)

Illustre et inconnu (p. 7)

Tout neuf ! (p. 8)

Hommage aux éclaireurs (p. 9)

Souvenirs d’un petit garçon (p. 10)

LES JOUETS DE L’ENFANCE (p. 10)

L’HUMORISTE DE PRESSE (p. 15)

Les débuts dans la carrière  (p. 15)

L’ILLUSTRATEUR POUR ENFANTS (p. 18)

LE JOUET COMME MODE DE REPRESENTATION (p. 18)

LE MAÎTRE DE L’ART ENFANTIN (p. 24)

UN MILIEU COMPLET (p. 24)

Le livre pour enfants (p. 25)

La musique (p. 32)

La chambre de l’enfant (p. 36)

Les jouets (p. 41)

Renouveau du Jouet artistique français (p. 41)

Scie à ruban, ciseaux à bois et toupie (p. 50)

Un artiste-artisan ? (p. 52)

Carlègle : un précieux collaborateur (p. 58)

Jouer à la guerre (p. 62)

Retour de garnison et les jouets à traîner (p. 64)

DERNIERS FEUX (p. 71)

BIBLIOGRAPHIE DES LIVRES POUR ENFANTS (p. 74)

LEGENDES (p. 76)

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE (p. 80)