Fournié, Eléonore: L’iconographie de la Bible Historiale. 269 p., 130 b/w ill. + 53 colour ill., 156 x 234 mm, ISBN: 978-2-503-53532-6, 65 €
(Brepols Publishers, Turnhout 2012)
 
Compte rendu par Chrystel Lupant, Université de Poitiers
(chrystel.lupant@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1351 mots
Publié en ligne le 2013-11-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1937
Lien pour commander ce livre
 
 

 

           Eléonore Fournié (E.F.) propose dans Le Répertoire Iconographique de la Littérature du Moyen Âge (RILMA) et la collection Le Corpus dirigée par Christian Heck, l’édition du cycle iconographique de la Bible historiale, œuvre littéraire majeure de la fin du XIIIe siècle, à partir d’un manuscrit réalisé au XVe siècle dans un atelier d’enluminure parisien.

 

           Le manuscrit en deux volumes sur parchemin actuellement conservé à la Bibliothèque Royale de Bruxelles (Belgique) sous les cotes ms. 9001-9002 provient, selon les archives, de la bibliothèque des ducs de Bourgogne. Le commanditaire et/ou destinataire est inconnu et seules les indications d’inventaires permettent de connaître l’histoire de ces deux volumes de luxe réalisés vers 1414-1415.

 

           E. F. débute par une présentation structurée et synthétique (p. 7-24) de l’œuvre de la Bible historiale et de son auteur, Guyart des Moulins, prêtre et chanoine de la collégiale Saint-Pierre à Aire-sur-la-Lys (Artois) connu par plusieurs actes datés de 1295 à 1312 et par deux ouvrages autographes. Il aurait consacré au moins six ans de sa vie à la composition de la Bible historiale, dont l’exemplaire original est aujourd’hui perdu. Se plaçant dans une position d’humilité fréquente chez les traducteurs de l’époque, le chanoine-prêtre picard mentionne clairement ses sources littéraires. L’Histoire Scholastique de Petrus Comestor et la Vulgate de saint Jérôme forment le fondement, complété par les Antiquités Judaïques de Flavius Josephe, l’Histoire d’Hérodote et quelques apocryphes rares, comme le Traité de la Vraie Croix (ou Pénitence d’Adam) et la Vie de Pilate. Réalisé dans un contexte marqué par le mouvement de traduction en plein essor au XIIIe siècle, les conditions de production du texte restent incertaines. Le souhait d’élection de Guyart des Moulins comme doyen du chapitre de Saint-Pierre en est peut-être la raison. L’ouvrage serait alors un élément dans son « projet monastique » (p. 9) et un argument favorable à son élection.

 

           Une première version est attestée dans les années 1292-1295. A la demande d’un anonyme, l’ouvrage est repris deux ans plus tard par Guyart des Moulins lui-même, qui y introduit de nouveaux textes (Préface, Actes des Apôtres et Apocryphes) et remanie la table. L’œuvre s’enrichit encore au cours du XIVe siècle, avec des transformations et des fusions de textes aboutissant à la Bible historiale complétée, contenant le texte initial augmenté de la Bible du XIIIe siècle (traduction littérale de la Vulgate).  

 

           Le classement typologique par versions groupées en grandes « familles », traditionnellement mis en œuvre par Samuel Berger (1884) et Akiko Komada (2000), présente certaines limites. E. F. propose donc une approche géographique des manuscrits, selon leur origine. Cette proposition met en valeur deux grandes régions de production. Le Nord de la France se distingue par une paléographie et une iconographie similaire dans ses manuscrits accentuant l’illustration profane. Paris constitue le second centre important, aux caractéristiques plus répétitives et peu anecdotique, traduisant ainsi des productions plus commerciales. Enfin, quelques centres régionaux moins importants s’observent (Bretagne, Tours, Genève, Provence, Franche-Comté, Lombardie). Parallèlement à l’étude géographique, l’analyse de la chronologie révèle la plus grande production durant les années 1400-1420 (26 exemplaires), mais aussi la plus belle car liée à un contexte économique favorable marqué par l’importance de la commande royale, princière et bourgeoise. L’arrêt de la production parisienne et le déplacement de la création en province, dans les années 1420, se comprend à la lueur de l’histoire de la guerre civile et de l’occupation anglaise, de la crise économique et correspond à la disparition de grands mécènes de la génération précédente.  

 

           Après cette présentation générale de l’œuvre, E. F. s’attache à l’approche iconographique des enluminures. Sur 143 manuscrits recensés à ce jour, rares sont les exemplaires non-enluminés. De plus, et sans pour autant offrir de manuscrit-type, la Bible historiale est un support privilégié à l’apparition de nouveaux thèmes iconographiques dénotant de nouvelles interprétations théologiques. L’œuvre conjugue histoire antique et monde chrétien, préoccupations chronologiques et théologiques, épopée profane et testamentaire. La structure et l’organisation des différents livres bibliques reprennent l’ordre de la Vulgate, avec des emprunts à l’Histoire Scolastique, aux Antiquités Judaïques ou à l’Histoire d’Hérodote, introduisant souvent le cycle iconographique par une image de la Trinité, une représentation de Guyart des Moulins ou une scène de dédicace, comme dans le cas du manuscrit de la Bibliothèque Royale de Bruxelles (KBR ms. 9001-9002), témoin privilégié de l’invention d’une nouvelle iconographie. 

Si un certain nombre reste sans attribution certaine parmi les plus de 200 enluminures de cet exemplaire de luxe, on décèle néanmoins trois ateliers de maîtres parisiens du gothique international, à l’esthétique fine et gracieuse. Le ‘Maître dit du Virgile’ (nom de convention) est reconnaissable à ses choix de coloris bleu roy, rouge sang, violet, lavande et mauve. Le ‘Maître des Cleres Femmes’ (à nouveau nom de convention, en référence au codex Des Cleres et Nobles Femmes, Paris B. n. F. ms. fr. 598) peut-être formé dans les Pays-Bas méridionaux, présente des enluminures d’une grande vivacité narrative, d’amples drapés et des accords chromatiques élaborés. La troisième main est celle du ‘Maître de la Cité des Dames’ au style, à la technique et à la composition inspirés du Trecento. Enfin, les décorations de marges ont été réalisées par Petrus Gilberti, qui se nomme en bout de ligne.

 

          Les pages 25 à 112 sont consacrées à l’analyse du cycle iconographique, à sa description et à son interprétation, faisant apparaître les séquences complètes, les cohérences, mais aussi les spécificités. L’organisation de la page présente souvent une miniature illustrant les premières phrases du chapitre biblique en tête duquel elles sont placées. Parmi les particularités, l’auteure remarque l’iconographie d’une Généalogie du Christ montrant des personnages d’âges différents, au f. 74. Elle remarque le grand développement des thèmes de l’adoration des idoles, de la naissance, mais aussi de nombreux épisodes inédits, l’importance des représentations de la vie publique du Christ et de ses miracles au détriment de l’Enfance et de la Passion. A de nombreuses reprises, l’auteure évite des prises de positions délicates ; ainsi rajoute-t-elle un point d’interrogation à la suite de l’identification de la pomme rouge dans l’épisode du Péché originel marquant bien la difficulté d’identification du fruit de l’Arbre de la Connaissance. Prudemment, elle s’interroge sur l’iconographie incertaine de la mission des soixante-douze disciples, f. 269v (p. 93), où rien ne permet d’identifier clairement l’épisode narré par saint Luc au chapitre X de son Évangile. Concernant l’épisode du Serpent d’Airain (f. 131), E. F. note la présence « d’un groupe d’hommes et de femmes […], l’une des femmes tient un nourrisson dans des langes ». L’image ne montre cependant qu’une seule femme, tenant effectivement un nourrisson emmailloté.

 

           La présentation de la totalité du cycle est complétée par une liste des manuscrits connus à ce jour (p. 107-110, avec liste des abréviations des bibliothèques p. 113), une notice consacrée au manuscrit reproduit (p. 111-112), une bibliographie multilingue (p. 115-121 ; ouvrages en français, anglais, allemand, italien et néerlandais) de 117 occurrences et, de la  page 123 à la page 140, un tableau récapitulatif. Celui-ci présente un choix de manuscrits représentatifs (Bruxelles KBR ms. 9024-9025 ; La Haye MMW ms. 10 B 23 ; Paris B. n. F. ms. Fr. 3-4, ms. 9-10 et ms. 159) en regard du manuscrit de Bruxelles étudié. Un index général précède enfin les 53 planches couleurs, les 130 reproductions noir et blanc (p. 149-268) et une table des matières (p. 269).

 

           Par cet outil de qualité documentaire manifeste, Eléonore Fournié et la collection du RILMA permettent aux chercheurs d’observer les reproductions de l’ensemble des enluminures de ce manuscrit, dans une édition d’un cycle iconographique d’une œuvre littéraire majeure du Moyen Âge ne disposant pas encore d’édition raisonnée ou d’ouvrage de synthèse. Ce travail augmenté d’une riche bibliographie et de nombreuses notes infrapaginales montre la fonction ostentatoire de cette œuvre littéraire et son expression dans un codex représentatif et complet. Compte tenu du grand nombre de manuscrits conservés dans les bibliothèques à travers le monde, l’édition iconographique, dans une démarche analogue à l’édition critique de texte, met un instrument précieux et durable à disposition de la communauté académique.