Coulon, Laurent - Giovannelli-Jouanna, Pascale - Kimmel-Clauzet, Flore (dir.): Hérodote et l’Égypte: regards croisés sur le Livre II de l’ Enquête d’Hérodote. Actes de la journée d’étude organisée à la Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon, le 10 mai 2010, 200 pages: 14 ill. couleur ; 24 cm -ISBN 978-2-35668-037-2, 27 €
(Maison de l’Orient et de la Méditerranée - Jean Pouilloux, Lyon 2013)
 
Compte rendu par Jean-Louis Podvin, Université du Littoral Côte d’Opale (Boulogne-sur-Mer)
(jean-louis.podvin@univ-littoral.fr)

 
Nombre de mots : 2103 mots
Publié en ligne le 2013-08-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1934
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          Cet ouvrage constitue les actes d’une journée d’étude consacrée au Livre II d’Hérodote, réunissant des philologues, égyptologues et archéologues pour mieux en comprendre les spécificités et dégager le projet de l’historien. Deux grands axes sont abordés : la particularité de la composition et de la mise en forme du Livre II et l’utilisation des sources par Hérodote.

 

          Après une introduction générale de Pascale Giovannelli-Jouanna (p. 9-12) et une présentation résumée des contributions (p. 13-16), Flore Klimmel-Clauzet commence avec « La composition du Livre II de l’Enquête » (p. 17-44), qui cherche à démontrer que rien n’y est artificiel. Elle distingue d’abord une structure évidente : une partie géographique (1-96) et une autre historique (97-182). Dans la première se succèdent une introduction (1-4), la géographie physique (5-34) et l’ethnographie (35-98), cette dernière étant subdivisée en coutumes religieuses (35-64), zoologie des animaux sacrés (65-76), vie quotidienne et techniques (77-96). La partie historique comprend les rois anciens (99-146, et non 141 comme le laisserait penser une coquille p. 19) et les rois récents (147-182). Les différents renvois ou annonces au sein de l’œuvre attestent une vision globale d’Hérodote. Les digressions au sein du récit, qu’il ne se donne pas la peine de justifier, étonnent, mais Hérodote n’est pas adepte du récit linéaire : il privilégie la démonstration. F. K.-C. évoque l’hypothèse de R. Lattimore, selon laquelle tout cela est intimement lié à l’oralité du texte primaire, mais opte plutôt pour l’idée que la digression sert à mettre en valeur le caractère essentiel du récit, en indiquant au lecteur ce qui est digressif ou ce qui ne l’est pas. Le narrateur enquêteur donne du lien à cet ensemble a priori disparate en faisant entendre sa voix. F. K.-C. constate que des logiques internes de regroupement existent. Hérodote a choisi sciemment ses informations, et il centre son propos sur les pratiques religieuses et les inventions des Égyptiens. F. K.-C. termine sa contribution en montrant la structure en miroir du Livre II : il est coupé en deux parties sensiblement égales (12 810 et 12 462 mots) ; au cœur des deux parties, un excursus religieux, sur Héraclès (43-45, soit 512 mots) ou sur Héraclès, Dionysos et Pan (142-146, soit 664 mots), car le natif d’Halicarnasse était très attaché au principe de la symétrie.

 

          Karim Mansour étudie ensuite les « Langue et poétique d’Hérodote dans le livre II de l’Enquête. Étude de syntaxe stylistique » (p. 45-61). Par sa syntaxe, Hérodote appartient à l’ancien style ou style continu (ainsi défini par Aristote, par opposition au style tressé) ou style brisé (selon Démétrios de Phalère). K. M. étudie d’abord les poétismes et stylèmes syntaxiques dans le logos égyptien. Dans la phrase simple, ce peut être l’utilisation de l’article à valeur démonstrative, de constructions verbales anomales (c’est-à-dire avec un cas différent de celui attendu), de tmèses (séparation du préverbe et de son verbe) et anastrophes, enfin de particules adverbiales. Dans la phrase complexe, on trouve d’autres phénomènes : d’abord l’emploi de la conjonction temporelle εὖτε, puis l’absence de la particule ἄν avec l’éventuel, le recours à la particule δέ à l’ouverture de la principale, enfin l’attraction casuelle et l’anacoluthe. Pour ce qui est des poétismes et stylèmes syntaxiques de l’interphrase, on trouve d’une part l’asyndète, d’autre part les particules connectives. K. M. conclut à l’importance des traits archaïques et homériques au sein du logos égyptien d’Hérodote et plus largement dans les logoi ethnographiques, alors que les parties historiques qui caractérisent la seconde partie de l’œuvre voient cette composante archaïque s’atténuer.

 

          Joachim Fr. Quack poursuit avec l’étude de « Quelques apports récents des études démotiques à la compréhension du Livre II d’Hérodote » (p. 63-88). Il étudie d’abord Sésostris (II, 102-110), généralement considéré comme un amalgame mêlant Sésostris I, Sésostris III, mais aussi Ramsès II et Chéchonq. Plusieurs papyrus mettent en scène ce personnage, alternant faits héroïques et intrigues amoureuses et certaines versions font intervenir le roi Amenemhat et son fils Sésostris. Il voit ensuite Phéros (II, 111), son successeur selon Hérodote, dont la cécité fut guérie par l’urine d’une femme fidèle ; là encore, un papyrus des IVe-IIIe siècles raconte une histoire qui semble puisée à la même source, même si le roi y est guéri par des larmes d’une femme vertueuse. Pour ce qui est de Rhampsinite (II, 121-122), descendu aux enfers y jouer contre Déméter, l’auteur démonte un récent article de Serrado Delgado ; il avance, sans toutefois être en mesure de le prouver, que le papyrus Vandier présente des éléments assez proches de ce mythe. Il émet une hypothèse intéressante sur la prostitution de la fille de Chéops, afin de financer la pyramide de son père (II, 126) : il propose une analogie entre « petite pyramide » et « petite fille » ou « prostituée ». Pour ce qui est de la rébellion des troupes de gauche (II, 30), deux papyrus évoquent un tel événement sous Psammétique Ier. La fête de l’ivresse à Boubastis (II, 60) trouve sans doute des parallèles dans des papyrus associant ivresse et sensualité à l’époque romaine. La vue de l’effigie d’une momie (II, 78) pour mieux apprécier le moment présent est également mentionnée dans un texte démotique récemment découvert. Enfin, pour l’épisode de l’île d’Elbô (II, 137 et 140), on retrouve le nom de l’île en question dans des textes funéraires démotiques. De plus en plus de textes démotiques peuvent donc être mis en parallèle avec le récit d’Hérodote, prouvant qu’il a été bien renseigné par les prêtres égyptiens, également auteurs ou détenteurs de ces textes. Cela confirme aussi sa venue sur place, parfois mise en doute.

 

          Lilian Postel analyse ensuite les rapports entre « Hérodote et les annales royales égyptiennes » (p. 89-118). Hérodote utilise largement les sources égyptiennes quand il traite de l’histoire des pharaons présaïtes (II, 99-150), soit l’histoire ancienne. Il les a consultées surtout auprès des prêtres de Memphis, principal centre politique, religieux et culturel du moment. Les annales royales égyptiennes constituent une source privilégiée et il semble qu’elles étaient conservées au temple d’Héliopolis. Elles remontent au tout début de l’histoire égyptienne et leur compilation a permis aux premiers égyptologues de reconstituer la chronologie relative des règnes. On pense en particulier à la Pierre de Palerme, conservée en sept fragments, qui recense les événements marquants de l’année et la hauteur de la crue du Nil ; ou encore à la pierre de Sakkarah-sud, pour les rois de la VIe dynastie. À partir du Moyen Empire, les sources sont plus prolixes et peuvent prendre la forme de journaux, comme les Annales d’Amenemhat II à Memphis. Ce sont parfois des annales royales « locales », c’est-à-dire liées à un temple, comme celles de Thoutmosis III à Karnak, la chronique du prince Osorkon au début du Ier millénaire ou encore le papyrus royal de Turin.

 

          Françoise Labrique aborde pour sa part « Le regard d’Hérodote sur le phénix (II, 73) » (p. 119-143, avec 13 photographies en couleur). Hérodote n’a vu le phénix qu’en peinture et il rapporte ce que lui en ont dit les Héliopolitains. F. L. se penche d’abord sur la morphologie du phénix, l’oiseau bénou des Égyptiens, rouge et or selon le Grec, plutôt gris sur les représentations égyptiennes. Les Héliopolitains en font une manifestation du soleil mort, Rê ou Osiris et le défunt désire se transformer en oiseau bénou pour revenir à la vie. La référence aux 500 ans pour la fréquence de venue du phénix se rapproche de la périodicité longue pour le même animal en Égypte. Cependant, ce phénix a plus de points communs avec le faucon qu’avec l’aigle, avec lequel Hérodote le compare pourtant. Le lien étroit qu’il entretient avec son père rappelle le culte funéraire dû par le fils à son géniteur en Égypte ; l’œuf fait référence à la renaissance divine ; la myrrhe de l’Arabie à celle rapportée du pays de Pount par le faucon. En fait, si l’aigle est mentionné par Hérodote, c’est parce qu’il est le rapace le plus important pour les Grecs, ce qu’est le faucon pour les Égyptiens. Le statut est donc plus important que le physique, de même que les couleurs rouge et or sont celles du soleil renaissant, plus adaptées pour un Grec que le gris bleu du soleil mort.

 

          Emmanuel Jambon poursuit avec « Calendriers et prodiges. Remarques sur la divination égyptienne d’après Hérodote II, 82 » (p. 145-166). Dans le domaine religieux, la quête des origines est au cœur de la curiosité d’Hérodote pour l’Égypte : c’est aussi le cas pour les pratiques divinatoires et en particulier de l’hémérologie et de l’interprétation des prodiges. Les calendriers du destin constituent le premier point étudié. Un calendrier des jours fastes et néfastes est connu dès l’époque de Ramsès II et c’est sans doute sur un texte de ce genre qu’Hérodote a fondé son récit. Un livre d’heures et le Naos des Décades font également intervenir les dieux dans les phénomènes naturels et aussi dans le destin des hommes, selon un mode cyclique. Tout n’était cependant pas immuable, d’où l’importance des présages et l’interprétation des signes : le mouvement imprévisible d’un animal comme la musaraigne pouvait constituer un prodige, qu’il convenait d’interpréter pour en tirer les conséquences. On observait les oiseaux, les gazelles, mais aussi les étoiles et les vents ou encore le tonnerre pour en obtenir des informations. Cette activité était réservée à des scribes et tout cela montre combien Hérodote était au fait des pratiques égyptiennes.

 

           Laurent Coulon termine l’ouvrage avec « Osiris chez Hérodote » (p. 167-190). Il commence par souligner l’importance d’Osiris et de sa parèdre Isis dans la religion égyptienne du dernier millénaire. Ainsi, les fêtes d’Isis attirent des foules considérables. Leur culte est partagé par les Égyptiens, qui espèrent une survie post mortem comme Osiris. Mais Osiris, c’est l’Égypte : ses reliques dispersées partout dans le pays forment, une fois réunies, le corps d’Osiris, de la même manière que chaque partie du pays forme, dans l’union, un ensemble puissant. Même la crue du Nil est considérée comme prenant naissance dans les humeurs de la momification d’Osiris. Hérodote éprouve quelques réticences à verbaliser ce qui concerne Osiris. En fait, de façon plus générale, s’il n’hésite pas à parler des choses humaines, il est moins disert sur les choses divines. De plus, Osiris est entouré de « mystères », qu’Hérodote tient à conserver (« taisons-nous pieusement sur ce point », II, 172), suivant ainsi les préceptes des prêtres égyptiens et de certains textes sacrés. Mais c’est plus spécifiquement le nom d’Osiris qui est éludé à quatre reprises quand il s’agit de son deuil ou de son tombeau. La crainte de la survenue de l’événement est telle qu’il rechigne à l’évoquer : c’est plus un tabou lié au nom d’Osiris que la volonté de cacher les mystères du dieu. Ce tabou vole en éclat plus tard dans les récits de Diodore et de Plutarque. Hérodote propose l’équivalence entre Osiris et Dionysos, dans le souci de tisser des liens entre les dieux égyptiens et grecs – mais il le fait aussi pour d’autres peuples dans ses autres logoi. Il ne cherche pas vraiment à l’expliquer et la considère comme acquise car donnée par les prêtres égyptiens eux-mêmes. Les découvertes récentes sur le site d’Hérakléion-Thônis, dans le delta occidental, vont dans ce sens, avec des fêtes osiriennes et bachiques qui se côtoient. L. C. y voit une volonté des Grecs déjà établis en Égypte, séduits par le culte osirien. Plus tard, Dionysos, bien implanté dans les milieux grecs, est même choisi comme dieu dynastique par les Lagides. Hérodote (II, 48) fait état des phallophories, fêtes grecques bien attestées, que Plutarque assimile aux Pamylies de Thèbes. Elles paraissent pouvoir être mises en relation avec Osiris Pamérès (« celui qu’elle (Isis) aime »), dont les fêtes se déroulaient peut-être en l’honneur de la crue.

 

         Tous ces éléments montrent l’intérêt du livre II d’Hérodote, car le père de l’histoire avait à sa disposition des sources dont nous ne disposons plus aujourd’hui, qu’elles soient orales, textuelles ou archéologiques. L’ouvrage, d’excellente facture, est doté de bons index (p. 191-200) : général, noms propres, toponymes, sources grecques et latines, sources égyptiennes.

 

 

 

SOMMAIRE

Pascale Giovannelli-Jouanna
Introduction : 9

Flore Kimmel-Clauzet
La composition du livre II de l’Enquête : 17

Karim Mansour
Langue et poétique d’Hérodote dans le livre II de l’’Enquête : étude 
de syntaxe stylistique : 45

Joachim Fr. Quack
Quelques apports récents des études démotiques à la compréhension du 
livre II d’’Hérodote : 63

Lilian Postel
Hérodote et les annales royales égyptiennes : 89

Françoise Labrique
Le regard d’’Hérodote sur le phénix (II, 73) : 119

Emmanuel Jambon
Calendriers et prodiges : remarques sur la divination égyptienne 
d’’après Hérodote II, 82 : 145

Laurent Coulon
Osiris chez Hérodote : 167

Indices
Index général : 191
Index des noms propres : 192
Index des toponymes : 194
Index des sources grecques et latines : 194
Index des sources égyptiennes : 196