Ayala, Grégoire (dir.): Lyon, Saint-Georges. Archéologie, environnement et histoire d’un espace fluvial en bord de Saône. Coll. Documents d’archéologie française, 106. 440 p., ill. en noir., 21x29,7, isbn : 9782735111251, 74 €
(Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris 2013)
 
Compte rendu par Nicolas Mathieu, Université Grenoble 2
(nicolas.mathieu@upmf-grenoble.fr)

 
Nombre de mots : 1579 mots
Publié en ligne le 2013-11-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1944
Lien pour commander ce livre
 
 

 

          La fouille préventive urbaine du Parc Saint-Georges, à Lyon (5e arr.), en bordure du quartier Saint-Georges, sur la rive droite de la Saône, dans le centre historique de la ville médiévale et Renaissance, s’est déroulée - après une phase de sondage de reconnaissance au printemps 2002 - entre le 28 octobre 2002 et le 18 juin 2004 dans les conditions contraignantes de l’avancée du chantier de construction d’un parc de stationnement. Conduite par G. Ayala, titulaire de l’autorisation de fouille, elle est représentative d’un chantier archéologique en milieu urbain dense et en même temps exemplaire d’un travail pluridisciplinaire conduit sur le terrain et après la fouille : le livre rend compte de celle-ci et de la richesse qui résulte de la pluridisciplinarité.

 

          Le livre est organisé en neuf chapitres qui peuvent être interprétés en trois parties :

- viennent d’abord trois chapitres descriptifs qui permettent de situer le contexte de la fouille et la méthode (chap. 1, « L’organisation de la recherche »), le contexte géomorphologique et historique du secteur en déroulant chronologiquement l’histoire de celui-ci (chap. 2 « La formation d’un espace fluvial », jusqu’à l’an Mil puis chap. 3, « Une maîtrise croissante de l’espace fluvial » du Moyen Âge à nos jours).

- les cinq chapitres suivants sont le catalogue analytique et commenté des vestiges mis au jour par grandes catégories qui sont autant d’entrées dans une histoire globale reconstituée : chap. 4 « Analyse des ensembles de datation » fondée sur la céramique et les monnaies ; chap. 5, « Aspects de la vie quotidienne », fondé sur les autres objets parmi lesquels des fragments inscrits de tuyaux en plomb ; chap. 6, « Techniques, matériaux et sculptures » incluant blocs d’architecture, dont certains inscrits, matériaux de construction, statuaire antique ; chap. 7 « La faune » ; chap. 8 « Les marqueurs du paysage et les végétaux ».

- suit (chap. 9) : la synthèse historique.

 

          Matériellement, ce gros livre est d’excellente qualité. Cartes, dessins et graphiques sont très lisibles, précis et toujours placés au meilleur endroit. Le choix de conserver le même cadre pour situer dans l’espace de la fouille les résultats de la fouille selon les époques est appréciable et l’on doit savoir gré aussi à la maison d’édition d’avoir accepté une telle quantité d’illustrations.

 

         Cet ouvrage livre une quantité d’informations géomorphologiques, climatiques, économiques, historiques dans des domaines très variés qui permettent non seulement de comprendre l’évolution de l’occupation humaine dans le secteur fouillé mais aussi d’améliorer notablement notre connaissance de l’histoire de Lyon. L’un des principaux points acquis est la présence humaine dans ce secteur à l’articulation des IIe-Ier s. av. J.-C. comme en témoignent deux amphores italiques Dressel 1 qui, contrairement aux objets découverts par ailleurs sur le site, ne sont pas du mobilier perdu ou du remploi. L’anthropisation du secteur est donc bien antérieure à la fondation coloniale. De même l’analyse des restes végétaux et animaux atteste une présence humaine permanente tôt, ce qui ne remet pas en cause les réalités reconnues par ailleurs : des premières traces d’habitation sur le plateau de Fourvière peu après 43 av. J.-C., des traces d’occupation sur les pentes de la Croix Rousse et sur la presqu’île à la fin du Ier s. av. J.-C. Si l’occupation humaine véritable n’intervient pas avant le milieu du Ier s. ap. J.-C. dans ces secteurs, « les fouilles menées à Saint-Jean et Saint-Georges prouvent que cette urbanisation s’est ensuite accélérée à partir du IIIs. » (p. 34). 

 

          Compte tenu de l’ampleur des informations, on ne brossera ici que les grandes lignes des apports de cette fouille. Ils concernent les variations du cours de la Saône et du Rhône aux époques pré- et protohistoriques, en raison d’évolutions climatiques. La fouille a mis en évidence un port fluvial sur la rive droite de la Saône, à proximité de la confluence des deux cours d’eau, comme conséquence du tracé des deux cours d’eau et de l’évolution des rives qui sont devenues propices à l’accostage dès le IIe s. av. J.-C., puis  une occupation et une activité humaine continue et renforcée du milieu du Ier s. av. J.-C. au IIIe s. apr. J.-C. Si aucune trace d’aménagement portuaire (installation de déchargement ou de stockage par exemple) n’a été mise au jour dans l’espace fouillé, les vestiges découverts ne laissent aucun doute sur des activités liées à un port car la topographie - une forme de rive désormais abritée des courants du Rhône - offre une sécurité indéniable. De même, la fouille a confirmé la vitalité des échanges à toutes les époques, notamment durant l’antiquité et à l’époque moderne, de ce carrefour économique. Du point de vue architectural et de l’urbanisme, les quelques vestiges de blocs appartenant à un mur ou de blocs en remploi ne peuvent pas être interprétés comme ceux d’un mur défensif par exemple élevé au IIIe s. Il s’agirait plutôt d’une protection ponctuelle de rive. À partir du Ve s. ap. J.-C., le site est déserté et cette désaffection dure jusqu’au Xs. Cela traduit un étiolement ponctuel du tissu urbain qui a sporadiquement affecté la ville : le montrent les sépultures isolées et les quelques restes de céramique africaine qui sont aussi l’indice que la ville n’était pas isolée des circuits commerciaux même si c’est sans commune mesure avec le dynamisme avéré aux IIe - début du IVe s. À partir du Xe s., on assiste à un lent et progressif renouveau de ce secteur attesté par la découverte de substructions qui témoignent de l’urbanisation du secteur, favorisée par la construction connue, entre 1070 et 1076, d’un pont en pierre sur l’île du Change qui permet le franchissement de la Saône. L’époque médiévale a été caractérisée par deux phases d’aménagement : au XIe s. puis entre le XIIe et le début du XIIIe s., époque où fut construit un long mur. Ce lieu paraît être, au Moyen Âge, entre le monde clos du groupe épiscopal situé au nord et l’église Saint-Georges au sud. Ce secteur de rive droite de la Saône est donc plus tôt urbanisé que la presqu’île dont les aménagements viaires et le parcellaire datent seulement du XIIIe s. Dans la zone fouillée, ces transformations se produisent dès le XIe s. - XIIe s. Il y notamment la construction d’un bâti urbain dès le XIe s.. Mais le réel développement des constructions urbaines commence dans la seconde moitié du XIIIe s. selon une orientation et des axes qui correspondent à l’axe de la rive. La fouille prouve de manière « irréfutable (…) la création du port Sablet au XIIIe s. » (p. 414) soit un siècle plus tôt que les datations jusqu’alors proposées en utilisant les archives. Une nouvelle série de travaux d’ampleur a lieu aux XVe - XVIe s. avec un plus grand soin. L’étude de l’évolution du bâti et du matériel laisse entrevoir une diversité des statuts sociaux. Les dernières interventions importantes datent des XVIIe-XVIIIe s. Elles consistent dans l’assainissement du cadre de vie. Toutefois, on ne peut pas parler d’un programme d’urbanisme codifié et rationnel. À la fin de la période moderne, un soin incontestable est apporté à l’aménagement des bords de la Saône.

 

         Parmi les très nombreux objets (193 pour la seule période antique) signalons deux nasses en vannerie, certes incomplètes mais assez bien conservées grâce à l’humidité du terrain : elles témoignent d’une technique de pêche en eau douce à l’époque romaine, rarement trouvée en contexte d’archéologie terrestre.

 

          Fruit d’un travail collectif de grande ampleur, cette monographie est un ouvrage d’histoire remarquable qui montre tout l’intérêt de l’archéologie préventive et de l’engagement de spécialistes divers au service de notre connaissance de l’histoire. Il faut souligner la très grande qualité d’ensemble du livre, publié dans des délais raisonnables, dont les informations, les analyses et ce qui transparaît de la méthode sont très suggestifs pour les historiens du monde antique et médiéval. Cette synthèse ponctuelle renouvelle notre connaissance du passé de Lyon dans ce secteur et complète celle que nous pouvions avoir plus généralement sur la ville, au moins en éclairant le contexte de ses origines et de son essor. On ne pourra que regretter son prix très élevé pour de nombreuses bourses, alors même que l’intérêt scientifique de la publication aurait pu permettre de toucher un public plus large que celui des seuls cercles universitaires et de chercheurs impliqués dans ces disciplines, d’autant plus que le style sobre, précis et fluide en rend la lecture agréable.

 

 

Sommaire

 

Chap 1, L’organisation de la recherche : G. Ayala, p. 21-36.

 

Chap. 2 , La formation d’un espace fluvial : Agnès Vérot-Bourrely, G. Ayala, p. 37-80.

 

Chap. 3, Une maîtrise croissante de l’espace fluvial : G. Ayala, Alban Horry, Sophie Savay-Guerraz, A. Vérot-Bourrély, p. 81-144.

 

Chap. 4, Analyse des ensembles de datation : Christian Cécillon, A. Horry, Tony Silvino, p. 145-240.

 

Chap. 5, Aspects de la vie quotidienne : Céline Galtier, Pierre Mille, Agata Poirot, avec les contributions de François Bérard, André Cochet et Fabienne Médard  et avec la collaboration de Chr. Cécillon, p. 241-305.

 

Chap. 6, Techniques, matériaux et sculptures : Fr. Bérard, Maria-Pia darblade-Audoin, Djamila Fellague, Hugues Savay-Guerraz, p. 307-334.

 

Chap. 7, La faune : Vianney Forest, Dominique Lalaï, p. 335-359.

 

Chap. 8, Les marqueurs du paysage et les végétaux : Jacqueline Argant, Laurent Bouby, Catherine Latour-Argant, Sophie Martin, p. 361-393.

 

Chap 9, Synthèse : la part de l’histoire : G. ayala, p. 395-419.