Dönike, Martin: Altertumskundliches Wissen in Weimar. vi, 516 pages, ISBN: 978-3-11-031382-6, 79,95 €
(De Gruyter, Berlin 2013)
 
Compte rendu par Elise Lehoux, EHESS
(elise-lehoux@orange.fr)

 
Nombre de mots : 2570 mots
Publié en ligne le 2014-11-14
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1999
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          Dans cet ouvrage Altertumskundliches Wissen in Weimar, Martin Dönike s’intéresse à la réception des savoirs archéologiques à Weimar, à l’heure du classicisme. Le classicisme weimarien qualifie un mouvement littéraire qui regroupe traditionnellement les œuvres de Goethe, Schiller, Herder et Wieland publiées entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle. L’intérêt du présent ouvrage est d’éclairer une des sources d’inspiration fondamentale de ces écrivains, à savoir la réception de l’antique, de l’archéologie et plus précisément son appropriation à l’orée du XIXe siècle. S’inscrivant en résonance avec des travaux très contemporains qui cherchent à rendre compte du rapport de Goethe à l’art, comme le montre la publication dirigée par Andreas Beyer et Ernst Osterkamp, Goethe et l’art (Paris, FMSH, 2014), ce présent livre apporte un éclairage très intéressant sur son rapport à l’art antique. Plus globalement, cet ouvrage s’inscrit dans le cadre d’une réflexion plus large développée, en coopération, par différentes institutions berlinoises dans le cadre du programme « Transformations de l’Antique », qui donne lieu à de nombreuses publications (http://www.sfb-antike.de/). La collection « Transformation der Antike » a déjà accueilli trente et un titres à ce jour.

           

           Le point de départ de l’enquête est une entrée partagée par l’ensemble des milieux littéraires de l’espace germanique de la fin du XVIIIe siècle, à savoir l’imprégnation de l’antique et le goût pour les écrits archéologiques. Celui-ci imprègne autant les créations littéraires que l’imaginaire de cette époque (p. 1). Le grand intérêt de l’ouvrage provient de sa structure hétéroclite qui présente différentes facettes de cette appropriation de l’antique par les élites weimariennes de cette époque, à travers un catalogue de notices bibliographiques et l’édition de textes inédits.

           

          Le livre se divise en trois parties. La première est une longue introduction (p. 1-40) qui permet à M. Dönike de présenter le contexte littéraire et la réception de l’antique à Weimar et Iéna entre la seconde moitié du XVIIIe et le début du XIXe siècle, de la mort de Johann Joachim Winckelmann en 1767 à la mort de Goethe et Herder en 1832 ; année qui marque également la libération de la Grèce de la présence ottomane. Puis, dans la deuxième partie, l’auteur a rassemblé sous forme d’un catalogue, trente-sept publications (p. 41-258), publiées sur cette même période, traitant d’objets archéologiques qui relèvent plus largement de la science de l’Antiquité (altertumswissenschaftlichen Publikationen p. 1). Ces cinquante années de publications se rapportent à une période intermédiaire de profondes transformations des savoirs archéologiques, qui passent d’un régime de savoir mobilisé par des érudits, des amateurs éclairés dans le cadre de collections privées, à un régime de savoir plus institutionnalisé, la discipline archéologique. Les sciences de l’Antiquité se séparent alors de l’ « universalisme archéologique » de Christian Gottlob Heyne (p. 1) dans des directions différentes : l’école de grammaire critique de Gottfried Hermann, la discipline archéologique de Friedrich Gottlieb Welcker et Karl Otfried Müller, la recherche mythologique de Friedrich Creuzer aux travaux philologiques plus universalistes d’August Boeckh. Le choix des ouvrages ne se limite pas aux publications allemandes mais inclut l’ensemble des ouvrages anglais, français et italiens, qui ont circulé autour de Weimar et Iéna et qui permettent d’éclairer la dimension européenne de la recherche autour de l’antique. On peut cependant regretter le manque de précisions quant aux raisons ayant guidé cette sélection. Les notices permettent d’appréhender pour chaque titre la relation que des auteurs comme Goethe ou Meyer entretiennent avec ces ouvrages. De plus, leur contenu permet de mieux comprendre le contexte qui a permis l’édition de l’œuvre de Winckelmann par les amateurs d’art entre 1808 et 1825 à Weimar.

 

          La troisième partie de l’ouvrage présente l’édition d’une leçon inédite de l’historien d’art et archéologue Carl Ludwig Fernow (1763-1808), Von den vorzüglichsten aus dem Alterthume übrig gebliebenen Statuen, donnée à l’université d’Iéna, ville proche de Weimar, pendant le semestre d’hiver de l’année 1803-1804 (p. 259-452). Ce texte constitue une sorte d’introduction à l’archéologie, de synthèse des œuvres gréco-romaines connues, renvoyant pour cela aux écrits sur les sciences de l’Antiquité produits depuis la mort de Winckelmann en 1768 (p. 2). Enfin, quatre lettres inédites sont retranscrites concernant la publication de l’œuvre de Winckelmann à Weimar. Écrites par Georg Friedrich Walther, Fernow et Carl August Böttiger en 1807 et 1812, elles éclairent quelques aspects de la conception et de la réception de ce travail (p. 453-462). À cette annexe s’ajoute une chronologie comparative des événements et publications archéologiques mise en regard des écrits publiés à Weimar et Iéna de 1710 environ à 1845 (p. 463-476).

 

          Il est maintenant bien connu que la Grèce antique, ou plus exactement sa redécouverte au XVIIIe et au XIXe siècle joue une fonction de modèle (modellbildende Funktion p. 2) pour le néoclassicisme européen et plus particulièrement pour la littérature et l’art allemands du temps de Goethe. Les écrits de Winckelmann constituent le socle de cette appropriation du fait aussi bien des critiques que de l’admiration dont ils sont l’objet de la part des amateurs d’art et des savants de cette époque. Martin Dönike commence par rappeler les critiques émises à leur encontre par l’archéologue et philologue Christian Gottlob Heyne dès 1771 (p. 4) puis par Johann Gottfried von Herder (p. 5). Ces derniers estiment qu’une correction et un complément de la Geschichte der Kunst des Alterthums (« Histoire de l’art dans l’Antiquité ») sont nécessaires. Certains poètes et artistes adoptent également une position sceptique à l’égard de cette œuvre, appréciation que Goethe partagera quelques années plus tard.

 

          Au tournant du siècle, des savants comme Ennio Quirino Visconti, Georg Zoëga ou Aloys Hirt élaborent des théories critiques enrichies par les nouvelles découvertes faites sur le terrain, tout en partant des écrits de Winckelmann qu’ils questionnent et perfectionnent (p. 6). Depuis le milieu du XVIIIe siècle, les études sur l’antique et l’archéologie ont pris un essor important à Rome mais aussi en Angleterre, en France et en Allemagne. Autour des années 1800-1810, une nouvelle génération d’archéologues se forme aux contacts de Heyne, Wolf et Boeckh comme Friedrich Thiersch, Friedrich Gottlieb Welcker, Eduard Gerhard et Karl Otfried Müller ; ils contribuent à l’institutionnalisation de leur discipline au sein des universités allemandes.

 

          C’est l’ensemble de ces écrits qui sont reçus à Weimar, lus, commentés, critiqués, utilisés. La période classique à Weimar se présente ainsi comme un terrain d’investigation particulièrement fécond pour en comprendre et en saisir la circulation et l’assimilation. Centre culturel et littéraire depuis 1770, on retrouve aux côtés des célèbres protagonistes du classicisme, Goethe et Schiller en tête, des acteurs plus secondaires (Staffagefiguren) mais qui jouent un rôle important dans la réception, la diffusion et la transformation des savoirs archéologiques à Weimar (p. 7). Parmi ceux-ci, on peut citer l’artiste et critique d’art Johann Heinrich Meyer, ami de Goethe et auteur de nombreuses entreprises éditoriales sur l’art antique et moderne, l’archéologue Carl August Böttiger, qui continue à entretenir des contacts étroits avec Weimar après son départ à Dresde, le critique d’art, biographe d’artistes et italianiste Carl Ludwig Fernow, le philologue classique Friedrich Wilhelm Riemer, également connu comme secrétaire de Goethe et éditeur de son œuvre (p. 7). À cette époque, de nombreux sujets et questionnements archéologiques se retrouvent dans les articles de journaux publiés par ces hommes.

 

          L’intérêt archéologique de Goethe par exemple ne se manifeste pas uniquement dans les lectures des philosophes contemporains, des historiens ou des écrits des archéologues, mais se rencontre également dans les conversations et les correspondances avec les acteurs de la science de l’Antiquité (Altertumswissenschaftern p. 8) de son temps (en particulier Heyne, Friedrich August Wolf et Gottfried Hermann), dans l’examen commun des nouvelles découvertes archéologiques (comme par exemple les reliefs de Phigalie, d’Egine ou les marbres d’Elgin) ainsi que dans les échanges avec les voyageurs comme les archéologues Peter Oluf Brøndsted, Ludwig Zanth, Wilhelm Johann Karl Zahn et Otto Magnus von Stackelberg (p. 8). L’attitude de Goethe et de Meyer à l’égard des découvertes archéologiques récentes reste cependant ambivalente : d’un côté ils s’intéressent aux rapports, aux descriptions, aux illustrations, aux moulages qui circulent et rendent l’art antique public et de l’autre, ils affichent un fort scepticisme à l’égard des interprétations scientifiques (p. 17).

 

          Le catalogue qui présente ces nombreuses publications archéologiques permet, en creux, de mieux apprécier le travail d’édition de l’œuvre de Winckelmann (Winckelmann’s Werken), publiée par Carl Ludwig Fernow, Johann Heinrich Meyer, Johannes Schulze, Carl Gottfried Siebelis et Friedrich Förster entre 1808 et 1825 (p. 8-15), dont le peu d’intérêt qu’elle a suscité est déploré par Martin Dönike. Cette bibliographie archéologique permet aussi et surtout de mieux comprendre le chemin qui mène de l’Iphigénie en Tauride à la nuit de Walpurgis.

 

          Le catalogue regroupe trente-cinq notices concernant un auteur et une ou plusieurs de ses publications ou des recueils édités par des collectifs. La liste est reproduite ci-après : Annali etc. dell’Instituto di Corrispondenza, Le antichità di Ercolano esposte, Wilhelm Gottlieb Becker : Augusteum, Heinrich Eduard Bolzenthal : Verzeichnis der geschnittenen Steine, Peter Oluf Brøndsted : Reisen und Untersuchungen in Griechenland, Richard Burgess : The Topograph and Antiquities of Rome, Taylor Combe : A Description of Ancient Terracottas / Ancient Marbles in the British Museum, Friedrich Creuzer : Symbolik und Mythologie der alten Völker, Dominique Vivant Denon : Voyage dans la Basse et la Haute Egypte, Edward Dodwell : A Classical and Topographical Tour through Greece, Wilhelm Dorow : Opferstätte und Grabhügel der Germanen und Römer, The Elgin Marbles from the Temple of Minerva at Athens, William Gell / John P. Gandy : Pompeiana, Ludwig Goró von Agyagfalva : Wanderungen durch Pompeji, Aloys Hirt : Bilderbuch für Mythologie, Archäologie und Kunst, Jakob Ignaz Hittorff / Karl Ludwig Zanth : Architecture antique de la Sicile, Alexandre-Louis-Joseph de Laborde : Description d’un pavé en mosaïque, Konrad Levezow : Ueber die Familie des Lykomedes, Aubin Louis Millin : Peinture de vases antiques, James Millingen : Ancient Unedited Monuments, Théodore Edme Mionnet : Description de médailles antiques, Le Musée français, Antoine Chrysostôme Quatremère de Quincy : Le Jupiter Olympien, Désiré Raoul-Rochette : Monumens inédits, Friedrich Wilhelm Joseph Schelling : Ueber die Gottheiten von Samothrace, Jean Baptiste Louis Georges Seroux d’Agincourt : Histoire de l’art par les monumens, Wilhelm Ternite : Wandgemälde aus Pompeji und Herculanum, Friedrich Wilhelm Thiersch : Ueber die Epochen der bildenden Kunst, Johann Heinrich Wilhelm Tischbein : Collection of Engravings from Ancient Vases / Homer nach Antiken gezeichnet, Ueber die […] neu aufgefundenen Basreliefs in dem Tempel […] zu Phigalia, Ennio Quirino Visconti / Antoine Mongez : Iconographie ancienne, Johann Martin Wagner / Friedrich Wilhelm Joseph Schelling : Bericht über die Aeginetischen Bildwerke, Friedrich Gottlieb Welcker : Zeitschrift für Geschichte und Auslegung der alten Kunst, Richard Worsley / Ennio Quirno Visconti : Museum Worsleyanum, Wilhelm Johann Karl Zahn : Die schönsten Ornamente und merkwürdigsten Gemälde aus Pompeji, Herkulanum und Stabiae, Georg Zoëga : Li bassirilievi antichi di Roma.

 

          Pour chaque notice, l’auteur donne le descriptif matériel du livre (titre complet, tomes, planches, format) illustré par la première page de l’ouvrage. Il décrit ensuite les conditions d’édition de l’ouvrage, les objectifs de son ou ses auteurs, son intérêt historique et/ou historiographique puis ses liens avec le cercle littéraire de Weimar. Les notices se terminent par une bibliographie orientée dans cette direction. De nombreuses sources synchroniques de la publication traitée cohabitent avec une mise au point bibliographique contemporaine, parfois un peu brève.

 

          Ces notices permettent de préciser dans les détails les positions de Goethe ou Meyer vis-à-vis de ces ouvrages, à travers des sources diverses comme les correspondances ou les recensions, comme on peut le voir à propos de la critique de Goethe à l’égard de la Symbolik de Creuzer (p. 85). Ils utilisent aussi directement ces ouvrages, comme le montre la notice du Bilderbuch d’A. Hirt où l’on peut lire que Goethe s’est servi de l’iconographie du Bilderbuch pour Die Wahlverwandtschaften (les affinités électives) et le Faust II (p. 124). On y apprend des éléments très précis sur la circulation des écrits archéologiques dans cet espace. Par exemple, dans la notice sur les Monumenti inediti de l’Instituto di corrispondenza archeologica, M. Dönike explique que Goethe a reçu la première livraison de ces derniers et du premier cahier du Bullettino dès juillet 1829 honorant une commande passée auprès de Christian Daniel Rauch à Berlin. Il en donne un commentaire dans une lettre adressée à Meyer (p. 45). Les sources mobilisées par M. Dönike permettent également de rendre compte brièvement des relations entre les auteurs de ces ouvrages et les acteurs littéraires de Weimar autour de 1800, comme la rencontre entre Jean-Baptiste Séroux d’Agincourt et Goethe lors du séjour romain de ce dernier, relatée dans son Italienischen Reise (Voyage d’Italie, p. 193). Enfin, toutes ces indications permettent également de saisir les différences d’approche entre Goethe et Meyer. L’Histoire de l’art par les monumens de Séroux d’Agincourt fait office de modèle pour Goethe et sa propre approche de l’art allemand du haut et bas Moyen Ầge. Meyer, lui, s’en sert comme d’une source pour l’histoire de l’art de l’Antiquité tardive et du premier Moyen Ầge (p. 195). Dans les notices, Martin Dönike rapporte également les premières mentions des publications dans les écrits de Goethe et de Meyer, comme l’Iconographie ancienne de Visconti mentionnée pour la première fois dans son journal le 16 avril 1812 (p. 224).

 

          Ce catalogue permet ainsi de mieux appréhender la réception de ces ouvrages dans ce milieu culturel et littéraire de la Weimar classique à travers les usages qui ont pu en être fait, sources d’inspiration, d’information ou encore d’images.

 

          Enfin, l’édition de la leçon de Fernow, à partir du manuscrit, permet à son tour une mise en perspective de l’appropriation des savoirs archéologiques par ce public lettré de la région de Weimar-Iéna. Lors de son semestre d’enseignement en 1803-1804, Fernow s’est penché sur trois thématiques : en dehors de son cours sur les statues les plus excellentes conservées de l’Antiquité (Von den vorzüglichsten aus dem Alterthume übrig gebliebenen Statuen p. 262), il a également en charge un cours d’esthétique et un cours sur l’italien d’après sa grammaire (p. 262). Le cours prévu pour le semestre d’été 1804 portait sur l’« Archéologie ou l’histoire de l’architecture, de l’art de la sculpture et de la peinture des Anciens » (p. 262) mais il est nommé entre-temps bibliothécaire de la duchesse Anna Amalia à Weimar. Après un aperçu de la teneur du cours, le contenu de la première leçon est particulièrement intéressant puisque Fernow y présente sa définition de l’archéologie comme étant l’étude des monuments des peuples de l’Antiquité (p. 267), opposant à ce terme les antiquités, qu’il applique à la vie privée et politique des anciens peuples. Il se retrouve assez proche de ce que proposait l’archéologue français Aubin-Louis Millin dans son Introduction à l’etude des monumens antiques, Paris, 1796 (p. 2). Il poursuit ensuite classiquement son cours avec l’étude de différents célèbres « monuments » antiques, de la sculpture surtout.

 

          Le grand intérêt de cet ouvrage se retrouve dans la mise en perspective de la circulation de ces savoirs archéologiques avec le milieu littéraire de la Klassische Weimar, qu’il contribue à irriguer, à inspirer, à mobiliser. À travers ces différents matériaux, le catalogue et les inédits, le livre se présente comme un outil de travail fort utile à mi-chemin entre histoire de la littérature et histoire de l’archéologie, avec la mise à disposition de bibliographies abondantes, qui permet de mieux comprendre l’appropriation et la résonance de ces savoirs sur l’antique en plein cœur du classicisme allemand.