Lucore, Sandra. K. - Trümper, Monika. (ed.): Greek Baths and Bathing Culture. New Discoveries and Approaches. VIII-350 p., ISBN: 978-90-429-2897-8, 85 €
(Peeters, Leuven 2013)
 
Compte rendu par Michel Blonski
(michel.blonski@hotmail.fr)

 
Nombre de mots : 2227 mots
Publié en ligne le 2014-01-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2010
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          Les études portant sur l’univers balnéaire grec ont longtemps souffert d’un certain retrait. Il faut le relier à l’importance prise par l’ouvrage fondateur et toujours fécond de R. Ginouvès, Balaneutikè, et au fait que l’abondance des vestiges romains a contribué à concentrer la plus grande partie de l’attention – au point que, en retour, les bains helléniques ne se voyaient étudiés qu’en tant que simples prédécesseurs des balnea romains. Or, depuis quelques années, ce thème bénéficie de nombreux renouvellements. L’ouvrage édité par S. Lucore et M. Trümper se situe dans cette dynamique, liée à la découverte de nombreux balaneia sur l’ensemble du pourtour méditerranéen – en donnant une importance prééminente, donc, au regard archéologique, sans oublier les autres vecteurs d’informations. Comme en retour, il réutilise les acquis méthodologiques obtenus grâce à la recherche sur les bains romains, en les mettant au service des établissements helléniques. On verra qu’il mêle plusieurs types de contributions : des monographies traitant d’un site spécifiquement, dans plusieurs aires géographiques (Grande Grèce, Sicile, Grèce continentale, Egypte) ; des monographies thématiques ; un article de réflexion générale ; et enfin, un vaste catalogue des bains collectifs typologiquement « grecs » connus à ce jour.

 

          Rappelons que ces derniers sont habituellement associés à la présence de bâtiments comportant des salles spécifiquement destinées au nettoyage, réalisé dans des baignoires assises (« hip-baths ») individuelles, si souvent disposées côte-à-côte en rotonde que la tholos qui les réunit en apparaît comme un trait distinctif. À cela s’ajoutent éventuellement des salles de sudation ainsi que des baignoires de détente, souvent individuelles, mais parfois aussi – et c’était l’un des axes étudiés ici, en relation avec les futures réalisations romaines – collectives ; la question du chauffage des installations apparaissait comme un des éléments cruciaux de l’analyse, souvent centrée, là encore, sur leur antériorité ou leur causalité vis-à-vis des hypocaustes romains. À cela s’ajoutent encore les variations géographiques et chronologiques notées dans la disposition et les aménagements de ces établissements : ainsi l’avait fait en 2009 M. Trümper, à travers une synthèse typologique régionale qui sera reprise ici. Les auteurs de ce volume, dont toutes les contributions sont rédigées en anglais, précisent certains de leurs travaux précédents ; nous en sommes donc en quelque sorte à un bilan d’étape de la recherche.

 

          Les deux premières contributions abordent des points thématiques. D’abord une analyse de méthode : A. Stähli reprend ainsi le dossier des représentations de femmes au bain sur la céramique des VIe – Ve siècles. En se plaçant dans la tradition d’interprétation de Fr. Lissarrague, il montre que cette iconographie ne peut pas servir de source servant à décrire positivement le bain, féminin ou non, mais comment elle est plutôt le support d’un regard de voyeur destiné à se déployer au cours du banquet, c’est-à-dire par les hommes seuls.

 

          Dans un deuxième temps, R. Flemming, à la suite des travaux de L. Villard, rappelle les liens complexes existant entre bain et prescriptions de la médecine grecque : l’importance donnée à celui-là par celles-ci (dans le cadre non d’une « hygiène » au sens d’aujourd’hui, mais du régime de vie), et leur articulation aux évolutions sociales des périodes hellénistique et impériale, avec l’importance d’une figure comme Asclépiade : l’ensemble de la pratique répond ainsi à des demandes sociales plus vastes.

 

          Dans la contribution suivante, M. Trümper analyse la manière dont sont placés les établissements collectifs dans leur contexte urbanistique. Elle note la possibilité d’une forte différence entre l’Athènes classique, où les bains apparaissent hors les murs, et les autres cités : signe d’une réprobation morale, d’une législation différente ? La comparaison montre ainsi, à sa manière, les limites à tracer dans l’étude des sites, et la nécessité d’éviter les modèles d’interprétation uniformes. Cette remarque méthodologique est développée lorsque l’analyse passe à l’époque hellénistique, dont l’auteur rappelle que la plupart des balaneia connus sont datés. M. Trümper s’attache ainsi à étudier leurs places respectives dans les cités : correspondent-ils à une sorte de zoning de leurs responsables ? Peut-on trouver des différences d’approches entre cités (une telle privilégiera les bains privés, l’autre les bains publics) ? L’auteur est également amenée à relativiser l’importance des bains en contexte de sanctuaire où ils peuvent souvent apparaître comme un luxe.

 

          Les analyses suivantes reformulent l’articulation entre univers balnéaires grecs et romains – de toute façon nécessaire lorsque ces deux mondes s’entrecroisent, notamment au Sud de l’Italie – en retournant les perspectives : les balaneia ne sont plus vus comme les prédécesseurs maladroits des thermes, mais comme un lieu original de recherche et d’amélioration technologique.

 

          Une telle approche, qui tend à se détacher de la prégnance historiographique du bain romain – tout en en tenant compte, car l’avancée et l’utilité heuristique des études dans ce domaine sont telles qu’elles rendent leur omission vraiment difficile – amène ainsi F. Yegül à reprendre la question. Tout en admettant l’antériorité évidente du balaneion et sa grande diffusion dans le bassin méditerranéen, il différencie influences culturelles – qui peuvent se nourrir des mêmes sources, comme le gymnase – et influences architecturales – qui peuvent aboutir à des résultats différents. Il rend donc leur autonomie aux bains grecs de Sicile et de Grande Grèce. Ceux-ci, malgré ou à cause de leur grand niveau de développement, doivent être considérés comme un des rameaux du grand arbre des balaneia et non comme les prédécesseurs des complexes romains : eux, de leur côté, suivent un modèle italique propre, que l’auteur décrit à partir des exemples de Frégelles et de Campanie. L’interpénétration des deux cultures, bien réelle, n’exclut pas leur autonomie et leur coexistence mutuelles.

 

          Les contributions suivantes illustrent fort éloquemment ce raisonnement. S. Lucore prend ainsi l’exemple des bains siciliens, à l’importance typologique cruciale. Elle souligne leur degré de réussite technologique, en particulier pour les bains Nord de Morgantina, avec l’hypothèse crédible que leurs innovations – bain collectif d’immersion, dispositifs thermiques avec couloirs de chauffe, chambre de chauffe en « bouteille », testudo du bassin, et travail de projection et de construction de voûtes et dômes à structure tubulaire – sont lancées sur place, peut-être à la suite de décisions promues à Syracuse en haut lieu. L’article est doublé de la contribution de P. D. Napolitani et K. Saito qui relie les réflexions d’Archimède et la présence de ces nouveaux types de volumes architecturaux. Même si les auteurs reconnaissent que le lien est difficile à prouver, l’hypothèse demeure stimulante. Le fait est – ce que semblent confirmer les études de cas suivantes sur les bains de Velia, par G. Greco et C. di Nicuolo, sur ce qui semble en faire office à Locres, par Cl. Sabbione, sur l’établissement de Caulonia, présenté par M. T. Ianelli et F. Cuteri, ainsi que les recherches de Chr. Russenberger sur les maisons à péristyle de Iaitas – qu’un type cohérent de bâtiment se développe aux IIIe-IIe siècles dans la région, utilisant les unes ou les autres des caractéristiques techniques groupées à Morgantina.

 

          Toujours dans ce contexte, la transition avec le monde romain est suivie par V. Tsiolis, qui reprend ses travaux sur les bains de Frégelles. Ceux-ci, d’une importance typologique capitale, ont bouleversé l’ensemble des études dans les années 2000 : en effet, leur seconde phase – forcément d’avant -125 – présentait le plus ancien dispositif connu d’hypocauste sur pilettes, montrant ainsi que le procédé était bien plus ancien que ce qu’on avait pensé. V. Tsiolis élargit cette question en comparant la première phase de l’édifice, datée du IIIe s. av. J.-C., et la seconde. Il remarque que dès l’époque la plus ancienne, la conception du balnéaire, d’un standing assez élevé, s’inspire d’aspects techniques et typologiques manifestement hérités du monde hellénique proche (utilisation des voûtes par exemple), mais que des différences d’usage apparaissent déjà : ainsi l’absence de tholos et la probable insistance sur le bain de délassement. La deuxième phase concerne un bâtiment beaucoup plus étendu, signe de l’intérêt croissant des Romains pour ce domaine de leur vie, et semble de plus divisée en deux sections séparées pour hommes et femmes : là encore, délimitation sociale liée sans doute à une pratique culturelle différente.

 

          Deux contributions s’attachent par la suite à décrire des cas de balaneia en Grèce continentale et insulaire. P. Adam-Veleni étudie le cas du riche balnéaire hellénistique recouvert par le forum de Thessalonique, avec sa belle tholos à hip-baths, et son degré d’achèvement technologique tout aussi notable (présence de lieu de sudation et de bassin collectif, tous deux sur canaux de chauffe). Elle en suit l’évolution remarquable en fonction des époques et de l’extension progressive de la ville : l’établissement a en effet servi de la fin du IIIe av. J.-C. jusqu’à l’époque flavienne – signe supplémentaire que la pratique à la grecque peut coexister, un certain temps, avec celle qui est induite par les thermes romains. De leur côté, E. Greco et P. Vitti s’attachent à reprendre le cas du balnéaire d’Hephaistia à Lemnos, dont les deux phases présentent chacune un édifice à hip-baths réunis, et la deuxième une installation de bain d’immersion.

 

          La dernière partie des études de cas s’attache à une troisième aire géographique : l’Égypte. C. Römer présente ainsi quatre édifices collectifs, probablement liés à la colonisation grecque du Fayoum sous les Ptolémées, situés à Euhéméria (Qasr-el-Banat) ainsi qu’à Théadelphia. Tous se signalent, quoiqu’avec un degré de conservation variable, par une typologie comparable mêlant usage de tholoi dédoublées, et, pour autant qu’il est possible de les retrouver, des bassins annexes. Cette contribution est suivie de celle de Th. Fournet et B. Redon qui, à partir des données papyrologiques et de l’exemple exceptionnel des bains de Taposiris Magna, comparés aux autres vestiges du pays, étudient la structuration des réseaux de chauffage de l’eau et des pièces des balaneia égyptiens, avec « proto-hypocaustes » et « proto-tubulures ». Aux IIIe et IIe siècles av. J.-C., les constructeurs de bains helléniques égyptiens ne sont donc pas à l’écart des recherches technologiques. Les auteurs confirment enfin la typologie régionale esquissée par M. Trümper, séparant bains de tradition occidentale (en Sicile et Grande-Grèce, puis Italie), bains de Grèce continentale et bains gréco-égyptiens.


          Enfin l’ouvrage se conclut avec un catalogue, visant l’exhaustivité, des balaneia répartis dans ces zones géographiques. Les auteurs ont porté leur attention sur des bains collectifs (que les auteurs identifient par la présence de plusieurs hip-baths) situés dans des bâtiments indépendants, ce qui élimine du catalogue les installations privées et domestiques, et délimite la perspective ; les vestiges qu’ils ont choisi de ne pas inclure dans la liste sont mentionnés en introduction. 70 sites sont ainsi répertoriés dans une présentation standard dont il faut souligner l’efficacité et la grande lisibilité. Les plans fournis – qui omettent les caractéristiques intrinsèques des bâtiments pris individuellement – s’attachent, en premier lieu, à indiquer parcours de l’eau, circuits de chaleur, distribution entre espaces de bain et salles de service, le tout dans un code graphique immédiatement repérable. Il faut se réjouir mille fois de cette présentation d’ensemble, qui permet du même coup de souligner la richesse des sites égyptiens. Certains regretteront peut-être, en raison des restrictions fondées sur la base des critères ci-dessus, la mise de côté d’autres sites et le choix de ne pas parler des bains individuels (qui aurait permis d’inclure d’autres zones géographiques comme l’Afrique avec Kerkeouane). Ils ne pourront néanmoins contester la mise à disposition d’une base de travail extrêmement commode. Elle s’ajoute à l’ensemble des outils d’accompagnement proposés, notamment des illustrations générales particulièrement claires.

 

          On ne peut que souligner, de façon générale, le plaisir à lire un travail collectif vraiment cohérent, au sein duquel les contributions s’éclairent les unes les autres, se complètent et sont en dialogue dynamique.

 

 

Contents

 

Sandra K. Lucore and Monika Trümper

Acknowledgments, VII

 

Monika Trümper

Introduction, p. 1

 

Adrian Stähli

Women Bathing

Displaying Female Attractiveness On Greek Vases, p. 11

 

Rebecca Flemming

Baths And Bathing In Greek Medicine, p. 23

 

Monika Trümper

Urban Context Of Greek Public Baths, p. 33

 

Fikret K. Yegül

Thermal Matters: Intersected Legacies Of The Greek And Roman Baths And Bathing Culture, p. 73

 

Vassilis Tsiolis

The Baths At Fregellae And The Transition From Balaneion To Balneum, p. 89

 

Giovanna Greco And Carmelo Di Nicuolo

The Hellenistic Baths At Velia, p. 113

 

Maria Teresa Iannelli And Francesco Cuteri

Caulonia – Monasterace Marina: Hellenistic Baths In The Building Near The ‘Casamatta’, p. 131

 

Claudio Sabbione

A Newly Identified Greek Bath Building At Locri Epizefiri, p. 143

 

Sandra K. Lucore

Bathing In Hieronian Sicily, p. 151

 

Daniele Napolitani And Ken Saito

Archimedes And The Baths: Not Only One Eureka, p. 181

 

Christian Russenberger

A New Bathtub With Hypocaust In Peristyle House 2 At Monte Iato, p. 189

 

Polyxeni Adam-Veleni

The Hellenistic Balaneion At The Roman Forum Of Thessaloniki, p. 201

 

Emanuele Greco And Paolo Vitti

The Bath Complex In Hephaistia (Lemnos), p. 211

 

Cornelia Römer

The Greek Baths In The Fayum At Euhemeria And Theadelphia: A Preliminary Report, p. 229

 

Thibaud Fournet And Bérangère Redon

Heating Systems Of Greek Baths

New Evidence From Egypt, p. 239

 

Thibaud Fournet

Map: Location Of Greek Public Baths, p. 265

 

Monika Trümper

Catalog Of Greek Baths

Introduction, p. 265

 

Thibaud Fournet, Sandra K. Lucore, Bérangère Redon, Monika Trümper

Catalog, p. 269

 

Bibliography, p. 335

 

List Of Contributors, p. 349