Baudin, Arnaud - Brunel, Ghislain - Dohrmann, Nicolas (dir.): L’économie templière en Occident. Patrimoines, commerce, finances. Actes du colloque international, Troyes-Abbaye de Clairvaux (24-26 octobre 2012), 544 p., 70 ill. coul., ISBN 978-2- 7825-520-1, 29 €
(Éditions Dominique Guéniot, Langres 2013)
 
Compte rendu par Véronique Soulay, Université Paris Sorbonne (Paris IV)
(veroniquesoulay@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1691 mots
Publié en ligne le 2016-04-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1974
Lien pour commander ce livre
 
 

 

          L’ouvrage L’économie templière en Occident. Patrimoines, commerce, finances sous la direction d’Arnaud Baudin, Ghislain Brunel et Nicolas Dohrmann est un recueil des actes du colloque international qui s’est tenu à Troyes et à l’abbaye de Clairvaux les 24, 25 et 26 octobre 2012. Ce colloque constituait l’achèvement d’une exposition sur les hommes et les lieux de Champagne liés à l’ordre du Temple.

 

         Dans une introduction, Michel Balard, historien, auteur notamment de Le Moyen Âge en Occident, rappelle le difficile travail de synthèse sur les possessions foncières et leur exploitation par l’ordre du Temple. L’ouvrage se propose de présenter des études de cas dans un contexte régional, en reprenant la chronologie des implantations templières et en considérant aussi bien les implantations rurales (les plus courantes et les mieux connues) qu’urbaines. Ces recherches s’attachent à reconstituer la dynamique de l’économie templière dans un territoire aux limites connues (une ville, une seigneurie, une région, un pays). En dehors des deux premières interventions qui rappellent les bases de l’économie templière et apportent de nouvelles données plus générales, les travaux suivants s’inscrivent dans ce contexte territorial et explorent des thèmes aussi variés que la chronologie des acquisitions et des donations, les modalités de l’exploitation du patrimoine foncier par des avancées techniques, les revenus de ces terres mais aussi des activités commerciales et bancaires (prêts et transferts de monnaies) et les concurrences avec les seigneurs voisins laïcs et ecclésiastiques.

 

         Le premier chapitre rassemble les contributions évoquant la mise en place des structures templières. Simonetta Cerrini rappelle en premier lieu les règles de l’économie templière idéale, notamment à partir des règles et statuts du concile de Troyes en 1129. Les templiers étaient des pénitents, religieux, combattants et pauvres. La pauvreté – le templier était pauvre et défendait les pauvres – était la valeur définissant l’ordre. Ce dernier, en revanche, pouvait être riche. Cette richesse, comme le rappelle Anthony Luttrell dans la contribution suivante, était avant tout issue des donations de terres que l’ordre exploitait en créant des commanderies. Leurs revenus servaient à subvenir aux besoins des frères templiers en Terre sainte. Thierry Leroy illustre ce phénomène et en explique la dynamique via un exemple de la formation du temporel templier en Champagne (1127-1143). Cette étude de cas montre l’urgence avec laquelle les templiers exploitaient leurs territoires. Les deux dernières contributions du chapitre sont des exemples italiens, notamment du sud de la péninsule et de Sicile. En effet, la Capinate et la Sicile permettaient l’approvisionnement en froment et en orge de la Terre sainte. La cartographie des implantations révélant des activités économiques adaptées aux différentes localisations et la mise en place d’infrastructures d’accueil montrent que les maisons templières s’inséraient dans des régions avec la volonté de s’intégrer dans la société locale.

 

Le chapitre II considère les études de cas à mi-chemin entre le monde urbain et le monde rural. Il débute par la contribution de Damien Carraz, qui s’est interrogé sur l’emprise économique de la commanderie en milieu urbain à Arles en 1308, date de leur arrestation. À cette occasion, les documents de la procédure de suppression de l’ordre permettent d’avoir un tableau précis des actions et du pouvoir économique de la commanderie au début du XIVe siècle. Le temporel rural reposait avant tout sur le système rentier, dont on peine à discerner la part revenant aux templiers de Terre sainte. D’autres pistes sont évoquées pour expliquer la richesse de la commanderie au moment de son démantèlement, notamment celle de la captation financière par l’ordre en cas de gestion de conflits et de services funéraires. L’article de Bruno Tadeu Salles complète ces données sur la commanderie d’Arles ainsi que sur celle de Bayle, montrant les conflits qui opposaient les moines bénédictins et cisterciens, plus anciennement implantés dans la région, et les templiers qui furent dotés à leur arrivée par des seigneurs laïcs de terres qui auraient dû revenir au prieuré de Saint-Antonin. Les contributions suivantes de Michael Peixoto et de Jean-Marie Yante s’intéressent à l’activité des templiers en Champagne et aux modalités de leurs implantations. La première met l’accent sur le mécanisme raisonné qui amena les templiers à acheter des terres en fonction de leur besoin, ici en Champagne, essentiellement des terrains boisés. La généralisation de ce système fut possible grâce à  une administration développant la conservation par l’écrit et la rédaction de documents fonciers pour les propriétés les plus importantes. Les templiers intervenaient dans les foires de Champagne, parmi les plus importantes au Moyen Âge, pas directement dans les transactions financières mais par la récupération de droits divers sur les ventes et la location de biens mobiliers durant la période des marchés.

 

         Le troisième chapitre expose des études de cas illustrant un thème mieux connu pour les templiers : l’exploitation agricole et la gestion domaniale. Leur intérêt dépasse largement le cadre régional de chacune, et ressortent de cette partie l’observation d’un panel d’activités économiques très étendu et surtout la démonstration de la grande richesse du sujet. La contribution de Michel Chossenot, Françoise Le Ny et Guy Venault traitant de la meunerie de la commanderie de La Neuville-au-Temple, montre la difficile récolte des données archéologiques et archivistiques pour extraire la part revenant aux moulins dans l’activité économique de l’ordre. Michel Miguet propose un panorama des maisons du Temple en Bourgogne, s’intéressant à leurs activités (particulièrement la viticulture) et aux conflits les opposant aux communautés cisterciennes. Mickaël Wilmart renseigne, par sa contribution, le système économique interne d’une exploitation agricole templière au début du XIVe siècle à partir du cas concret et documenté par des comptes de la commanderie de Payns. Il y aborde notamment la question des ressources humaines dont disposait la commanderie : salariés, journaliers et artisans. Les contributions de Mike Jefferson, Helen J. Nicholson et Rodrigue Tréton proposent des études de cas dans des régions plus éloignées et moins documentées : la distribution et la gestion des domaines des templiers dans le Lincolnshire durant la première année après leur séquestration (1308-1309), les modes d’exploitation des biens dans les régions éloignées et frontalières du sud-ouest de l’Herefordshire et au sud du Pays de Galles, et le rôle des templiers et des cisterciens dans l’exploitation pastorale des anciens comtés de Roussillon, de Conflent et de Cerdagne, le vicomté de Fenolhedès et le pays de Capcir. 

 

         Le dernier chapitre comprend trois études ouvrant la recherche sur des territoires bien au-delà du sol français. Leur point commun est de démontrer l’adaptation des templiers dans des contextes divers. Les recherches de Marie-Anne Chevalier éclairent sur les différentes pratiques agricoles de l’ordre en Orient, que ce soient des cultures méditerranéennes ou des exploitations liées à l’exportation.  L’article de Ernesto Jana s’intéresse à l’aspect militaire de l’ordre, même si les questions d’exploitation agricole et les revenus fonciers sont abordées. Les templiers bénéficièrent également de dons de châteaux à partir desquels ils développèrent une organisation militaire nécessaire à la lutte contre les musulmans et au contrôle des routes nord/sud. En dernier lieu, Karl Borchardt évoque la contribution limitée des templiers (comparativement aux ordres cistercien et prémontré) mais qui a eu des effets sur le processus de colonisation de l’Europe centrale orientale (« deutsche Ostkolonisation ») qui consiste en la création de villes ou de villages par des ordres religieux à la demande de seigneurs locaux.

 

         L’ouvrage est extrêmement riche, toutes les interventions sont très documentées. Cette recherche est passionnante par bien des aspects : les systèmes économiques étudiés globalement, la formidable adaptation de l’économie agricole aux régions d’implantations, l’exploitation des carrefours commerciaux, la recherche systématique du rendement, la concertation au sein de la communauté et avec les pouvoirs locaux, et les ponts – conflits ou démarches communes – que l’on peut faire avec le monde cistercien.

 

         Cependant, les études de cas dispersés ne permettent pas toujours de tirer des conclusions et de garder des éléments stigmatisants. Par exemple, il est difficile de déterminer la part revenant à la guerre en Orient. Il manque peut-être également une exploitation des données en milieu urbain proprement dit et non dans les domaines dépendant de la ville. Paris, par exemple, montre bien l’insertion des diverses fonctions - la molinologie, stockage, lieu de vente et port – au sein d’un réseau viaire urbain dense et très exploité.

 

 

 

Table des matières

 

Mise en place des structures templières

L’économie idéale des « Pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Salomon » d’après leur règle et leurs statuts. Quelques réflexions, Simonetta CERRINI, 31

The Origins of the Templars’ Western Economy, Anthony LUTTRELL, 57

La formation du temporel templier en Champagne (1127-1143), Thierry LEROY, 65

Le grenier des templiers. Les possessions et l’économie de l’Ordre dans la Capitanate et en Sicile, Kristjan TOOMASPOEG, 93

Les Templiers dans le sud de l’Italie (Abruzzes, Campanie, Basilicate, Calabre) : domaines et activités, Mariarosaria SALERNO, 115

 

Les templiers entre ville et campagne

L’emprise économique d’une commanderie urbaine : l’ordre du Temple à Arles en 1308, Damien CARRAZ, 141

Les commanderies d’Arles et de Bayle et leurs conflits avec les moines de Sylvéréal et de Saint-Antoine : considérations sur la « seigneurialisation » du Temple en Basse-Provence (1176-1244), Bruno TADEU SALLES, 177

Growing the Portfolio: Templar Investments in the Forests of Champagne, Michael Joseph PEIXOTO, 207

Les templiers et les foires de Champagne, Jean-Marie YANTE, 225

 

Exploitation agricole et gestion domaniale

Les activités de meunerie de la commanderie de La Neuville-au-Temple (Marne). Essai de synthèse des données archéologiques et archivistiques, Michel CHOSSENOT, Françoise LE NY et Guy VENAULT, 239

Création et gestion des maisons du Temple en Bourgogne. Quelques aperçus, Michel MIGUET, 259

Salariés, journaliers et artisans au service d’une exploitation agricole templière. La commanderie de Payns au début du XIVe siècle, Mickaël WILMART, 273

Edward II and the Templar Lands in Lincolnshire, Mike JEFFERSON, 295

The Templars in Britain : Gatway and South Wales, Helen J. NICHOLSON, 323

Aux origines de la transhumance entre Méditerranée et Pyrénées : templiers, cisterciens et essor du pastoralisme (XIIe-XIIIe siècles), Rodrigue TRETON, 337

 

Colonisation et structure globale de production hors de France

La diversité de l’économie templière en Orient : aperçu des ressources et des activités économiques de l’ordre du Temple, Marie-Anne CHEVALIER, 363

Les origines des propriétés et des rendements des territoires templiers au Portugal : un aperçu, Ernesto JANA, 387

The Templars and Thirteenth-Century Colonisation in Eastern Central Europe, Karl BORCHARDT, 415

 

Conclusions, Alain DEMURGER, 453