Van Andringa, William - Duday, Henri - Lepetz, Sébastien : Mourir à Pompéi : fouille d’un quartier funéraire de la nécropole romaine de Porta Nocera (2003-2007). 2 vol. (1451 p.), ill., pl., dépl. n/b et coul.
ISBN: 978-2-7283-0913-9, Prix: € 280
(École française de Rome, Roma 2013)
 
Compte rendu par André Buisson, Université Lyon III
(andre.buisson@univ-lyon3.fr)

 
Nombre de mots : 2245 mots
Publié en ligne le 2013-10-04
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1921
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          La publication met en valeur l’organisation d’un quartier funéraire entre l’époque d’Auguste et l’époque flavienne, durant laquelle l’éruption du Vésuve vint fossiliser la ville et ses environs, préservant ainsi de la destruction les traces de pratiques rituelles que les auteurs se sont attachés à restituer. Elle fournit de ce fait un très imposant dossier qui vient préciser des termes d’archéologie du paysage périurbain : tout d’abord un front de taille dominant la vallée du Sarno, aménagé pour accueillir une route et son trottoir... et la nécropole de Porta Nocera. Ce livre raconte aussi l’histoire d’une famille, les Vesonii, dont le monument funéraire se dresse encore le long de la route sortant de Pompéi par la Porta Nocera. Dans l’enclos 23OS, organisé deux générations auparavant, un affranchi fait bâtir le monument. À l’intérieur de la niche en forme de temple, les statues de P. Vesonius Phileros, de Vesonia (leur patronne) et de M. Orfellius Faustus, forment, comme l’indique E. Rosso (p. 1011), l’expression de l’ascension sociale sous Néron d’un individu affranchi par la dernière descendante d’une famille de Pompéi, dont il hérite, et dont le monument côtoie celui de magistrats prestigieux. Sculptées dans le tuf de Nocera, enduites de stuc et peintes, leur aspect pouvait donner le change à des statues de marbre beaucoup plus coûteuses. Leur mise en scène efface également la place de la patronne au profit de celle des affranchis, tout comme l’inscription qui donne la première place à Phileros, dont le titre d’Augustalis semble avoir été rajouté ensuite, et détaille les deux autres en caractères plus petits. L’originalité du mausolée réside également dans le fait qu’il porte, affichée au-dessous de l’inscription funéraire, une tablette de défixion « publique », sur support de marbre, indiquant que le troisième personnage, Faustus, a trahi la confiance de Phileros. En temps normal, ces tablettes qui relevaient plutôt du monde des sortilèges, étaient rédigées sur des feuilles de plomb et enterrées dans la tombe ou dans d’autres espaces (par exemple M. Lejeune et al., Le plomb magique du Larzac et les sorcières gauloises, Études celtiques, XXII, p. 88-177). Vers 50-60, P. Vesonius Phileros a fait construire son tombeau de son vivant, à l’intérieur d’un enclos préexistant, et un monument funéraire d’un type relativement répandu à Pompéi à la même époque, un édifice à podium surmonté d’un édicule abritant les statues, proche de concessions abritant des familles prestigieuses de la ville, comme Eumachia. Un peu plus tard, l’accès au tombeau a été permis à de nouveaux individus par la gravure de la mention « et suis ». Pour autant, le transfert de propriété des enclos n’a pas nui à la fréquentation des tombes de l’époque antérieure, notamment un groupe de tombes de l’époque augusto-tibérienne, marquées alors par des galets.

 

          Cinq campagnes de fouilles annuelles ont été menées sur 110 m2 ; le choix de se limiter à cette faible superficie a permis aux fouilleurs de prendre en compte la totalité du matériel archéologique, dans sa globalité et dans son détail, avec 64 sépultures, les ustrina et les enclos, ainsi que les sols successifs de cet ensemble, formé des enclos 21, 23, 25 et 25b, 25a et 25c et de l’aire de crémation 250.

 

          La publication, en deux forts volumes, rassemble, au long de plus de 1400 pages, les contributions de spécialistes de la plupart des sciences dites auxiliaires, appelées en renfort pour donner à lire, avec un luxe de détails, la totalité des questionnements des archéologues au moment de la fouille.

 

          Après une très dense introduction dans laquelle sont rappelés les principes ayant régi la fouille de cette parcelle de la nécropole de Porta Nocera, avec notamment la méthode utilisée dans la fouille des sépultures à incinération et l’analyse anthropologique, le premier volume de l’ouvrage est divisé en quatre parties. Les trois premières présentent avec tous les détails nécessaires, les éléments de l’étude, enclos après enclos. Quant à la quatrième, sous le titre « Mourir à Pompéi, rites, pratiques et espaces funéraires », sur plus de 120 pages, elle forme une synthèse de l’étude.

 

         L’une des grandes priorités de ce travail est donnée à l’étude anthropologique des sépultures à incinération, comme l’indiquent vingt pages de l’introduction ; cette priorité se retrouve dans l’étude analytique des différentes structures funéraires, qui occupe, quant à elle, plus de 800 pages de ce premier volume. Chacune des tombes y est présentée suivant une même fiche descriptive, ce qui pourrait donner au lecteur dans un certain nombre de cas le sentiment de « déjà lu », s’il n’y avait chez les auteurs la volonté d’imposer la rectitude de leur méthode. Chaque esquille d’os est ainsi étudiée et les connexions entre différents éléments osseux, leur place dans chaque urne, illustrent le moment du ramassage des esquilles dans le tas de cendres laissé dans l’ustrinum lors de la crémation, avec un certain ordre lié à la dégradation du corps dans l’incinération, et quelquefois avec des restes d’un défunt incinéré un peu plus tôt dans le même lieu public situé près des enclos. Afin de donner au public scientifique toutes les preuves de leur étude, les auteurs ont pris soin de présenter le résultat complet des données de la fouille ; cela est notamment très visible – et lisible – dans l’inventaire des tombes regroupées par ensemble funéraire – chacun des enclos fouillés. Une fiche type a été utilisée pour toutes les tombes, avec pour commencer, les « mots-clés », puis la « description analytique », plusieurs plans de situation, dans l’enclos, dans son environnement immédiat, en coupe..., viennent ensuite les « données anthropologiques » accompagnées d’une planche de diagrammes résumant toutes les données de ce type, puis le « catalogue » de tous les éléments constitutifs de la tombe, la « taphonomie » et enfin la synthèse. Pour en démontrer la méthode, prenons par exemple la tombe 202, située dans l’enclos 21OS. Il s’agit de celle de Stallia Haphè, et son étude occupe les pages 610 à 620. On apprend ainsi que lors de l’excavation de la fosse destinée à enfouir l’urne, le terrassier a rencontré le rocher en place, qu’il a creusé au pic en laissant de nombreuses traces de son activité. L’urne, une olla en céramique, a été déposée après avoir été parfaitement obturée par un couvercle posé à l’envers. À l’intérieur, les os étaient parfaitement propres, accompagnés d’un naulum. Une dalle en lave coiffait et obturait hermétiquement la fosse et une stèle anthropomorphe en marbre blanc était dressée au-dessus, parfaitement ajustée à la dalle dans un premier temps, puis remontée d’une quinzaine de centimètres à l’occasion d’un réaménagement de l’enclos (après l’installation des deux tombes voisines et mitoyennes. À l’intérieur de l’urne, les ossements proviennent d’un seul sujet – ce qui n’est pas le cas dans un certain nombre d’autres tombes, indiquant par là que le « ramassage » des cendres sur l’ustrinum n’était peut-être pas toutes les fois aussi scrupuleux. La crémation a été soignée et régulière, donnant aux os leur couleur blanche. Grâce à la méthode de fouille de l’intérieur de l’urne, par passes régulières, le fouilleur a pu noter que « la représentation des différentes régions anatomiques est considérée comme équilibrée ». Quant au matériel qui accompagnait les cendres, il est formé d’une monnaie républicaine, d’ossements de volaille (coq) et d’oiseaux ainsi que de petit bétail. En synthèse, les auteurs expliquent que Stallia Haphe, affranchie des Stallii, âgée de plus de trente ans, a été incinérée à l’arrière de l’enclos 21, au même endroit où fut incinéré plus tard un enfant du nom de Bebrix, dont la tombe a été fouillée également (tombe 201). Après l’achèvement de la crémation, ses cendres ont été soigneusement triées et seuls les fragments d’os ont été prélevés, sans déversement. Les auteurs pensent que la stèle de Stallia a été surélevée, longtemps après son installation, pour que la tombe de la possible fondatrice et peut-être propriétaire de l’enclos soit remise au même niveau que les tombes de ses voisins, tombes beaucoup plus récentes. Enfin, après cette dernière action, et avant l’éruption de 79, des sédiments se sont déposés et ils contiennent des ossements humains brûlés.

 

          Le second volume regroupe 18 études, menées par les spécialistes qui ont eu à étudier le mobilier issu de la fouille. La part très importante donnée dans le premier volume à l’étude des sépultures dans leur globalité débouche immanquablement dans le second sur l’étude détaillée de chacun des types de matériel, des céramiques en usage funéraire aux amphores remployées comme urnes, aux lampes qui, comme le montre WVA avec beaucoup de persuasion dans ses écrits de cet ouvrage, prennent une place considérable dans les rites destinés à assurer la rupture entre la nuit des morts et la lumière qui entoure les vivants. Grâce à la fouille très fine des sépultures, des traces des linges utilisés pour regrouper les cendres dans cinq urnes ont été mises au jour et leurs restes ont pu être étudiés, tout comme les parfums destinés, eux aussi, à faire la rupture avec la puanteur de la mort. Quelques monnaies ont été également recueillies, avec fonction de naulage, ou d’obole à Charon, de même que de nombreux fragments d’objets en os, principalement des éléments de mobilier décoré, coffrets ou lits funèbres, comme ceux recueillis également dans les mausolées de Gaule romaine comme celui de Cucuron (Jean-Claude Béal, Le mausolée de Cucuron (Vaucluse), 2e partie. Le lit funéraire à décor d’os de la tombe n° 1, Gallia 48, 1991, p. 285-317). Pour ce qui concerne les linges utilisés, ils appartiennent à des tissus du type du lin (ou à des fibres de même genre). Restes végétaux et animaux montrent, quant à eux, les traces de repas funèbres, lorsqu’il ne s’agit pas, comme S. Lepetz le soupçonne dans certains cas, de « pollution archéologique » liée à l’action parasite de chiens errants (en ou hors contexte archéologique). La fouille des ustrina a également permis de porter l’attention sur les essences d’arbres utilisées lors des crémations, avec une mention pour les essences à forte odeur, comme le cyprès, dont l’utilisation rejoint celle des parfums dans le rite de séparation. Enfin, le paraître, avec les statues des défunts et les stèles funéraires. Les auteurs montrent bien comment, par la place choisie par P. Vesonius pour lui-même et les deux autres personnalités représentées, celui-ci a choisi de « reléguer » sa maîtresse au second plan et, par là même, d’exhiber sa réussite.

 

          De la lecture de ce très important volume 2, qui regroupe sous forme d’annexes les études approfondies des différentes catégories de matériels prélevées lors de la fouille et étudiées dans leur totalité, on retiendra la grande variété des apports, dans tous les domaines de la recherche « auxiliaire ».

 

          La méthode utilisée est celle de la compréhension globale de l’espace fouillé, un espace jusque là relativement préservé, comme l’indiquent les auteurs, malgré des fouilles « rapides » entre 1952 et 1956 et des travaux d’édilité qui ont miraculeusement préservé la quasi-intégrité du site (des photos d’époque montrent le peu d’attention des fouilleurs). Pour répondre aux questions des archéologues, le choix a été fait d’une fouille à partir d’un échafaudage, permettant de ne pas léser les niveaux. L’équipe a voulu observer l’espace funéraire dans sa « continuité », de la crémation à l’enfouissement de l’urne et au marquage de la tombe par la stèle, puis dans la longue durée, depuis les funérailles de l’un des défunts à celles du suivant, et ainsi de suite jusqu’à l’abandon de l’enclos. La tombe étant un « lieu de perception sociale », mais aussi un « lieu de culte inviolable » (locus religiosus, cf. De Visscher, Le droit des tombeaux romains), cet ensemble d’enclos est devenu, le temps de la fouille, le lieu d’observation privilégié des rites soigneusement codifiés par les anciens Romains pour séparer les vivants des défunts et restaurer l’ordre naturel de la cité, troublé un moment par le décès. Chacun de ces rites, quelquefois évoqué par les auteurs latins, effectué lors des funérailles, répété lors des fêtes des morts (parentalia), doit être constaté par les archéologues lors de la fouille. C’est ainsi que se dégage ce que J. Scheid a dénommé l’archéologie du geste et que W. Van Andringa avait déjà tenté de mettre en valeur lors de la fouille du puteal de la Maison des quatre styles (lien). La dernière des constatations est que la tombe, délimitée par des marquages de surface, est préservée de la destruction dans le temps long.

 

           Les apports de ce travail se situent dans le domaine de l’histoire sociale, les funérailles à Rome... et donc dans les villes de l’Italie romaine, appartenant tout autant au domaine public qu’au domaine privé. Comme l’avait souligné W. Van Andriga lors d’une conférence, «  Dans la nécropole de Porta Nocera, l’examen de deux aires de crémation où l’on brûlait les corps, par exemple, a donné des informations sur la dynamique d’organisation de ces espaces de présentation et de transformation des morts, mais également sur le défunt lui-même porté au feu ainsi que sur l’intervention des vivants qui déposaient des offrandes sur le bûcher funèbre » (en ligne). La méthode avait d’ailleurs été présentée en détail à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avant la fin de la fouille sous le titre « Pour une archéologie de la mort » (CRAI, 2006, Volume 150, p  1131-1161).

 

          Mourir à Pompéi aurait pu être le titre d’un peplum, illustrant par les gisants en plâtre moulés suivant la géniale idée de G. Fiorelli au début du 20e siècle, la violence de l’anéantissement de la ville en 79 de notre ère. Les auteurs ont choisi ce titre choc, accompagné d’un sous-titre explicatif, pour présenter ici un travail archéologique remarquable de précision et de méthode autour de la fouille de concessions funéraires de la nécropole de Porta Nocera.