Junod, Philippe: Chemins de traverse. Essai sur l’histoire des arts, 540 pages, 16,8 x 23,4, ill. n et b et coul, ISBN 978-2-88474-526-0, 27 euros
(Infolio éditions, Gollion 2007)
 
Compte rendu par Laurent Baridon, Université Pierre Mendès France - Grenoble 2
(laurentbaridon@orange.fr)

 
Nombre de mots : 947 mots
Publié en ligne le 2009-04-10
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=194
Lien pour commander ce livre
 
 

      Auteur d’un ouvrage fondamental sur Konrad Fiedler en 1976, Philippe Junod a professé à l’Université de Lausanne jusqu’en 2003. Il est l’auteur de deux livres importants sur les relations entre musique et peinture, parus en 1988 (La musique vue par les peintres) et 2006 (Contrepoints. Dialogues entre musique et peinture). Chemins de traverse est un titre qui résume bien sa conception de l’histoire de l’art ouverte sur d’autres pratiques artistiques et transgressive des champs culturels traditionnels. Ce livre est néanmoins centré sur des questions fondamentales pour l’historien de l’art, abordées au travers d’un recueil d’articles parus tout au long de la carrière de chercheur de Philippe Junod. La préface d’Enrico Castelnuovo vient utilement dessiner les contours des multiples intérêts de l’auteur qui a exploré de nombreuses pistes d’interprétation des œuvres d’art, sans distinction de technique et de période.

 

      Le quatrième chapitre regroupe des textes consacrés aux représentations du temps et de l’Histoire. Celui consacré à Piranèse montre à quel point cet historicisme fut aux sources de la modernité. Le texte consacré aux ruines anticipées traque ces représentations si spécifiques mais qui appartiennent néanmoins à une longue tradition. La poétique des ruines chez Diderot et Hubert Robert, Londres traitée en Babylone chez Gustave Doré et deux textes consacrés au jardin comme lieu de l’achronie et de l’atopie complètent ce chapitre qui aborde les représentations de l’Histoire avant que l’historicisme du XIXe siècle n’en fasse une véritable culture.

 

      Ces textes sont organisés en cinq chapitres thématiques. Le premier est consacré à la difficulté d’analyse et d’interprétation de certaines œuvres qui résistent à l’herméneute ou déterminent le regard que l’on porte sur elles. Charles Méryon, Rodolphe Töpffer et René Magritte sont exemplaires parce que leurs œuvres ont été déterminées par la critique ou parce qu’au contraire, notamment dans le dernier cas, elles s’y sont soustraites en déjouant ses propres pièges. Le deuxième chapitre est consacré aux grandes catégories esthétiques qui ont fondé l’histoire de l’approche des œuvres. La mimésis est abordée à la fois dans la perspective de son histoire classique et dans celle de sa remise en cause au XIXe siècle, tant dans la théorie de l’art que par les productions artistiques. Le decorum, notion moins définie et plus complexe, est abordé selon le même principe de la longue durée. L’auteur met en évidence son importance avant que la modernité ne la retourne en refusant cette idée de « convenance » qui permettait d’adapter l’œuvre à ce que l’on attendait d’elle. Les Beaux-Arts sont ensuite abordés dans leur matérialisation iconologique par le thème des trois Grâces, puis les réflexions de Goethe en contrepoint des Essais sur la peinture de Diderot. « Du péché de littérature chez les peintres » constitue la plus passionnante contribution de cette partie qui s’achève avec le travail de critique comme provocation du spectateur chez André Breton.

 

      Le troisième chapitre est centré sur « les figures de l’artiste ». Qu’il se représente en Christ, en Sibylle, déjà mort, ou dans son atelier envisagé comme cadre symbolique, il fait l’objet d’approches diachroniques qui permettent de saisir les constantes et les évolutions des statuts qu’il revendique. Le cas de Rodin s’identifiant à Icare permet ainsi de parcourir toute la complexité de ces représentations qui ouvrent de nombreuses pistes d’interprétation. Elles renouvellent profondément le genre de « la vie d’artiste » et l’interprétation biographique des œuvres d’art.

 

      La cinquième et dernière thématique, « Pour une histoire de la vision », aborde la question du fond des tableaux chez Cézanne en rapport avec la phénoménologie de Merleau-Ponty, de l’image fortuite envisagée du point de vue de son caractère antagoniste vis à vis de la mimésis ou encore du relativisme esthétique dans le contexte du postmodernisme qui est tout à la fois celui du sujet et de l’objet. Le dernier texte de ce recueil est consacré à défendre la proposition d’une « histoire relativiste » sous le titre de « Éloge de l’écrevisse ». Philippe Junod montre à quel point la perception que nous avons du monde est informée par notre culture visuelle. Celle des artistes, perceptible dans leurs œuvres, relève de ce qu’ils ont vu, de la nature qu’ils ont imitée ou travestie comme des œuvres d’autres artistes qu’ils ont regardées. Notre façon de voir les tableaux, qui est aussi la façon de « les faire » selon la fameuse phrase de Duchamp, est ainsi une projection structurante. Philippe Junod le démontre avec brio en examinant la relativité du goût, ses oscillations qui font basculer dans l’oubli ou dans la lumière des œuvres ou des artistes. Ce phénomène s’explique par cette construction culturelle et visuelle qui structure notre façon de percevoir. Il explique que des artistes soient littéralement invisibles à nos regards de la même façon que nous ne voyons dans notre entourage que ce que nous savons exister. L’écrevisse, cet animal qui avance en regardant derrière lui, est donc une image de la démarche du chercheur qui « ne veut pas être dupe de l’illusion téléologique » sans toutefois renoncer à son métier d’historien. Il veut voir le passé pour ce qu’il est mais aussi en tirer une compréhension du présent, tout en sachant qu’il voit le passé par le prisme de la culture qui lui est contemporaine.

 

      D’une grande érudition, appuyés sur de très nombreuses références indiquées en note avec une grande précision, ces textes sont néanmoins parfaitement accessibles grâce à une écriture simple et didactique. Un « chapeau » vient utilement introduire chacun d’eux. Les thèmes abordés relèvent de concepts et de notions essentiels dans la pratique de l’histoire de l’art comprise comme une science de l’interprétation des œuvres. C’est de ce point de vue que sont mobilisées l’histoire de l’esthétique mais aussi des références au champ des sciences humaines en général. Chaque thématique est traitée de façon très informée et très profonde. L’ensemble du livre est un modèle de rigueur méthodologique. Les questions et les approches sont très actuelles dans la mesure où elles procèdent de cette « histoire de la vision », sans sacrifier aux effets de mode que l’on perçoit dans certains travaux qui se revendiquent de la Bildwissenschaft ou des visual studies. Cet ouvrage, d’une grande richesse et très stimulant, est destiné à être le compagnon indispensable de celui qui veut interpréter les images en réfléchissant à ses méthodes et à leurs enjeux.