AA.VV.: Sadr, une forteresse de Saladin dans le Sinaï (par Benoit Clavel, Corinne Feiss, Jean-Olivier Guilhot, Pierre-Jérôme Jehel, Sandrine Mouny, Jean-Michel Mouton, Claudine Piaton, Philippe Racinet, Thomas Barret). 40 pages, ISBN 2-9523790-0-9
(Gobelins - L’Ecole de l’Image, Noisy / AMeR 2007)
 
Compte rendu par Rasha Ali, Université Paris IV-Sorbonne
(ruchii@aucegypt.edu)

 
Nombre de mots : 1428 mots
Publié en ligne le 2008-05-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=200
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À la fin du XIIe siècle, Saladin fit fonder la forteresse de Sadr dans le désert du Sinaï, qui a été signalée au début du XXe siècle par un ingénieur français, Jules Barthoux.  Depuis 2001, une fouille archéologique est menée dans la forteresse, sous la direction de Jean-Michel Mouton, en association avec l’Institut Français d’Archéologie Orientale du Caire et la collaboration du Laboratoire d’archéologie de l’Université de Picardie Jules-Verne.  Ce livret est une sorte de bulletin succinct ou un spicilège qui nous amène rapidement au cœur du travail de la mission archéologique et de ses membres et qui s’inscrit dans l’essor constant des études de castellologie.  Le livret a été conçu et publié par Gobelins, l’École de l’image, dans un projet qui a associé les départements de photographie et traitement d’image, ainsi que de graphisme et d’impression.

 

Jean-Michel Mouton, l’auteur du Sinaï médiéval, un espace stratégique de l’Islam (PUF, 2000), était un de ces neuf archéologues qui ont élaboré ce petit fascicule remarquable, de 37 pages, sur la forteresse égyptienne médiévale de Ṣadr dans la péninsule du Sinaï.  Selon J.-M. Mouton, cette œuvre collective est le catalogue d’une exposition photographique sur le site qui s’est tenue au début de l’année 2004 à la Maison de l’Orient, mais cette information ne paraît pas ailleurs dans le livret ;  un paragraphe au dos de la couverture, sous une photo gracieuse du campement de la mission au crépuscule devant le site de la forteresse, indique que « ce livre présente le travail archéologique et les acteurs intervenants sur cette mission ».  C’est en quelque sorte un exorde final qui pallie l’absence d’un avant-propos au début.

 

Il faut signaler que quatre des auteurs, à savoir Jean-Michel Mouton, Sāmī Ṣāliḥ ‘Abd al-Mālik, Olivier Jaubert et Claudine Piaton, ont déjà publié ensemble un article qui traite du sujet sous le titre de « La route de Saladin (ṭarīq Ṣadr wa Ayla) au Sinaï » (Annales islamologiques 30, 1996, p. 41-70).  J.-M. Mouton a aussi publié d’autres articles sur la forteresse de Ṣadr dans les Annales islamologiques entre les années 1994 et 1996 : voir Jean-Michel Mouton, « Autour des inscriptions de la forteresse de Ṣadr (Qal‘at al-Ğindī) au Sinaï », Annales islamologiques 28, 1994, p. 29-57 ; Jean-Michel Mouton, Sāmī Ṣāliḥ ‘Abd al-Mālik, « Les décors animaliers de la forteresse de Ṣadr (Qal‘at al-Ğindī) », Annales islamologiques 28, 1994, p.59-69 ; Jean-Michel Mouton, Sāmī Ṣāliḥ ‘Abd al-Mālik, « Autour des inscriptions de Ṣadr (addendum) », Annales islamologiques 30, 1996, p. 71-77.

 

Le Sinaï et le célèbre sultan Saladin (1171-1193), qui y laissa des empreintes mémorables, sont au cœur de cette brochure, comme l’indique son titre, qui offre aussi un tour d’horizon stratégique du Sinaï à l’époque des croisades.  La fonction primordiale de la forteresse de Ṣadr, connue actuellement sous le nom de qal‘at al-Guindī, était de protéger et de défendre la route principale qui reliait les confins de l’empire de Saladin, à savoir les deux pays de l’Égypte et de la Syrie, permettant de contourner par le sud le royaume de Jérusalem. La situation géographique de la forteresse fut soigneusement choisie sur un éperon rocheux qui domine le désert, ce que montrent habilement les photographies du site, prises par Pierre-Jérôme Jehel ; cela constitue l’un des atouts du livret.

 

Quand on a dans les mains ce petit fascicule, on observe sur la couverture illustrée, de couleur beige pour évoquer le sable du Sinaï, l’idée féconde de faire du plan de la forteresse la partie ronde de la lettre « a », le deuxième caractère de l’orthographe du mot en violet du titre « Ṣadr », quoique ce soit plus réussi en noir et blanc sur la première page, où le fond n’est que la propagation ondulée de ce plan.

 

Cet ouvrage qui traite de la forteresse est un bref opuscule : après la présentation de ses diverses sections, on trouve immédiatement une partie de la carte géographique de l’Egypte qui montre la situation du Ṣadr dans la péninsule du Sinaï.  Malgré la présentation de onze titres à la première page, qui remplace l’habituelle table des matières, il s’agit en effet de huit divisions principales, dont la huitième se divise en trois autres secondaires.

 

Les première, deuxième et troisième parties se composent d’une seule page chacune.  D’abord, on commence avec une présentation historique concise, munie d’un petit plan de la forteresse en regard, mais le revers de cette page montre une large vue de la forteresse.  La deuxième page présente le cadre géographique du site dans la province égyptienne, située aux confins des deux continents d’Afrique et d’Asie, qui est bordée au nord par la mer Méditerranée et au sud par les deux golfes d’Aqaba et de Suez.  Enfin, la troisième page présente les fouilles, avec une photographie sympathique d’un ouvrier qui porte quelques blocs de pierre et qui nous rappelle les soldats anonymes d’un chantier archéologique, ainsi que trois spécimens des trouvailles du site.

 

La quatrième partie est consacrée à la porte et à l’enceinte en deux pages, avec des dessins de restitution de l’enceinte et 38 images en couleurs des vestiges subsistants.  Quant à la cinquième section, elle aborde les unités d’habitation ; ses trois pages montrent des belles photos dispersées des trouvailles du site, dont une fresque intéressante qui représente une scène avec des bateaux.  Les fouilles exhaustives ont permis aux archéologues de déterminer avec précision la qualité des aménagements, de l’organisation spatiale et du réseau hydraulique de ce site aride, ainsi que l’organisation militaire de la garnison.

 

Les sixième et septième sections du livret, chacune de trois pages, présentent la mosquée, ainsi que la résidence du gouverneur et son bain annexé.  Les belles images de ces parties montrent l’importance qu’on attache à l’époque médiévale à bâtir avec soin une belle architecture, qu’elle soit domestique ou religieuse, même dans une forteresse militaire lointaine, tout en gardant les aspects caractéristiques et le langage iconographique du décor ayyoubide sculpté.

 

La huitième partie, intitulée « le site aujourd’hui », se compose de 4 pages et comporte majoritairement des photos qui illustrent le travail sur le site, la hiérarchie des participants et leurs différents rôles dans la mission.  Pendant trois semaines lors des fouilles en 2001, l’équipe d’archéologues français et les fouilleurs égyptiens réussirent à obtenir des données très impressionnantes, notamment grâce à l’archéométrie.  L’archéométrie a permis d’interpréter des restes osseux, des fragments de céramiques et de verre, des monnaies, des fragments métalliques et d’autres en bois, en textile et en cuir, des inscriptions, des fragments de papier, des restes végétaux et anthropiques, des jeux, une vannerie, un grelot, une lampe à huile, un peigne, une chaussure…etc.  La redécouverte de ces réalisations fragiles et donc largement détruites au fil des siècles s’est accompagnée d’analyses physico-chimiques qui ont été à même de révéler finement les modalités de fabrication du Moyen Âge.  Non seulement tous ces artefacts ont été étudiés, classés, dessinés, photographiés et listés dans une base de données, mais, avec les autres analyses architecturales et archéologiques, ils ont permis aux archéologues d’émettre l’hypothèse que la forteresse a été utilisée comme un camp d’entraînement de haut niveau, où se déroulaient les entraînements militaires accompagnés de la formation religieuse.

 

D’autre part, cette même section du livret a montré intelligemment comment l’application de l’archéozoologie, ou l’étude des vestiges animaux, a mené à la conclusion, par exemple, qu’à Ṣadr, où les rejets gastronomiques sont légion, les moutons, les chèvres, les volailles et les poissons constituaient la base de l’alimentation des résidents et des soldats de la forteresse.

 

La dernière section du livret traite des alentours de la forteresse et des tribus des Bédouins.  Cette fin de l’ouvrage est silencieuse, sans mots, mais assez parlante visuellement.  Elle montre deux photographies pensives et méditatives dont la connotation est assez expressive avec ce regard simple et mystérieux d’un bédouin buvant un verre de thé, et cette trace du camp militaire.  

 

La conception graphique, comme la direction artistique de ce petit livre, est simple, légère, mais élégante.  Elle est basée essentiellement sur l’ordre logique des photographies et l’insertion d’une ligne violette qui sert à réunir l’ensemble des pages et distingue les titres des parties différentes.  Néanmoins, on peut critiquer le manque d’imagination et d’inspiration créative dans la présentation artistique des photos.  La mise en page modeste des illustrations, malgré leur qualité photographique et leur étendue sur plus de 18 pages, n’a pas réussi à rivaliser avec la maestria de l’œil du photographe.

 

En résumé, ce petit ouvrage, parfaitement illustré de nombreuses photographies et de dessins de restitution, a redonné toute sa place à une forme d’architecture et de décor qui fut certainement largement répandue à l’époque ayyoubide et, ce faisant, a posé les bases de nouvelles enquêtes sur les édifices militaires disparus, en particulier pour des constructions du haut Moyen Âge en Égypte qui sont en cours de réexamen, comme cette forteresse.