Baudez, Basile: Architecture et tradition académique (Au temps des Lumières), 390 p., 20 pl. couleur, 92 illustrations N/B, ISBN-13 978-2-7535-2122-3, 24 €
(Presses universitaires de Rennes, Rennes 2013)
 
Compte rendu par Christophe Henry
(christophefhenry@gmail.com)

 
Nombre de mots : 5684 mots
Publié en ligne le 2013-05-24
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          La collection « Art & Société » des Presses universitaires de Rennes, dirigée par Jean-Yves Andrieux et Marianne Grivel, témoigne depuis 2011 d’une remarquable vitalité : ce n’est pas simplement le nombre des ouvrages publiés (une trentaine en deux ans soit plus d’un par mois) qui fait de cette collection une référence éditoriale en matière de recherche en histoire de l’art ; c’est aussi la richesse et la densité des volumes, leur qualité éditoriale (que des relectures croisées pourront toujours améliorer) et encore la résistance active qu’elle incarne à cette fausse vulgarisation qui postule la réduction - voire la disparition - des notes et des références. À quoi servirait une étude d’histoire de l’art qui n’établirait pas scrupuleusement ses sources ? Disons-le : les Presses universitaires de Rennes démontrent que l’histoire de l’art doit être fière de son identité et de sa méthode universitaires, et que c’est justement à cette particularité qu’elle doit son rayonnement.

 

          Après la thèse remarquable de Michaël Vottero sur la peinture de genre en France après 1850 - bel exemple de conciliation de la recherche approfondie et de la synthèse ouverte -, la collection publie donc un ouvrage attendu, celui que Basile Baudez consacre aux relations entre architecture et tradition académique au temps des Lumières. Issue d’une thèse de doctorat nouveau soutenue en 2006 (Pouvoir et architecture dans l’académie des Lumières : Paris au regard de Rome et Madrid, 1750-1800, dir : J.-M. Leniaud, Paris, École pratique des hautes études), cette importante publication vient à la suite de deux études essentielles que l’auteur a consacré à l’académisme russe sous le règne de Catherine II : Jean-Baptiste Michel Vallin de La Mothe (1729-1800) : Formation, Œuvre à Saint-Pétersbourg (Mémoire de l’EPHE, Paris, 1999) et Du Moujik à l’artiste : l’académie impériale des beaux-arts de Saint-Pétersbourg 1757-1802 (Thèse de l’École nationale des chartes, Paris, 2000). Quoique relevant de ce que l’on appelle la littérature grise (ces travaux universitaires non publiés dont beaucoup sont des chefs-d’œuvre inconnus), ces études, dont les résultats ont donné lieu à de nombreux articles, méritent d’être citées car elles ont amplement participé à la genèse du présent ouvrage d’un point de vue problématique et méthodique (voir aussi, du même auteur : « Les mathématiques à l’Académie royale d’architecture dans la seconde moitié du XVIIIe Siècle », Revue de l’art, n° 171 / 2011-1, p. 9-15).

 

          Maître de conférences en patrimoine moderne et contemporain à l’université Paris-Sorbonne (Centre André Chastel - UMR 8150), B. Baudez est en effet devenu en quelques années l’un des spécialistes les plus avertis de l’histoire des institutions artistiques de l’Ancien Régime. Si ses recherches portent principalement sur les académies artistiques de l’Europe des Lumières, ce domaine a priori spécialisé lui permet de contribuer à la documentation fine de l’histoire de la commande d’État (direction des Bâtiments sous l’Ancien Régime), de l’enseignement de l’architecture et des échanges artistiques en Europe. Redéployées à partir d’un intérêt personnel pour l’histoire de l’architecture russe du XVIIIe siècle, ces différentes préoccupations n’ont rien de dispersées, car elles renseignent à chaque fois une problématique centrale de la recherche historique : celle du rôle de l’État moderne dans la formation des institutions artistiques européennes, en filigrane de laquelle se définit la nature de la relation qui s’est historiquement élaborée entre le pouvoir politique et la marge d’action de cet artiste académicien dont Martin Warnke a restauré dès 1985 le vrai statut d’artiste de cour (Hofkünstler).

 

          Dans une optique historiographique (voir notamment l’Introduction, « Une historiographie lacunaire », p. 11-15), il faut souligner l’importance du présent ouvrage. Depuis la synthèse de N. Pevsner (Academies of Art, Past and Present, 1940) et la thèse magistrale de D. Roche (Le Siècle des Lumières en province : académies et académiciens provinciaux 1689-1789, Paris-La Haye, 1978), les monographies d’institutions artistiques et académiques se sont multipliées. Mais on ne peut pas dire que la vue d’ensemble se soit clarifiée. En ce qui concerne par exemple l’enseignement du dessin, nous avons regretté en 2008 que la bibliographie s’en tienne souvent à des synthèses déjà anciennes et ne tienne guère compte d’études plus récentes et essentielles pour le sujet - nous y reviendrons (Voir : C. Henry, « L’enseignement du dessin en France au XVIIIe siècle : une bibliographie critique (2001-2007) », Perspective, revue de l’INHA, 2008-2, p. 271-277). Le problème que rencontre souvent l’histoire des institutions artistiques est celui de la faible appétence des éditeurs à publier des études considérées comme peu attractives, d’où le vieillissement du corpus bibliographique de référence que corrige trop peu souvent la curiosité des auteurs. Dans le cas présent, il paraît évident que c’est le croisement des problématiques architecturale et institutionnelle qui confère à l’ouvrage son attractivité, dans la mesure où l’auteur a accepté d’interroger l’une des questions les plus délicates de l’art des Lumières, mais toujours en suspens : celle de l’académisme possiblement généré par les institutions académiques avant l’ère supposée de son triomphe, le XIXe siècle (voir à ce sujet : Introduction, Une histoire des institutions d’art, p. 15-16).

 

          Proposer une telle problématique n’est pas forcément évident, dans la mesure où la recherche en histoire de l’art a su démontrer, depuis près de cinquante ans, que l’académisme du XIXe siècle, conçu comme un circuit fermé au bénéfice des talents les moins audacieux, est pour une grande part une vue de l’esprit. Inventée à dessein par les attachés de presse de l’impressionnisme au début du XXe siècle, cette construction rétrospective d’un art officiel servant de faire-valoir aux différents surgeons du mouvements moderne a vécu. Au-delà de cette histoire de l’art de pacotille qui ne sait mettre en valeur ses objets qu’en dévalorisant leurs vis-à-vis, il reste que l’imitation des formes artistiques par l’élève, réalisée dans le cadre plus global de l’acquisition des savoirs, peut à l’occasion relever d’attendus spécifiquement mis en oeuvre par l’institution enseignante, à fin de sélection et/ou d’autosatisfaction. De ce point de vue, il est sans doute possible de parler, pour les académies artistiques, d’un académisme institutionnel qui renverrait à la fois au statut académique de l’institution et à sa politique d’incitation à l’imitation savante des plus remarquables productions et habitudes des prédécesseurs. « Art référé à son précédent » : cette définition que donnait Emmanuel Kant en 1792 de l’imitation artistique pourrait à bon droit servir d’hypothèse de travail pour une définition critique de l’académisme pratiqué par ces grands architectes européens du XVIIIe siècle qu’étudie B. Baudez dans leur relation avec la tradition académique.

 

          Si B. Baudez ne procède pas ainsi, sa méthode n’en est pas moins pertinente. Bien qu’il revienne à plusieurs reprises sur la question de l’académisme qu’aurait pu engendrer des institutions architecturales fortes au XVIIIe siècle, il n’en a pas pour autant construit son propos à fin de démonstration affirmative ou négative. Tout l’intérêt du livre est d’ailleurs d’interroger cette éventualité en passant en revue les différents dossiers documentaires dont dispose l’historien en la matière. La question de la nature et des finalités de l’architecture académique étant a priori posée à toute l’Europe du XVIIIe siècle, il était nécessaire de sélectionner les académies d’architecture les plus susceptibles de représenter ensemble les disparités et tendances de l’enseignement architectural des Lumières, et de les étudier en comparaison. On l’a dit : B. Baudez connaît bien le contexte russe et les études conséquentes qu’il a réalisées sur le sujet apporteront de précieux compléments au présent ouvrage, qui choisit de sélectionner l’Académie royale d’architecture de Paris, l’Académie romaine de Saint-Luc et l’Académie de Saint-Ferdinand de Madrid – excluant, un peu à regret, la Royal Academy de Londres (voir notamment p. 23-25) pour la raison d’un statut privé qui était difficilement conciliable avec la condition d’une relation forte et organisée à l’État et protecteur. Mais nul doute que l’auteur œuvrera à l’avenir à un atlas des académies d’architecture européennes au siècle des Lumières, mettant ainsi à profit la riche documentation qu’il a rassemblée à Saint-Pétersbourg et Londres autant qu’à Rome, Paris et Madrid.

 

           Le titre de la thèse dont est tiré ce livre - Pouvoir et architecture dans l’académie des Lumières : Paris au regard de Rome et Madrid, 1750-1800 -, met en exergue la relation de l’architecture au pouvoir en même temps qu’il indique bien le choix méthodique de l’auteur – pourquoi ne l’avoir pas conservé d’ailleurs ? Approche comparée, Architecture et tradition académique travaille à partir d’un centre de questionnements problématiques qui est bien l’Académie royale d’Architecture de Paris, en regard (et non à l’aune) duquel est présentée la documentation historique concernant l’Académie de Saint-Luc et l’Académie de Saint-Ferdinand. Comme le souligne Jean-Michel Leniaud dans sa préface : « Ce n’est pas que d’aucuns, déjà, ne se soient essayés, avec plus ou moins d’exigence dans l’énoncé des faits et de bonheur dans le rendu de la synthèse, à traiter du phénomène académique. Nul avant Basile Baudez n’avait entrepris de le faire sous un angle européen et, plus encore, de chercher à comprendre comment la France post-révolutionnaire avait pu assumer l’héritage monarchique tout en l’adpatant aux contours et aux principes de l’organisation politique issue de la Révolution. » (p. I-II). C’est déjà dégager deux axes de réflexion auxquels invite naturellement le propos de l’ouvrage : la complexité de l’académisme européen du XVIIIe siècle, ses analogies et disparités internationales, qui justifient amplement qu’une spécialité - l’architecture - et trois de ses milieux remarquables aient été ici sélectionnés ; et la survivance des formes et conceptions mûries dans ces cadres institutionnels, dont B. Baudez montre quelle fonction de laboratoire fut la leur pour l’aménagement du territoire national au XIXe siècle. Soulignons toutefois que cette problématique est traitée ici au titre des perspectives, l’ouvrage n’ayant pas l’ambition spécifique d’étudier la fortune de l’architecture académique des Lumières au XIXe siècle.

 

          Trois grandes parties développent le propos, respectivement intitulées L’architecture dans l’académie (p. 21-100) L’architecte académicien (p. 101-193) et Une architecture académique ? (p. 195-305). Les points d’interrogation dont l’auteur ponctue nombre de ses titres ou intertitres, comme celui de la troisième partie, sont autant de signes qui nous rappellent que le dossier qu’il se propose d’instruire ne relève en aucun cas d’une histoire écrite et appuyée sur des concepts arrêtés. Les trois académies sélectionnées sont-elles vraiment des modèles ? Constituent-elles des institutions d’Etat ? L’architecture est-elle d’ailleurs un art libéral au XVIIIe siècle et les compagnies qu’elle forme sont-elles vraiment unies ? L’architecte du roi, qui y occupe généralement une position éminente, a-t-il vraiment vocation à n’être qu’au service du roi ? L’académie d’architecture du XVIIIe ne serait-elle pas, finalement, qu’une école parmi d’autres, ce qui relativiserait considérablement son rôle supposé de prescripteur de modèles, son éventuel académisme ? Ce faisant, loin de détruire son sujet, l’auteur lui donne au contraire un relief remarquable : nous comprenons que nous sommes en présence d’institutions en construction, livrées à des choix politiques et de corps n’ayant encore aucune idée de la fortune que connaîtront les projets qu’elles proposent, explorant au jour le jour les possibilités offertes par la reconnaissance institutionnelle de leur savoir.

 

           Pour l’auteur, les trois institutions de Paris, Rome et Madrid n’en restent pas moins des institutions politiques. Le premier chapitre de la première partie (Des institutions politiques, p. 21-53) revient brièvement sur l’histoire de l’académisme occidental en rappelant les relations que le phénomène académique entretient avec l’État moderne, inclus dans le principe de protection princière qui se fait jour dans l’Italie de la Renaissance. Cela n’empêche pas les nettes différences de conceptions qui apparaissent à la comparaison des trois institutions choisies (Rome, Paris, Londres : trois modèles ?, p. 22-24). Ancienne association de peintres, miniaturistes et enlumineurs romains dont les premiers statuts remontent à 1478, l’académie romaine est autorisée le 13 octobre 1577 par le pape Grégoire XIII, qui lui annexe la congrégation religieuse de Saint-Luc, marquant ainsi son patronage et contrôle. Généraliste, ses compétences ont trait aux arts du dessin (disegno) dont la forme institutionnelle consacre la théorie. Sa relation à l’Académie royale d’architecture de Paris est indirecte, dans la mesure où la création de celle-ci par Colbert en 1671 s’inscrit dans une succession de fondations académiques placées sous la tutelle de l’État. Vingt-cinq ans après la création de l’Académie française en 1635, la protection qu’accorde Colbert en 1661 à l’Académie de peinture et sculpture, fondée en 1648 par une compagnie de peintres proches de la couronne et déclarée Académie royale en 1665, initie une série de fondations qui témoignent toutes du projet d’institutionalisation des savoirs que conduit le ministre de Louis XIV : la création de la Petite Académie, future Académie des inscriptions et belles lettres (1663), fut suivie de celles de l’Académie des sciences et de l’Académie de France à Rome en 1666, puis de l’Académie royale de musique et de danse en 1669. Avec la création de l’Académie royale d’architecture deux ans plus tard, la France reconnaît, à la différence de Rome, une spécialité institutionnelle à l’architecture. Ce n’est d’ailleurs pas le seul écart que l’on peut relever entre les deux institutions. Comme le souligne B. Baudez : « Le pouvoir royal contrôlait et régissait l’institution académique placée à son service afin de fournir les outils et les hommes nécessaires à l’élaboration d’une politique de la gloire. Intrinsèquement liées au pouvoir royal, les académies parisiennes ajoutèrent au modèle académique romain une fonction de conseil. Les académiciens se déterminèrent comme des experts au service du souverain. » (p. 23).

 

          En regard de l’historiographie, la fonction de conseil, dite aussi d’expertise, qu’identifie ici l’auteur est essentielle, puisqu’elle permet de comprendre aussi bien la motivation politique de la création académique que le statut relativement agréable dont jouissent les académiciens français, ou encore la nature parfois conflictuelle de leurs relations avec la Direction des bâtiments du roi, partagées entre déférence courtisane et velléité d’indépendance. Soit une position dont B. Baudez montre bien qu’elle était inconcevable dans le cadre de l’Académie madrilène de Saint-Ferdinand qui, pour puiser aux deux modèles que furent pour elle l’Académie romaine de Saint-Luc et l’Académie royale de Paris, n’en présente pas moins une organisation tout à fait originale qui ne joua d’ailleurs pas forcément au bénéfice des artistes qui la constituaient officiellement. Ainsi que l’explique l’auteur : « L’Académie des beaux-arts de Madrid connut une longue gestation depuis la mise en place d’une assemblée préparatoire en 1744 jusqu’à sa fondation par Ferdinand VI en 1752. La direction bicéphale de l’institution constitue l’un des traits les plus marquants et les plus originaux de l’académie madrilène. En effet, une double hiérarchie, aux pouvoirs inégalitaires, se mit en place dès les premiers pas de l’institution. D’un côté, un comité d’aristocrates proches du roi, présidait officiellement l’assemblée. De l’autre côté, se trouvent les artistes répartis entre professeurs en activité et professeurs honoraires. Chacun des trois arts, la peinture, la sculpture et l’architecture, était représenté par deux maîtres en activité et deux vétérans. L’intrusion de l’élément aristocratique et courtisan dans la gestion de l’institution ne se retrouve pas dans l’Académie royale de peinture et de sculpture ainsi que dans l’Académie de Saint-Luc, institutions qui servirent ouvertement de modèles aux rédacteurs des statuts de la future Académie des beaux-arts de Madrid. » (idem).

 

           Les particularités de cette institution qui a surtout fait l’objet d’une bibliographie en langue espagnole sont finement analysées dans le deuxième et le troisième chapitres de la première partie, dans des aliénas respectivement consacrés au rôle de l’académie dans la politique culturelle des rois d’Espagne (p. 63-66) et à la tutelle dont font l’objet les artistes et académiciens madrilènes (p. 80-87). Le premier chapitre de la troisième partie revient aussi de façon très précise sur la pédagogie espagnole (p. 214-220).

 

           L’étude institutionnelle comparée que conduit ici l’auteur avec brio permet ainsi de comprendre, au fil de ses analyses approfondies des statuts des trois académies, plus encore que les différences de conceptions, les raisons sociales et politiques de ces différences. C’est ainsi qu’est explicitée la vraie fonction – et rendue compréhensible le fonctionnement – de l’Académie romaine de Saint-Luc dans une lettre adressée en 1727 par le futur Benoît XIV, alors évêque d’Ancône, à Giovanni Gaetano Botari : « Le pape n’a pas d’armes ou d’armées : il doit maintenir son prestige en faisant de Rome le modèle de toutes les autres villes. » (La réforme du goût, la gloire de la nation, l’utilité économique, p. 24-27). Cette politique, que B. Baudez résume avec le titre explicite d’un alinéa de son troisième chapitre (Rome, une grande autonomie pour de faibles ambitions, p. 66-71), marque, sinon l’exception romaine, du moins la différence entre la tutelle pontificale et la relation qui autoritaire qui administrative, que les académiciens madrilènes et parisiens entretiennent avec leur instance protectrice. De fait, quand, à Rome, primeront les concours de prestige et une tutelle pontificale de pure forme, ce sera la démonstration quelquefois sévère de la gouverne aristocratique dont Madrid sera la vitrine, tandis que Paris s’illustrera avant tout dans une compétence d’expertise doublée d’un efforts programmatique remarquable en ce qui concerne les typologies architecturales soumises à concours.

 

          L’auteur illustre ces trois positions avec un copieux alinéa consacré à la définition architecturale de l’Académie [27-53], où l’on retrouve les différents projets proposés au sein des trois institutions pour le programme architectural d’une académie des beaux-arts. Le concours clémentinien de 1708, où s’affrontent, au sein de l’Académie de Saint-Luc, Pierre de Villeneuve, Benedykt Renard et Francesco Belli, joue volontiers de références à l’architecture romaine. Mais les propositions auxquelles il donne lieu témoignent aussi d’une conception encore vague du programme, que domine l’idée théorique d’union des arts du dessin. À travers les plans que présente Francesco Sabatini au concours clémentinien de 1750 (Collège des sciences et des arts, titre qui constitue déjà un hommage de bon ton au Collège parisien des Quatre Nations), l’organisation des lieux, subordonnés à une église et à une cour centrale, se précise sans attester pour autant d’une réflexion approfondie relative à la distribution des fonctions académiques elles-mêmes. Le Plan pour des académies de Marie-Joseph Peyre (1765) tombe aussi dans le travers romain de la référence à la géométrie des thermes monumentaux romains gouvernés par le principe de symétrie, que l’on retrouve encore dix ans plus tard chez Jean-François de Neufforge. À cet égard, la position espagnole d’un Virgilio Verda (Académie des trois arts nobles, concours de première classe, 1756) ou celle d’un Jacques-François Blondel avec son projet d’académie impériale des beaux-arts livré à Catherine II en 1758 montrent les progrès de la préoccupation pratique de loger les activités pédagogiques propres au programme, sans pour autant réussir à évacuer la problématique monumentale du palais - voire du château dans le cas de Blondel. À travers ce programme complexe et pratiquement inédit en ces années, on perçoit à la fois l’interpénétration des programmes architecturaux liés aux arts ainsi que l’homologie encore très forte qui travaille les typologies du  collège, du musée, du palais et même de l’hôpital (voir le projet de F. Belli, p. 31) dès qu’il s’agit de concevoir une forme architecturale à destination académique.

 

          Quoique l’auteur précise dans son introduction que son « ambition n’est pas de faire la monographie d’une académie » (p. 9), l’Académie royale d’architecture de Paris constitue nettement le centre de l’ouvrage, à partir duquel rayonnent certes les comparaisons avec Rome et Madrid, mais qui n’en reste pas moins l’institution la mieux documentée et dont l’analyse reste la plus approfondie. De ce point de vue, il faut souligner que l’auteur se trompe quand il affirme que « D’autres l’ont déjà fait. » Car la précision avec laquelle il porte à notre connaissance certains détails du fonctionnement de l’institution parisienne ne se trouve pas toujours dans les ouvrages que rassemble la section de la bibliographie consacrée au sujet. En témoigne la remarquable synthèse que propose le second alinéa du troisième chapitre intitulé A Paris, « l’Académie [...] tient tout du roi » (p. 71-80), qui propose non seulement une mise au point du fonctionnement institutionnel de la Direction des bâtiments du roi sous l’Ancien Régime, mais encore une étude comparée des traitements respectifs dont faisaient l’objet l’Académie d’architecture et l’Académie de peinture et sculpture de la part du directeur des bâtiments, le marquis de Marigny puis le comte d’Angiviller pour la période considérée. C’est l’occasion pour l’auteur d’étudier avec une précision rare les différents déménagements de l’Académie d’architecture et sa progressive valorisation topographique sur le site du Louvre, mais aussi l’évolution de son budget et des salaires et droits de présence versés au académiciens, analysés en regard des statuts. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur l’histoire sociale de l’art, mais il faut bien avouer que le propos a rarement profité d’un corpus de sources aussi exhaustif, dont le témoignage contradictoire enrichit les points de vue de l’auteur.

 

          C’est à l’architecte académicien qu’est consacrée la deuxième partie de l’ouvrage (p. 101-193). Plusieurs chapitres et alinéas renvoient à cette histoire institutionnelle de l’art dont l’auteur est un spécialiste de premier ordre. Son étude des hiérarchies académiques (p. 101-108) et notamment l’analyse magistrale qu’il propose de l’entrée dans la compagnie (p. 108-135), procure au lecteur le sentiment d’une étrange analogie avec certains des parcours institutionnels contemporains : « Décliner son nom de portes en portes, dire beaucoup de bien de soi et fort peu de ses compétiteurs » est le titre d’un paragraphe spécifiquement dédié au rituel de la présentation en vue de recommandation (p. 108-124), qui demeure d’un usage courant dans les sphères académiques au début du XXIe siècle. En phase parfaite avec la recherche historique qui se consacre depuis vingt ans à l’étude des sociabilités et des stratégies sociales, B. Baudez dévoile cet arrière-plan de la carrière académique architecturale qui se construit sur le croisement des compétences professionnelles - très diversifiées pour l’architecte - tout autant que sur la séduction de vis-à-vis (aristocratiques, administratifs, collégiaux, corporatifs...) à l’influence segmentée mais indispensable. Pareil parcours implique des haines et des rivalités, mais celles-ci doivent néanmoins réussir à ne pas enfreindre l’esprit de corps, dont l’auteur étudie la formation respective à Rome, Paris et Madrid (Une communauté unie ?, p. 124-135). C’est toutefois à l’Académie royale d’architecture que s’élaborent avec la meilleure volonté, mais pas toujours de façon productive, les écrits (programmes d’étude et mémoires d’activités prévus par les statuts, éloges, publications autographes d’académiciens avalisées par la compagnie...) attestant de sa fonction statutaire d’expertise. Plus dynamique dans l’organisation des concours permettant d’accéder notamment au rang d’académicien de deuxième classe, ainsi que dans les délibérations relatives au choix des académiciens de première classe, l’Académie royale d’architecture de Paris se présente avant tout comme une instance de conseil, dépourvue de tout pouvoir exécutif, mais dont l’avis était fréquemment sollicité (voir notamment : Un organe consultatif, p.156-173). Le troisième chapitre de la troisième partie (L’architecte du roi, p. 135-193) revient d’ailleurs sur la question des « preuves publiques de capacité » que l’architecte académicien se devrait de faire aux yeux de Jean-Claude Pingeron (préface aux Vies des architectes romaines anciens et modernes de F. Milizia, 1771).

 

          Indice du mécontentement qui sourd lors des dernières décennies du XVIIIe siècle à l’encontre des positions privilégiées, cette attente renvoie aussi à l’échec de certaines consultations des académiciens, comme celle relative à la place Louis XV (actuelle place de la Concorde), datant de 1753. Le directeur général des bâtiments avait en effet invité « de la part du roy MM. les académiciens à faire des projets pour la place, sans gêner en aucune manière sur la grandeur de la figure et les décorations de cette place, ni sur la distance de la figure au Pont tournant. » (cit. p. 144)  Au déplaisir du directeur des bâtiments, seuls dix-neuf architectes sur vingt-sept rendirent des plans, livraison dont B. Baudez étudie les lacunes dans leur plus grand détail : au-delà de la complexité du programme, la faible motivation des académiciens se traduit par une forte propension à la conception de seuls plans. La conséquence en fut que « le pouvoir n’organisa plus jamais de concours réservé à l’Académie royale d’architecture », tandis que les « grandes commandes architecturales et urbanistiques parisiennes de la seconde moitié du siècle échappèrent en grande partie aux académiens. » (p. 146). Certains épisodes, comme l’affaire de 1767, qui vit le roi imposer Charles De Wailly à la première classe de l’Académie, sans consultation des académiciens, afin qu’il puisse intervenir de plein droit sur les chantiers royaux, notamment à l’Opéra d’A.-J. Gabriel à Versailles, ne manquèrent pas de générer des tensions extrêmes. Mais ces résistances finalement assez rares de l’Académie à sa hiérarchie ne doivent pas pour autant l’assimiler dans son état d’esprit à l’action politique retorse des parlementaires contemporains : fidèles au roi et conscients de leur statut privilégié, les académiciens souffrent plutôt d’une faible marge de manoeuvre en matière de propositions architecturales supplétives aux chantiers dont ils s’occupent en propre, en plus de leur activité académique. Toutefois, l’exemple d’un Jacques-Germain Soufflot (voir : Le travail en séance, p. 147-156) montre que les chantiers personnels et les charges institutionnelles de contrôle n’avaient rien de contradictoire avec un investissement académique complet et une assiduité irréprochable aux séances.

 

           À l’appui de très nombreuses mises au point aussi utiles qu’instructives, la troisième partie de l’ouvrage revient sur la question que B. Baudez posait dès l’introduction : l’académie d’architecture des Lumières a-t-elle favorisé l’émergence d’une architecture académique ? (p. 195-305) Trois pistes sont ici suivies afin d’éviter tout jugement global et forcément imprécis - la multiplicité des témoignages que rassemble le travail historien a des droits que fait ici respecter l’auteur. En tout premier lieu, il faut considérer la place qu’occupe l’académie d’architecture ou, dans le cas de Rome et Madrid, l’Académie artistique incluant l’enseignement de l’architecture, dans la sphère à recoins multiples de l’enseignement du dessin au XVIIIe siècle. Un chapitre s’y consacre (Transmettre le savoir, p. 195-220) et notamment un alinéa (Une école parmi d’autres ?, p. 196-206) qui souffre, de notre point de vue, d’une bibliographie de références trop ancienne. Si le développement que l’auteur consacre à l’École des arts de Jacques-François Blondel - qui devint académicien, et l’un des plus actifs, en 1755 - est essentiel en ce qu’il documente précisément comment ce professeur non bâtisseur forma l’élite de l’architecture française de la seconde moitié du siècle, on regrette vivement que certaines études récentes concernant des personnalités comparables et souvent contributives à l’effort de Blondel ne soient pas citées. Nous pensons notamment aux travaux d’Aude Gobet sur Jean-Baptiste Descamps et l’école académique de dessin de Rouen, qui renseignent en détail des trajectoires comme celle de l’architecte Jean Tuboeuf (et non Thuboeuf), notamment son admission à l’Académie de France à Rome au nez et à la barbe de l’Académie royale d’architecture (voir par exemple : A. Gobet, « De la province de Normandie à la Ville Éternelle. Les élèves de l’École de dessin de Rouen à Rome au XVIIIe siècle », Studiolo, revue de l’Académie de France à Rome, n° 6, 2008). Pareilles études ont montré aussi que l’architecture bénéficiait d’un enseignement fort différent de celui pratiqué à l’École gratuite de dessin de Jean-Jacques Bachelier, fondée assez tardivement (1767), largement tributaire d’expériences antérieures et conçue à des fins - sociales et politiques pour ne pas dire disciplinaires - peu comparables à celles qui pouvaient caractériser les écoles généralistes de dessin durant les deux premiers tiers du siècle.

 

          Le panorama que B. Baudez propose de l’enseignement spécifiquement architectural dans l’alinéa intitulé Former des architectes ou former des académiciens (p. 206-214) n’en demeure pas moins d’une richesse documentaire hors pair – son approche de l’apprentissage architectural en agence est complète et précieuse, il faudra s’y référer. Il permet au lecteur de prendre conscience de l’enrichissement technique considérable dont fit l’objet le cursus du futur académicien suite à l’expérience blondélienne de l’École des arts qui l’avait en partie initié : bénéficiant de l’émulation pédagogique inédite de la fin de l’Ancien Régime, l’architecture s’associe officiellement la géométrie, la mécanique (suivant en cela l’exemple des ingénieurs militaires et des Ponts et Chaussées), l’hydraulique et l’hydrodynamique, en plus de porter une attention toujours plus précise à la théorie architecturale et à ses relations avec la philosophie sensualiste. Animés par un désir encyclopédique qui donnera lieu à un essai aussi stupéfiant que celui de Claude-Nicolas Ledoux (L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des moeurs et de la législation, 1804), les académiciens renforcent jusqu’à la fin de l’Ancien Régime leur capacité d’expertise, au besoin en enrichissant une bibliothèque académique assez clairsemée jusqu’au don de sa bibliothèque par J.F. Blondel, et leurs collections, ici analysées dans leur plus grand détail par B. Baudez.

 

           L’auteur y revient à plusieurs reprises au cours de l’ouvrage : l’une des grandes qualités de l’Académie d’architecture de Paris, en regard des académies de Rome et de Madrid, est de s’être constituée en laboratoire de programmes architecturaux. L’avant-dernier chapitre (Définir des programmes, p. 220-251) nous propose une ultime réflexion sur le sujet. Souvent inadaptés à leur temps - on songe aux conceptions pharaoniques d’un E.-L. Boullée largement inspirées de situations de concours -, ces programmes ont toutefois réussi à rendre légitime l’existence de l’académie. En effet, il faut croire que leur force de proposition a été largement perçue par le pouvoir politique et la profession architecturale, qui n’auraient, dans le cas inverse, pas hésité à faire état de leur réprobation. L’auteur analyse donc en détail les concours académiques (p. 231-235), en privilégiant tout d’abord une approche statistique qui renvoie directement à la table chrono-comparative des sujets de concours Paris, Rome, Madrid 1750-1800 produite dans l’annexe 3 (p. 333-339). Dans un second temps, c’est la question de la définition d’une architecture publique (p. 235-251) qui est reposée à l’avantage de la documentation complète du contexte de la création académique dont bénéficie le lecteur des deux parties précédentes. Il va de soi que c’est un tout autre regard qui s’impose alors : en considérant la Cathédrale de François Forestier de Villeneuve, premier grand prix de 1781 (repr. p. 249), on songe moins à un acte patenté d’académisme qui jouerait du double plagiat de Saint-Pierre de Rome et de l’église Sainte-Geneviève de Soufflot (actuel Panthéon) pour faire étal d’une personnalité sans relief et capable de toutes les obéissances, qu’à une articulation typiquement sensualiste du plan en croix grecque, du péristyle et du dôme central, à visée nettement poétique.

 

           À travers cet exemple, c’est toute l’expertise académique qui prend forme, non dans les attendus techniciens de faisabilité ou de stricte convenance que certains contemporains ne manquent pas d’exiger d’elle, mais dans son dessein partagé de « mettre en œuvre la nature » comme l’écrit Etienne-Louis Boullée dans son Essai sur l’art rédigé à la même époque. À ce propos, il aurait été utile de renvoyer au collectif  Claude Nicolas Ledoux et le livre d’architecture en français. Etienne Louis Boullée, l’utopie et la poésie de l’art (dir. D. Rabreau & D. Massounie, Paris, éd. Monum, 2007). En effet, l’objectif académique n’est pas simplement d’établir les proportions les plus agréables des parties (pour reprendre une obsession de la première moitié du siècle) ni d’arrêter une taxinomie définitive en matière d’ordres ; il est bien de susciter l’émulation (p. 220-231) tout en proposant une contribution déterminante à l’ordonnancement de la ville, elle-même conçue comme le principe sensuel de l’élévation de l’esprit, dans une optique cognitive qui est caractéristique des Lumières. Certes, et B. Baudez le retrace bien, le goût des rangées de colonnes et des ordres monumentaux qu’avait initié Charles de Wailly avec son grand Prix de 1752 fait l’objet d’un débat où l’on voit bien que l’académisme même le plus embryonnaire n’est guère apprécié par l’Académie. Bien avant les dits Modernes, le corps avait longtemps défendu l’idée d’une forme architecturale avant tout relative à la fonction. Mais au-delà du motif et de sa perception stylistique, la colonne, dans sa multiplication, agit dans l’architecture académique de la fin du siècle comme un motif poétique, capable de transfigurer la ville et, par voie de conséquence, la société.

 

          Si B. Baudez n’insiste guère sur ces éléments d’interprétation typiquement boulléen - Boullée reste toutefois une référence incontournable de l’ouvrage -, il insiste en revanche sur un débat qui a entièrement partie liée avec cette question, celui de la prédominance croissante du rendu (p. 251-262) dans les prix et projets académiques de la seconde moitié du siècle. Rappelant une injonction attribuée à Ledoux mais qu’avait faite sienne Diderot trente ans plus tôt (« Vous qui voulez devenir architecte, commencez par devenir peintre. », cit. p. 251), ainsi que la dédicace de l’Essai sur l’art d’E.-L. Boullée (« ed io anche son’ pittore » attribuée à Corrège par Vasari), l’auteur montre combien la question d’un académisme architectural à la fin de l’Ancien Régime est une problématique dérisoire en regard des enjeux que l’instance académique s’était fixés en architecture, notamment la réinvention de l’urbain à l’appui d’une méditation croisée de la pensée picturale et de l’archéologie antique (« Cet amour du vrai beau puisé dans l’architecture antique », p. 262-273). Appuyant son propos sur de nombreux prix académiques du dernier tiers du siècle, bien connus depuis les publications de J.-M. Pérouse de Montclos mais analysés ici sans déférence et bien souvent avec une certaine ironie, B. Baudez rend explicite le principe-même de l’architecture proposée aux concours académiques  : et nous le suivons volontiers dans l’idée que celle-ci procède avant tout par un travail fort élaboré de synthèse des méthodes artistiques et des références architecturales. Expérimentale et pas forcément viable d’un point de vue architectonique, cette synthèse visait avant tout à cette régénération de l’architecture (p. 273-284) dont Jacques-Germain Soufflot avait donné, à l’appui d’un sens aiguisé de la mise en oeuvre du bâti nourri par une érudition tant historique que scientifique, une démonstration magistrale - quoique sujette à caution - avec l’église Sainte-Geneviève (1757-1790).

 

           Ceux qui pratiquent les travaux de Basile Baudez savent que cette modeste recension ne saurait en aucun cas rendre compte de la richesse documentaire d’Architecture et tradition académique, synthèse fourmillant d’informations inédites aussi bien qu’outil d’exploration et d’interrogation de l’académisme architectural des Lumières. À ce double titre, le présent ouvrage renvoie directement à un autre livre paru tout récemment, L’Académie royale de peinture et de sculpture (1648-1793) - La naissance de l’Ecole française de Christian Michel (Droz, 2013), qui  constitue l’une de ces sommes exceptionnelles de savoir et de perspicacité historiques devenues aujourd’hui plutôt rares. L’un et l’autre, fort complémentaires, sont appelés à devenir des références incontournables pour l’histoire des institutions et de l’enseignement artistiques à l’époque moderne.